Mon oncle d’Amérique – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam 27 mars 2010

Trois jours. Il aura passé uniquement trois jours au Liban. Une visite éclair et un retour vers le Mexique les bras chargés de cadeaux et l’arbre généalogique rempli de nouveaux cousins. Carlos Slim Helou, l’homme le plus riche de la planète, le number one des number one chez Forbes Magazine, celui qui a damé le pion à Bill Gates est l’oncle Picsou le plus célèbre du Liban. À peine foulé le tarmac de l’AIB, Carlos Slim Helou est devenu soudainement le cousin de tout le monde. Des Slim et des Helou en tout premier lieu et du reste de la population. Ma mère est une Helou de Baabda, apparentée d’assez près à celui que tout libanais rêve de voir président. Un lien de parenté dont je me targue avec une fierté non feinte, parce que finalement avoir comme cousin éloigné le Crésus des temps modernes, il y a de quoi planer un peu. Originaire du Sud, Carlos Slim Helou (ne pas confondre avec Carlos Ghosn – prononcer Gone) a beaucoup de chance car il a une famille immense. Mais Carlos Slim Helou ne devrait pas s’étonner, tout le monde “parente” tout le monde au Liban, “parce que c’est un tout petit pays” et que quasiment tous les Libanais ont de la famille (riche bien sûr) à l’étranger, au Brésil, au Mexique ou en Australie. C’est étrange comme les Libanais aiment se sentir proches. Liés de près ou de loin à des personnalités de la même origine. Shakira, Nicolas Hayek, Paul Anka, Mika bien évidemment et quelques autres dont le nom de famille sonne bien en libanais. Liés de près ou de loin à n’importe qui en fait. Le Libanais aime ses liens, ses appartenances… Parenté directe/indirecte ou amitié infaillible/de longue date/familiale. Vous savez, ce fameux “rbina sawa” : on a grandi ensemble. Le Libanais est tribal, patriarcal. En fait, c’est rien de bien sorcier. Le Libanais aime se sentir proche des gens importants et important lors des occasions, des situations importantes et sa présence doit être soulignée et avoir une signification bien précise. Je suis un parent. “C’est ma meilleure amie”. Je le connais depuis qu’il est petit… C’est ainsi qu’il se sent proche du jeune époux lors d’un mariage, se colle dans toutes les photos. Cette espèce d’ami intime qu’on n’avait pas vu depuis dix ans, squatte le dancefloor jusqu’à la dernière minute. Il débarque à la maison alors que personne ne l’y avait invité, arrange la robe de la mariée, rit aux éclats, avale coupe après coupe et klaxonne à tout va dans le cortège… C’est le même qui affiche une mine de circonstances durant les condoléances, racontant à qui veut l’entendre, combien il était proche de la défunte. Il pleure, sanglote, reste à déjeuner, se lève et s’assoit pour recevoir moult embrassades et autres serrages de main, va jusqu’au caveau, se met au premier rang et donne son avis sur le repas du soir. Il fait les trois jours à l’église, la prière de la semaine et remet le couvert au quarantième. Il est déprimé car il était très ami avec “elle” même s’il ne l’avait pas vue depuis des lustres. Mais maintenant il se sent mieux parce qu’ “il y était” et pas pour rien. Pas comme un invité quelconque ou un visiteur de troisième zone. Non, lui y était parce qu’il fait partie des intimes, du noyau dur. D’ailleurs il y est souvent. Un peu partout en fait, là où ne l’attendait pas forcément. Il y a un accident de voiture ? Il y était, a aidé, connaissait la victime, a appelé les secours. Il a fait ses visites à l’hôpital, a parlé aux médecins (qu’il connaît bien aussi parce que son oncle a officié ici il y a quelques années), a suggéré des soins et donné une enveloppe aux infirmières pour justifier en quelques sorte sa présence. Un “machkal” ? Il en faisait partie ou a en été témoin. Il a tout vu, tout entendu. On l’a poussé mais il n’a pas réagi parce que c’est un homme bien. Tellement bien que c’est lui d’ailleurs, qui a calmé les esprits, réconcilié les protagonistes. Car c’est un proche. Qu’il connaît un peu tout le monde… Et s’il a une “wasta”, sorte de petit privilège, à peu près partout, c’est parce que… juste parce qu’il maîtrise bien le système et qu’il a ses “connexions ”. Qu’il est ami avec le Chef du restaurant, qu’il a fait sa classe de 12e avec la propriétaire de la boîte, qu’il connaît bien l’enseignante en grand jardin, qu’il sait qui est Dita Von Bliss. Il sait tout sur tout le monde lui aussi et quand vos amis ont divorcé, il était au courant bien avant le reste du tout Beyrouth, bien avant eux, même…

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Prendre son pied – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 20 mars

Une paire de chaussures. Des talons hauts, légèrement compensées, noires bien sûr, sexy en diable. De véritables F*** me shoes. Tout ce qu’elles aiment, tout ce qu’ils aiment. En soldes en plus. L’achat idéal, l’achat jouissance par excellence. Un moment d’exaltation que la plupart des femmes partagent, fashionistas ou pas. Ménagère au foyer ou business woman aux dents longues, minette ou lolita, belle-mère coincée ou bru délurée, femme des années 80 ou bloggeuse des 00’s, mince, petite, grosse, grande, laide ou jolie ; les femmes raffolent des chaussures. Et certains/beaucoup d’hommes de leurs pieds. Ça tombe bien. Parce qu’avec les sacs, les chaussures sont les deux achats gravement compulsifs des femmes. Sans faire de la psy bon marché, sans vulgariser en disant que les sacs et les chaussures sont des symboles vaginaux et phalliques, il faut savoir que ces achats sont très importants. Tout d’abord parce que leur taille ne varie pas – normalement – en fonction du poids. On peut grossir, maigrir autant qu’on veut, pas besoin de changer de sac ni de chaussure. Ensuite, si l’œil de tous et de toutes n’est pas forcément aiguisé pour reconnaître d’où vient cette petite robe, quelle est l’étiquette de ce pantalon ou l’année de la vente de ce blazer, on peut rapidement savoir la marque d’un sac ou d’une paire de stilettos. La mode est ainsi visible surtout aux pieds et aux mains. Mais revenons à nos moutons ou plutôt à nos semelles. Les chaussures sont donc objet de fantasme pour quasiment tous. Pour les femmes, les hommes, les petites filles et les petits garçons qui enfilent avec envie les escarpins ou les mocassins de leurs parents. À talons hauts, aiguille, à plateforme, ouvertes, échancrées, à plat, vernies, en daim, montantes, à lacets ; tous les goûts sont dans la nature… Et qu’est-ce qu’on les aime ces chaussures. Les hommes apprécient les leurs également, mais celles des femmes aussi et surtout. Les pieds font partie des fétichismes les plus fréquents, si ce n’est le plus fréquent. Nombreux sont les hommes qui fantasment sur les pieds, scrutent les courbes, savourent une cambrure, rêvent un vernis… Mais est-ce un hasard ? Ou une suite logique d’un héritage historique que nous connaissons peu ou pas. Un tas d’histoires racontent le pourquoi du comment. Ça va des explications scientifiques qui démontrent qu’à cause des maladies sexuellement transmissibles aux 13e, 16e et 19e siècles, on a pris le pied comme substitut, on l’a érotisé afin de lui donner un rôle dans les jeux sexuels ; aux légendes sur la signification de l’expression “prendre son pied”. Est-ce de l’argot pour dire que la femme a eu sa “ration” car au 19e siècle, les voleurs réservaient une ration qu’ils appelaient un “pied” sur leur butin pour leurs complices ? Ou une coutume grecque qui raconte que les femmes prenaient leur pied pendant l’acte pour augmenter leur plaisir ? Toujours est-il que le pied est un objet de désir que les chausseurs du monde entier ont compris. Tout le monde y trouve son compte, certes, mais quand on voit les prix qu’atteignent certaines paires, on se demande pour qui c’est le pied toute cette histoire. Alors oui, on va continuer à acheter des chaussures, à les enfiler, à les ôter, à les ranger dans des boîtes, à les mettre sur des présentoirs, à les vernir, les cirer, à les envoyer chez le cordonnier, à les chérir. D’ailleurs quelle petite fille n’a pas posé ses chaussures toutes neuves à côté de son lit, à la veille de “cha3niné” ? Déjà toute petite, on fait rêver les filles avec des ballerines qui brillent, avec une chaussure de vair/verre comme Cendrillon. Est-ce de là que viendrait l’expression “trouver chaussure à son pied” ou l’inverse ? Perrault, Grimm et les autres auraient-il eux aussi été influencé par l’importance du pied ? Une fois encore, on ne peut pas ne pas penser à la psychanalyse (du conte entre autres) et à la symbolique du pied. Compliqué tout ça ? Un peu, je vous l’accorde. Ne cherchons pas à comprendre ni à analyser, ni à souligner les expressions qui tour à tour sacralisent ou humilient le pied : C’est le pied, un pied de nez, se lever du mauvais pied, bête comme ses pieds. Marmite a trouvé son couvercle. Ah non, c’est pas la bonne… Prenons juste notre pied à essayer de trouver chaussure pour.

Le français au Liban – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 13 mars

Toutes les langues s’approprient des mots appartenant aux autres. Chaque peuple modifie, adapte, récupère un mot, une expression. Les Américains donnent des “Rendez-vous”, les Français aiment la “Dolce vita” et les Libanais… Les Libanais parlent l’anglais, l’italien – en matière d’habillement – le turc et bien sûr le français. Si vous n’avez pas vu les spots publicitaires pour l’événement La France au Liban, allez les voir sur YouTube, ils valent le détour. Parce que l’usage de la langue française par les Libanais est une énigme, une exception culturelle, une espèce de mystère dont même les Libanais ne comprennent pas l’origine. Ces libanismes, ces confusions de sens, ces inversions, existent quasiment depuis la nuit des temps… Les plus surpris sont généralement les Français qui entendent pour la première fois la langue de Baudelaire revue et corrigée par une copine, un chauffeur de taxi ou une “tante” assise à la table d’à côté. “Bonjourak”. “Bonjourein”. Bonsoir, tous les soirs. Dès l’entrée, on est prévenu que le menu sera corsé. Les Libanais aiment l’excès, la surenchère. Deux fois bonjour ma chérie parce que tu le vaux bien. Nul besoin de relever tous ces mots français qui sont devenus des mots libanais à part entière, déclinés en verbes, en substantifs ou en adjectifs : “mhastra”, “daprass”, “pannak”, “tmaqyajit”, “cousinté” entre autres mais surtout le plus répandu, le plus extraordinaire de tous, le fameux “bawmar”. Il n’y a que les Libanais pour transformer en action le point mort d’une voiture… Dans ce lexique personnel et propre aux Libanais, on trouve de tout donc. Des traductions littérales de l’arabe, des expressions travesties et des fautes de français que les Français eux-mêmes font parfois. Ce ne sont pas ces dernières les plus sympathiques, ce sont toutes les autres. Les réponses à un “merci”… à vous ! Les “tante” pour les femmes d’une autre génération et le “voyageur”. “Je ne peux pas venir ce soir, j’ai un voyageur”. Formule qui implique un collègue, un ami, un proche ou un patron automatiquement venu de l’étranger. Parce que le monsieur ou la dame ont pris l’avion, le train, le bateau ou la voiture pour venir jusqu’à nous. C’est un “voyageur”… hahahahaha. Heureusement qu’on ne dit pas quand on l’invite au restaurant, c’est un mangeur ou quand on “veille” ensemble, c’est un “veilleur”. Parce que le Libanais veille. Il ne sort pas, il veille. D’ailleurs, “où tu pars veiller ?” – comprendre “où sors-tu ce soir ?”. Et il ne “quittera” pas tard parce qu’il a un “voyageur” demain, un “voyageur” qui le “parente” et qu’il “fréquente” depuis “1980 et 11”. D’ailleurs, ils ont rendez-vous à ”10 heures et demi cinq”. Ok, ce sont des fautes ou des traductions du libanais, mais on a le droit d’acheter une “crosse” de cigarettes, de boire son Coca avec un “chalumeau” ou de mâcher son “mastic”. Chacun son truc. Les Libanaises vont chez la “manicuriste”, la même que la femme de celui qui “est descendu aux élections”. On monte et on descend beaucoup au Liban. On “monte de classe”, on “monte à Faraya”, on “descend à Beyrouth”. On “ferme” le téléphone car “en tout cas”, on se voit tout à l’heure. On est “fâché de lui” parce qu’il “a ri de moi”. On fait du sport “un jour oui un jour non” avec ses nouvelles “espadrines”… On “demande” une question à une connaissance et on lui dit en fin de conversation lorsqu’on l’a croisée par hasard, “fais toi voir”. “Ne me dis pas” que tu connais Flén !!! Je te jure, “moi et lui” on était ensemble à l’école et c’est aussi un “ami à” Far7a et Mar7a. Et des comme ça, il y en a des tonnes. Des fautes d’orthographe sur certaines enseignes, des fautes de sens, de grammaire, de compréhension, on en rencontre tous les jours. C’est ce qui fait le charme de cette langue, si riche et si drôle à la fois. Ces erreurs, ces petites fautes, sont touchantes, attendrissantes. elles sont libanaises, elles font partie de nous et c’est ce qui les rend belles. Nulle part ailleurs qu’ici, au pays de Khalil Gebran, des Cèdres et de Mika, vous entendrez quelqu’un appeler un garçon dans un restaurant : “maître”. Yalla, c’est fini.

Génération plastique – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 6 mars 2010

Manger bien, manger bio. On ne parle quasiment plus que de ça en ce moment. Du vert, de l’écolo chic, de tout ce qui est sain. On a envie de se purifier le corps parce qu’il paraît que tout ce que l’on mange est atteint, hormoné, coloré, génétiquement modifié, saturé. Soyons green, protégeons la planète, la mer, la nature, le climat, l’ozone, la neige, les forêts, le thon rouge, les phoques, les baleines, les fonds marins, l’Amazonie. N’achetons plus de plastique, n’imprimons plus, ne sprayons plus. Vive l’Internet, l’Intranet, les réseaux, les déodorants en stick, les sacs en papier recyclé, le biodégradable, le vintage. Battons-nous tant qu’il est encore tant, car l’écologie est le dernier combat de l’homme. Le seul idéal possible. Pour nous, nos enfants et les générations à venir.
D’accord, le bio c’est bien. C’est nature, c’est frais, c’est sain. Y a pas de pesticides, pas de colorants, rien de tangible ni de surfait. Que du pur. Mais comme dans tout, son excès devient très vit exaspérant, pesant, lassant. On nous moralise sans cesse, nous effraye, nous menace. Qu’est-ce que c’est plombant cette tendance au bio. Les médias nous foutent les boules avec des documentaires alarmants sur ce qu’il y a dans nos assiettes, sur la malbouffe, les pesticides et tout ce qui touche de près ou de loin aux produits chimiques. On arpente les couloirs du supermarché en décodant sur les emballages les colorants nocifs, la teneur en graisses saturées, les gaz dangereux et on finit par ne plus savoir où donner de la tête. Nos bambins vont finir par ne plus rien manger du tout. Parce que si l’on pense une seule minute qu’à l’ère du “home made”, je vais me mettre à planter des batavias ou des icebergs sur mon balcon et que je vais apprendre à cultiver des pousses de soja dans l’humidité de ma salle de bain ! On se fout le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Déjà qu’on n’a presque plus le droit de fumer, pourtant c’est bio le tabac, l’herbe ou le pétrole… Poussons une gueulante, juste pour rire, mais vraiment pour rire… parce que même les fashionistas s’y sont mises ! On est en mode campagne, Petite maison dans la prairie, Belle des Champs, Vache qui rit et tout le toutim. Rien de plus anti-glam. La tendance de cet été est terrible. Les sabots genre suédoise-qui-se-promène-dans-un champ-de-blé-en-1973, ils ont beau être estampillés Chanel, c’est immonde. Et en plus, ils leur ont mis des talons. Comme si ça allait rendre le produit plus sexy… C’est comme le liberty. Ca fait deux ans que Cacharel nous bassine les oreilles avec et là, tout le monde s’y est mis. Pourquoi tant de haine ? Ça fait Laura Ingals à 40 ans, c’est ridicule. Il nous manque les nattes, le brin de blé dans la bouche et une chèvre à traire. Faut avouer que je ne suis pas très nature morte et que ressembler à un bouquet de fleurs (à moins que ce ne soit des orchidées), ne me tente pas du tout. Je ne comprends pas le concept du Green à toutes les sauces… Le Green c’est fait pour jouer au golf. Ou peindre une porte. C’est tout. Moi je suis plus bitume que champs de maïs, plus fumeuse que Géant Vert. J’aime le goût plastique d’un Big Mac juteux dégoulinant sur les genoux en conduisant mon 4×4. J’aime l’odeur de l’essence à la station service. J’aime entendre les voitures klaxonner quand je m’endors, ça me rassure. Le côté montagne, plein air, je cueille des pommes avec des vers à l’intérieur, je me réchauffe au poêle, ça va ! Moi j’aime le chauffage intégré, l’air conditionné, les grosses Ducatti qui font du bruit, les bonbons plein de colorants, les minis gâteaux marbrés sous vide, les jus en boîte et les sodas qui déchirent l’estomac. Je suis très junk food. Et je suis une grande adepte du : je consomme, je jette. Je ne recycle rien. Je n’en vois pas l’intérêt et surtout je n’achète rien de recyclé, c’est pas beau et souvent ça gratte. J’aime mes lèvres gonflées à la silicone, je fais partie de la génération plastique. Celle qui est habituée à vaporiser des trucs avec son “pshttt pshttt” sans se soucier de la couche d’ozone. Déjà que je n’ai pas le temps de m’occuper de moi-même et surtout des autres, je ne vois pas pourquoi je m’inquiéterai pour la planète, qui va très bien depuis des millions d’années. Moi je vais crever dans quoi, 30, 40 ans ? Alors autant en profiter…

Être à la hauteur – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – vend. 26 février 10

La voilà. Elle est là, éclairée, éclairante. Elle prend tout l’espace. Elle est blanche et pourtant si angoissante. La page blanche. Cette satanée page blanche. Elle n’est quasiment plus aujourd’hui, posée sous notre coude, mais devant nos rétines, sur l’écran de notre ordinateur. L’écran de nos écrits, de nos recherches, de nos fantasmes, de nos conversations, de nos calculs, de nos photos, de nos blogs… l’écran blanc de nos angoisses. Chaque semaine c’est la même chose : de quoi parler d’abord. Quel sujet traiter ? Qu’est-ce qui va m’inspirer, qui ? Quoi écrire ? Puis comment l’écrire ? Comment en parler ? Est-ce que c’est logique ? Y a-t-il un bon fil conducteur ? Est-ce que ça va plaire ? Et cette foutue page blanche qui ne se noircit pas… Comme la nuit, même si tous les chats sont gris, qui reste aussi blanche que la neige. Ces nuits sans sommeil où l’on tourne et se retourne sans cesse, où la moindre petite lumière de veille sur le poste de télévision devient insupportable, où l’on regarde l’heure chaque cinq minutes, où les rendez-vous du lendemain, les pages d’un magazine, une opération cardiaque, un rapport à rendre, une réunion, un conseil administratif… viennent nous hanter.
Il est difficile de satisfaire les attentes des autres. La tension est importante et le labeur encore plus ardu. On est presque tous soumis à ce genre de pression : quelqu’un qui attend de nous quelque chose. Quand on est petit, ce sont nos parents qui mettent leurs espoirs en nous, et on cherchera continuellement à leur faire plaisir puis à les rendre fiers. À travers un beau dessin, une bonne note, un carnet rempli de A, de 18, de mentions “très bien” ; un parcours universitaire honorable, une carrière prometteuse. Ce regard-là, ce miroir-là, on poursuivra sa quête toute notre vie. On cherchera tour à tour le regard des autres. Le regard d’un patron. Sa critique, sa déception, ses encouragements. Le regard d’un patient qui met sa vie entre vos mains. Sa crainte, sa peur, son anxiété. Quand il s’agit de lui ou d’un proche. Le regard d’un enfant dans la salle d’attente d’une psychologue scolaire, qui espère qu’elle comprendra, qu’elle l’aidera. Celui de la maîtresse, de l’enseignant, du professeur qui nous a appris cette chose qui restera, ce petit plus qui fera toute la différence. La gratification de ses pairs au travail, d’un collègue qui attend un travail bien fait. D’un client désireux d’emménager dans son nouvel appartement et qui s’impatiente parce que le carrelage de la cuisine n’a pas fini d’être posé. La reconnaissance d’un public quand on monte sur scène, quand on essaye de faire rire, de décrisper ce vieux monsieur aigri au fond de la salle… Les regards nous donnent le trac et ce trac-là, on l’a quasiment tous connu un jour. On le confronte souvent. À chaque fois que quelque chose d’important se mijote. Qu’il se passe quelque chose de majeur dans notre vie. Ce trac-là est un moteur, un vrai boost, une sorte d’allumette qui mettrait le feu à la mèche. Sans lui, on n’avancerait pas des masses, on ne serait pas stimulés, on serait blasés face à n’importe quoi. Est-ce que je serai à la hauteur ? À la hauteur de la tâche qui m’attend, à la hauteur des exigences de l’autre, à la hauteur tout simplement. Serais-je un bon père ? Une bonne mère ? Mettrais-je à mon tour la pression à mon enfant, pour qu’il me remplisse de fierté, pour qu’il “me blanchisse le visage”, pour que je souris bêtement en le voyant enfourcher pour la première fois son vélo à deux roues ? Lui qui attendra, craintif, anxieux l’approbation dans les yeux de son père, de sa mère, de sa grande sœur. Pression réciproque, bilatérale et cette furieuse envie de plaire, puis plus tard de séduire. Avec comme référence, les yeux des autres, les yeux de l’autre, remplis d’admiration, de tendresse, d’affection, d’amour. Ces yeux qui font mal quand ils projettent la déception, le désabusement, la lassitude, l’indifférence. Ces yeux qui sont souvent le meilleur miroir de notre âme, le plus beau reflet de ce que nous sommes. Le regard de l’autre, celui des autres, afin d’être à la hauteur.

J’aurais aimé n’être – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 20 février 2010

J’aurais pu être présidente de la république, nommer Mickey premier ministre et Coluche ministre de la rigolade. J’aurais pu être Anna Wintour et diriger le monde de la mode, j’aurais pu être la duchesse de Windsor, Madame Butterfly, Audrey Hepburn ou Madonna. J’aurais pu petit-déjeuner chez Tiffany’s, danser reggae avec Marilou, chanter en duo avec Leonard Cohen, être la muse de Man Ray. J’aurais pu faire la couverture des magazines people pour mes frasques nocturnes, recevoir le prix Nobel de la paix pour mon action contre les commérages, découvrir un vaccin contre la bêtise humaine. J’aurais pu être une star adulée du monde entier… J’aurais pu, mais je ne le suis pas et surtout je ne l’aurais pas voulu. Ce que j’aurais voulu, c’est être différente. J’aurais voulu naître ailleurs, être quelqu’un d’autre. J’aurais aimé être simplette car le royaume des cieux leur appartient. Sans prétention aucune, ni intelligence. J’aurais préféré ne pas avoir de culture, car elle provoque des états d’âme. Je ne me serais posé aucune question existentielle, je n’aurais pas cherché à comprendre le lien compliqué qui unit une mère à sa fille, je n’aurais pas eu de boule à l’estomac sans savoir pourquoi. Je n’aurais pas lu Belle du Seigneur, ni aucun livre romanesque, je n’aurais pas pleuré devant Gone with the wind, ni angoissé en regardant Rosemary’s baby, je n’aurais pas essayé de lire entre les lignes de Gainsbourg, ni celles de Roland Barthes, je n’aurais pas essayé de ressembler aux héros de Bret Easton Ellis et je n’aurais pas farfouillé dans mon cerveau pour pondre un article ou un status digne de ce nom. Je n’aurais pas fait de longues études supérieures et je n’aurais pas hésité entre un iPhone et un BlackBerry. Je n’aurais pas attendu le Prince Charmant sur son cheval blanc avec des exigences au-delà de l’impossible, ni le job idéal, ni la famille parfaite. Je ne me serais pas pris la tête pour savoir qui de Zak Posen ou Alexander Wang j’aurais sur les épaules, lequel des Jérôme Dreyfuss pendrait à mon bras et quelles stilettos je glisserai sur mes pieds vernis de noir. Je n’aurais pas attendu le dîner mondain du mois, je n’aurais pas stressé de ne pas avoir trouvé une table au Casablanca pour samedi soir et je ne me serais pas demandé quelle cuvée de champagne servir avec le risotto aux cèpes concocté par Hussein Hadid… J’aurais été plus simple. Moins demandeuse. Comme j’aurais été heureuse. Je me serais réveillée le matin sans avoir à aller au travail. J’aurais accompagné les petits, les quatre petits, à l’autocar et j’aurais profité de ma matinée pour mijoter un me7ché coussa sauce citron, ail et menthe. J’aurais fait tourné la machine, séché le linge sur le balcon, fait la poussière tranquillement, arrangé les lits, fait la vaisselle de la veille. J’aurais allaité la petite dernière en me balançant dans le rocking chair sis sur le seuil de ma porte tout en papotant au téléphone avec Simone, mon amie de trente ans. J’aurais allumé la télévision pour voir mon “moussalssal” préféré, une espèce de Bold and Beautiful version égyptienne. Puis j’aurais grillé une cigarette, fait bouillir un café sur le feu en attendant la visite quotidienne de Hoda ma voisine et belle-sœur. On aurait cancané, un peu, sur la nouvelle robe fleurie de Samia et sur ses quelques kilos superflus, sans méchanceté aucune. Une fois le café avalé, on aurait été au “supermarket” et on aurait acheté des “bizir” qu’on aurait fait claquer entre nos dents, assises elle et moi sur le parvis de l’église, place Khalil Gebran de notre village. Puis on serait rentrées bras dessus bras dessous, sachant qu’on se reverrait le soir pour une partie de quatorze ou de berriba. J’aurais ensuite préparé le déjeuner, accueilli les enfants de l’école, surveillé un peu leurs devoirs. Ils auraient joué à la2ita et moi j’aurais continué à faire mon crochet, cette nappe de table que j’offrirai à ma sœur le jour de son mariage. Puis il serait rentré. Lui, mon époux. Il m’aurait raconté sa journée, je l’aurais écouté amoureusement et nous serions passés à table tôt, pour manger un la7em méchoui, une taboulé, le tout arrosé d’un arak fait maison. Nous aurions joué aux cartes, ri, bu, parlé des enfants, de leur avenir, de la chaleur et du temps qu’il fait, du pique-nique que nous ferions à Laqlouq le week-end prochain puis je serais rentrée dormir. Calmement, tranquillement. J’aurais eu quelques peines certes, celles de la vie, c’est tout… J’aurais voulu, aimé, mais je ne suis pas.

Un homme amoureux – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 13 février 10

Il s’est longtemps tu. Il a longtemps, trop longtemps, tu ses sentiments, enfoui ses peines, caché ses larmes. C’est qu’il n’était pas formaté pour exprimer ses émotions. Il n’avait pas le droit de s’épancher, de se laisser aller, de se morfondre. Ah non, on le voulait viril, solide et muet. Une espèce d’armoire à glace émotionnelle qui garderait pour lui et en lui, ses états d’âme. Amoureux certes, mais robuste. Sauf que… Sauf que les choses ne sont pas aussi simples et qu’aujourd’hui les données ont changé. L’homme est amoureux, il l’assume, le revendique et il est fragile. Il aime passionnément, à la folie. Il pleure, déprime, se morfond et en parle. La voilà la vraie révolution. L’homme amoureux parle. Il commence par le clamer haut et fort et si ça tourne mal, il n’en a pas honte. Il l’écrit, comme récemment Franz-Olivier Giesbert, l’homme fort des médias français dans Un très grand amour, dévasté par une relation passionnelle, il le chante, le filme, le photographie ou le dit tout simplement. Il l’a toujours fait, c’est vrai et les plus belles chansons d’amour ont tout de même été écrites par des hommes… mais là, quelque chose a changé. On est certes dans la confession médiatique. Tout le monde parle de soi, de ses histoires, de ses chagrins. Alors pourquoi pas les hommes ? Voilà. Nul besoin d’études psychologiques ou sociologiques pour démontrer que le sexe faible n’était pas finalement celui qu’on croyait. La chair est faible ? L’homme aussi. C’est que, murmure-t-on, l’homme serait bien plus vulnérable sur le plan sexuel, donc il y aurait faille sentimentale. Elle est énorme celle-ci. Tout serait donc biaisé ? Erroné depuis le départ ? Falsifié ? Les hommes et les femmes se seraient-ils fait avoir ? Les uns par la force, les autres par une prétendue faiblesse. C’est flippant. Ca voudrait dire qu’on s’est tous fait berner. Tous. Depuis le début, depuis la nuit des temps ? Probablement que non. Parce que si “les femmes sont culturellement habituées à exprimer leurs émotions, à partager donc à relativiser, les hommes sont moins enclins la à confession donc plus habitués à refouler”. Les hommes cristallisent, ils fantasment, tripent. Les femmes sont plus concrètes, même si elles rêvent du prince charmant sur son cheval blanc. On est d’accord. Mais les hommes ont besoin de parler, d’exprimer, de dévoiler leur amour et c’est tant mieux. Mais comment le faire quand on n’est pas habitué ? Quand on est coincé dans une société qui ne jure que par la performance et qu’on se retrouve face à des femmes ultra exigeantes et des femmes, surtout, qui ne savent plus ce qu’elles veulent. Un homme fort mais sensible, un macho doux, un cocktail Jude Law/Clive Owen/James Bond qui mêlerait tout à la fois. Pas évident de trouver sa place d’homme amoureux face à ces “nouvelles” amazones qui claquent la porte dès le premier pépin, à la suite d’une déception, à la moindre embrouille. Une fois la demoiselle partie, monsieur se retrouve fort dépourvu certes, mais surtout rempli de sentiments, de sensations et d’émotions auxquels il n’était pas du tout préparé. Si derrière l’homme robuste se cache une véritable fleur bleue, c’est tant mieux. Parce ce que c’est beau un homme amoureux. Pas celui qui plonge dans la mièvrerie, le guimauve, le truc suranné de la cour à deux balles. L’homme amoureux est sublime car il sublime l’autre. L’homme amoureux est beau car il aime passionnément, sans pudeur. Car il pose son regard avec tendresse, douceur. Car il aime ses détails, ces petits accessoires de rien du tout que seul lui aperçoit, ces défauts qui n’en sont plus.. Il aime ses mains, ses pieds, ses chaussettes et ses tenues Petit Bateau, son jogging, ses cheveux tirés, ses larmes, ses doutes, son boulot, ses manies, son odeur, le parfum de son shampoing, ses yeux au réveil, ses cheveux blancs, les rides autour de ses lèvres, son rire, sa passion pour le Nutella, ses films préférés, ses crises d’hystérie et tout le reste. C’est beau un homme amoureux, un homme qui assume, un homme qui a compris qu’être sensible ne voulait pas dire être fragile, qu’être amoureux ne remettrait pas en cause une quelconque virilité et que le dire était une preuve de force et de courage à nul autre pareil… Les hommes ne sont pas plus fragiles que les femmes, mais ils peuvent l’être autant. La voilà l’égalité des sexes, l’avantage de la féminisation de la société. Les mâles ont mal eux aussi et ça fait du bien.