Génération plastique – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 6 mars 2010

Manger bien, manger bio. On ne parle quasiment plus que de ça en ce moment. Du vert, de l’écolo chic, de tout ce qui est sain. On a envie de se purifier le corps parce qu’il paraît que tout ce que l’on mange est atteint, hormoné, coloré, génétiquement modifié, saturé. Soyons green, protégeons la planète, la mer, la nature, le climat, l’ozone, la neige, les forêts, le thon rouge, les phoques, les baleines, les fonds marins, l’Amazonie. N’achetons plus de plastique, n’imprimons plus, ne sprayons plus. Vive l’Internet, l’Intranet, les réseaux, les déodorants en stick, les sacs en papier recyclé, le biodégradable, le vintage. Battons-nous tant qu’il est encore tant, car l’écologie est le dernier combat de l’homme. Le seul idéal possible. Pour nous, nos enfants et les générations à venir.
D’accord, le bio c’est bien. C’est nature, c’est frais, c’est sain. Y a pas de pesticides, pas de colorants, rien de tangible ni de surfait. Que du pur. Mais comme dans tout, son excès devient très vit exaspérant, pesant, lassant. On nous moralise sans cesse, nous effraye, nous menace. Qu’est-ce que c’est plombant cette tendance au bio. Les médias nous foutent les boules avec des documentaires alarmants sur ce qu’il y a dans nos assiettes, sur la malbouffe, les pesticides et tout ce qui touche de près ou de loin aux produits chimiques. On arpente les couloirs du supermarché en décodant sur les emballages les colorants nocifs, la teneur en graisses saturées, les gaz dangereux et on finit par ne plus savoir où donner de la tête. Nos bambins vont finir par ne plus rien manger du tout. Parce que si l’on pense une seule minute qu’à l’ère du “home made”, je vais me mettre à planter des batavias ou des icebergs sur mon balcon et que je vais apprendre à cultiver des pousses de soja dans l’humidité de ma salle de bain ! On se fout le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Déjà qu’on n’a presque plus le droit de fumer, pourtant c’est bio le tabac, l’herbe ou le pétrole… Poussons une gueulante, juste pour rire, mais vraiment pour rire… parce que même les fashionistas s’y sont mises ! On est en mode campagne, Petite maison dans la prairie, Belle des Champs, Vache qui rit et tout le toutim. Rien de plus anti-glam. La tendance de cet été est terrible. Les sabots genre suédoise-qui-se-promène-dans-un champ-de-blé-en-1973, ils ont beau être estampillés Chanel, c’est immonde. Et en plus, ils leur ont mis des talons. Comme si ça allait rendre le produit plus sexy… C’est comme le liberty. Ca fait deux ans que Cacharel nous bassine les oreilles avec et là, tout le monde s’y est mis. Pourquoi tant de haine ? Ça fait Laura Ingals à 40 ans, c’est ridicule. Il nous manque les nattes, le brin de blé dans la bouche et une chèvre à traire. Faut avouer que je ne suis pas très nature morte et que ressembler à un bouquet de fleurs (à moins que ce ne soit des orchidées), ne me tente pas du tout. Je ne comprends pas le concept du Green à toutes les sauces… Le Green c’est fait pour jouer au golf. Ou peindre une porte. C’est tout. Moi je suis plus bitume que champs de maïs, plus fumeuse que Géant Vert. J’aime le goût plastique d’un Big Mac juteux dégoulinant sur les genoux en conduisant mon 4×4. J’aime l’odeur de l’essence à la station service. J’aime entendre les voitures klaxonner quand je m’endors, ça me rassure. Le côté montagne, plein air, je cueille des pommes avec des vers à l’intérieur, je me réchauffe au poêle, ça va ! Moi j’aime le chauffage intégré, l’air conditionné, les grosses Ducatti qui font du bruit, les bonbons plein de colorants, les minis gâteaux marbrés sous vide, les jus en boîte et les sodas qui déchirent l’estomac. Je suis très junk food. Et je suis une grande adepte du : je consomme, je jette. Je ne recycle rien. Je n’en vois pas l’intérêt et surtout je n’achète rien de recyclé, c’est pas beau et souvent ça gratte. J’aime mes lèvres gonflées à la silicone, je fais partie de la génération plastique. Celle qui est habituée à vaporiser des trucs avec son “pshttt pshttt” sans se soucier de la couche d’ozone. Déjà que je n’ai pas le temps de m’occuper de moi-même et surtout des autres, je ne vois pas pourquoi je m’inquiéterai pour la planète, qui va très bien depuis des millions d’années. Moi je vais crever dans quoi, 30, 40 ans ? Alors autant en profiter…

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Être à la hauteur – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – vend. 26 février 10

La voilà. Elle est là, éclairée, éclairante. Elle prend tout l’espace. Elle est blanche et pourtant si angoissante. La page blanche. Cette satanée page blanche. Elle n’est quasiment plus aujourd’hui, posée sous notre coude, mais devant nos rétines, sur l’écran de notre ordinateur. L’écran de nos écrits, de nos recherches, de nos fantasmes, de nos conversations, de nos calculs, de nos photos, de nos blogs… l’écran blanc de nos angoisses. Chaque semaine c’est la même chose : de quoi parler d’abord. Quel sujet traiter ? Qu’est-ce qui va m’inspirer, qui ? Quoi écrire ? Puis comment l’écrire ? Comment en parler ? Est-ce que c’est logique ? Y a-t-il un bon fil conducteur ? Est-ce que ça va plaire ? Et cette foutue page blanche qui ne se noircit pas… Comme la nuit, même si tous les chats sont gris, qui reste aussi blanche que la neige. Ces nuits sans sommeil où l’on tourne et se retourne sans cesse, où la moindre petite lumière de veille sur le poste de télévision devient insupportable, où l’on regarde l’heure chaque cinq minutes, où les rendez-vous du lendemain, les pages d’un magazine, une opération cardiaque, un rapport à rendre, une réunion, un conseil administratif… viennent nous hanter.
Il est difficile de satisfaire les attentes des autres. La tension est importante et le labeur encore plus ardu. On est presque tous soumis à ce genre de pression : quelqu’un qui attend de nous quelque chose. Quand on est petit, ce sont nos parents qui mettent leurs espoirs en nous, et on cherchera continuellement à leur faire plaisir puis à les rendre fiers. À travers un beau dessin, une bonne note, un carnet rempli de A, de 18, de mentions “très bien” ; un parcours universitaire honorable, une carrière prometteuse. Ce regard-là, ce miroir-là, on poursuivra sa quête toute notre vie. On cherchera tour à tour le regard des autres. Le regard d’un patron. Sa critique, sa déception, ses encouragements. Le regard d’un patient qui met sa vie entre vos mains. Sa crainte, sa peur, son anxiété. Quand il s’agit de lui ou d’un proche. Le regard d’un enfant dans la salle d’attente d’une psychologue scolaire, qui espère qu’elle comprendra, qu’elle l’aidera. Celui de la maîtresse, de l’enseignant, du professeur qui nous a appris cette chose qui restera, ce petit plus qui fera toute la différence. La gratification de ses pairs au travail, d’un collègue qui attend un travail bien fait. D’un client désireux d’emménager dans son nouvel appartement et qui s’impatiente parce que le carrelage de la cuisine n’a pas fini d’être posé. La reconnaissance d’un public quand on monte sur scène, quand on essaye de faire rire, de décrisper ce vieux monsieur aigri au fond de la salle… Les regards nous donnent le trac et ce trac-là, on l’a quasiment tous connu un jour. On le confronte souvent. À chaque fois que quelque chose d’important se mijote. Qu’il se passe quelque chose de majeur dans notre vie. Ce trac-là est un moteur, un vrai boost, une sorte d’allumette qui mettrait le feu à la mèche. Sans lui, on n’avancerait pas des masses, on ne serait pas stimulés, on serait blasés face à n’importe quoi. Est-ce que je serai à la hauteur ? À la hauteur de la tâche qui m’attend, à la hauteur des exigences de l’autre, à la hauteur tout simplement. Serais-je un bon père ? Une bonne mère ? Mettrais-je à mon tour la pression à mon enfant, pour qu’il me remplisse de fierté, pour qu’il “me blanchisse le visage”, pour que je souris bêtement en le voyant enfourcher pour la première fois son vélo à deux roues ? Lui qui attendra, craintif, anxieux l’approbation dans les yeux de son père, de sa mère, de sa grande sœur. Pression réciproque, bilatérale et cette furieuse envie de plaire, puis plus tard de séduire. Avec comme référence, les yeux des autres, les yeux de l’autre, remplis d’admiration, de tendresse, d’affection, d’amour. Ces yeux qui font mal quand ils projettent la déception, le désabusement, la lassitude, l’indifférence. Ces yeux qui sont souvent le meilleur miroir de notre âme, le plus beau reflet de ce que nous sommes. Le regard de l’autre, celui des autres, afin d’être à la hauteur.

J’aurais aimé n’être – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 20 février 2010

J’aurais pu être présidente de la république, nommer Mickey premier ministre et Coluche ministre de la rigolade. J’aurais pu être Anna Wintour et diriger le monde de la mode, j’aurais pu être la duchesse de Windsor, Madame Butterfly, Audrey Hepburn ou Madonna. J’aurais pu petit-déjeuner chez Tiffany’s, danser reggae avec Marilou, chanter en duo avec Leonard Cohen, être la muse de Man Ray. J’aurais pu faire la couverture des magazines people pour mes frasques nocturnes, recevoir le prix Nobel de la paix pour mon action contre les commérages, découvrir un vaccin contre la bêtise humaine. J’aurais pu être une star adulée du monde entier… J’aurais pu, mais je ne le suis pas et surtout je ne l’aurais pas voulu. Ce que j’aurais voulu, c’est être différente. J’aurais voulu naître ailleurs, être quelqu’un d’autre. J’aurais aimé être simplette car le royaume des cieux leur appartient. Sans prétention aucune, ni intelligence. J’aurais préféré ne pas avoir de culture, car elle provoque des états d’âme. Je ne me serais posé aucune question existentielle, je n’aurais pas cherché à comprendre le lien compliqué qui unit une mère à sa fille, je n’aurais pas eu de boule à l’estomac sans savoir pourquoi. Je n’aurais pas lu Belle du Seigneur, ni aucun livre romanesque, je n’aurais pas pleuré devant Gone with the wind, ni angoissé en regardant Rosemary’s baby, je n’aurais pas essayé de lire entre les lignes de Gainsbourg, ni celles de Roland Barthes, je n’aurais pas essayé de ressembler aux héros de Bret Easton Ellis et je n’aurais pas farfouillé dans mon cerveau pour pondre un article ou un status digne de ce nom. Je n’aurais pas fait de longues études supérieures et je n’aurais pas hésité entre un iPhone et un BlackBerry. Je n’aurais pas attendu le Prince Charmant sur son cheval blanc avec des exigences au-delà de l’impossible, ni le job idéal, ni la famille parfaite. Je ne me serais pas pris la tête pour savoir qui de Zak Posen ou Alexander Wang j’aurais sur les épaules, lequel des Jérôme Dreyfuss pendrait à mon bras et quelles stilettos je glisserai sur mes pieds vernis de noir. Je n’aurais pas attendu le dîner mondain du mois, je n’aurais pas stressé de ne pas avoir trouvé une table au Casablanca pour samedi soir et je ne me serais pas demandé quelle cuvée de champagne servir avec le risotto aux cèpes concocté par Hussein Hadid… J’aurais été plus simple. Moins demandeuse. Comme j’aurais été heureuse. Je me serais réveillée le matin sans avoir à aller au travail. J’aurais accompagné les petits, les quatre petits, à l’autocar et j’aurais profité de ma matinée pour mijoter un me7ché coussa sauce citron, ail et menthe. J’aurais fait tourné la machine, séché le linge sur le balcon, fait la poussière tranquillement, arrangé les lits, fait la vaisselle de la veille. J’aurais allaité la petite dernière en me balançant dans le rocking chair sis sur le seuil de ma porte tout en papotant au téléphone avec Simone, mon amie de trente ans. J’aurais allumé la télévision pour voir mon “moussalssal” préféré, une espèce de Bold and Beautiful version égyptienne. Puis j’aurais grillé une cigarette, fait bouillir un café sur le feu en attendant la visite quotidienne de Hoda ma voisine et belle-sœur. On aurait cancané, un peu, sur la nouvelle robe fleurie de Samia et sur ses quelques kilos superflus, sans méchanceté aucune. Une fois le café avalé, on aurait été au “supermarket” et on aurait acheté des “bizir” qu’on aurait fait claquer entre nos dents, assises elle et moi sur le parvis de l’église, place Khalil Gebran de notre village. Puis on serait rentrées bras dessus bras dessous, sachant qu’on se reverrait le soir pour une partie de quatorze ou de berriba. J’aurais ensuite préparé le déjeuner, accueilli les enfants de l’école, surveillé un peu leurs devoirs. Ils auraient joué à la2ita et moi j’aurais continué à faire mon crochet, cette nappe de table que j’offrirai à ma sœur le jour de son mariage. Puis il serait rentré. Lui, mon époux. Il m’aurait raconté sa journée, je l’aurais écouté amoureusement et nous serions passés à table tôt, pour manger un la7em méchoui, une taboulé, le tout arrosé d’un arak fait maison. Nous aurions joué aux cartes, ri, bu, parlé des enfants, de leur avenir, de la chaleur et du temps qu’il fait, du pique-nique que nous ferions à Laqlouq le week-end prochain puis je serais rentrée dormir. Calmement, tranquillement. J’aurais eu quelques peines certes, celles de la vie, c’est tout… J’aurais voulu, aimé, mais je ne suis pas.

Un homme amoureux – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 13 février 10

Il s’est longtemps tu. Il a longtemps, trop longtemps, tu ses sentiments, enfoui ses peines, caché ses larmes. C’est qu’il n’était pas formaté pour exprimer ses émotions. Il n’avait pas le droit de s’épancher, de se laisser aller, de se morfondre. Ah non, on le voulait viril, solide et muet. Une espèce d’armoire à glace émotionnelle qui garderait pour lui et en lui, ses états d’âme. Amoureux certes, mais robuste. Sauf que… Sauf que les choses ne sont pas aussi simples et qu’aujourd’hui les données ont changé. L’homme est amoureux, il l’assume, le revendique et il est fragile. Il aime passionnément, à la folie. Il pleure, déprime, se morfond et en parle. La voilà la vraie révolution. L’homme amoureux parle. Il commence par le clamer haut et fort et si ça tourne mal, il n’en a pas honte. Il l’écrit, comme récemment Franz-Olivier Giesbert, l’homme fort des médias français dans Un très grand amour, dévasté par une relation passionnelle, il le chante, le filme, le photographie ou le dit tout simplement. Il l’a toujours fait, c’est vrai et les plus belles chansons d’amour ont tout de même été écrites par des hommes… mais là, quelque chose a changé. On est certes dans la confession médiatique. Tout le monde parle de soi, de ses histoires, de ses chagrins. Alors pourquoi pas les hommes ? Voilà. Nul besoin d’études psychologiques ou sociologiques pour démontrer que le sexe faible n’était pas finalement celui qu’on croyait. La chair est faible ? L’homme aussi. C’est que, murmure-t-on, l’homme serait bien plus vulnérable sur le plan sexuel, donc il y aurait faille sentimentale. Elle est énorme celle-ci. Tout serait donc biaisé ? Erroné depuis le départ ? Falsifié ? Les hommes et les femmes se seraient-ils fait avoir ? Les uns par la force, les autres par une prétendue faiblesse. C’est flippant. Ca voudrait dire qu’on s’est tous fait berner. Tous. Depuis le début, depuis la nuit des temps ? Probablement que non. Parce que si “les femmes sont culturellement habituées à exprimer leurs émotions, à partager donc à relativiser, les hommes sont moins enclins la à confession donc plus habitués à refouler”. Les hommes cristallisent, ils fantasment, tripent. Les femmes sont plus concrètes, même si elles rêvent du prince charmant sur son cheval blanc. On est d’accord. Mais les hommes ont besoin de parler, d’exprimer, de dévoiler leur amour et c’est tant mieux. Mais comment le faire quand on n’est pas habitué ? Quand on est coincé dans une société qui ne jure que par la performance et qu’on se retrouve face à des femmes ultra exigeantes et des femmes, surtout, qui ne savent plus ce qu’elles veulent. Un homme fort mais sensible, un macho doux, un cocktail Jude Law/Clive Owen/James Bond qui mêlerait tout à la fois. Pas évident de trouver sa place d’homme amoureux face à ces “nouvelles” amazones qui claquent la porte dès le premier pépin, à la suite d’une déception, à la moindre embrouille. Une fois la demoiselle partie, monsieur se retrouve fort dépourvu certes, mais surtout rempli de sentiments, de sensations et d’émotions auxquels il n’était pas du tout préparé. Si derrière l’homme robuste se cache une véritable fleur bleue, c’est tant mieux. Parce ce que c’est beau un homme amoureux. Pas celui qui plonge dans la mièvrerie, le guimauve, le truc suranné de la cour à deux balles. L’homme amoureux est sublime car il sublime l’autre. L’homme amoureux est beau car il aime passionnément, sans pudeur. Car il pose son regard avec tendresse, douceur. Car il aime ses détails, ces petits accessoires de rien du tout que seul lui aperçoit, ces défauts qui n’en sont plus.. Il aime ses mains, ses pieds, ses chaussettes et ses tenues Petit Bateau, son jogging, ses cheveux tirés, ses larmes, ses doutes, son boulot, ses manies, son odeur, le parfum de son shampoing, ses yeux au réveil, ses cheveux blancs, les rides autour de ses lèvres, son rire, sa passion pour le Nutella, ses films préférés, ses crises d’hystérie et tout le reste. C’est beau un homme amoureux, un homme qui assume, un homme qui a compris qu’être sensible ne voulait pas dire être fragile, qu’être amoureux ne remettrait pas en cause une quelconque virilité et que le dire était une preuve de force et de courage à nul autre pareil… Les hommes ne sont pas plus fragiles que les femmes, mais ils peuvent l’être autant. La voilà l’égalité des sexes, l’avantage de la féminisation de la société. Les mâles ont mal eux aussi et ça fait du bien.

Duel au soleil – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 6 février 10

“Mefte7 el charr, kelmé”. La clé du conflit est un mot. Un seul. Il suffit parfois d’un seul mot pour tout détruire, pour tout briser, pour que tout vole en éclats. Un mot de trop, un mot de travers, un mot inapproprié et voilà qu’on s’entretue. Pourtant, en apparences, rien ne laissait présager une telle tournure des événements. Tout allait si bien. Soudain, tout va si mal… On croyait les disputes révolues, les bagarres abandonnées sur le seuil des cours de récréation. Je te tire les cheveux parce que tu as dit que j’étais amoureux de ma voisine de table. Je te fais un croche-pied parce que tu as dit que ma maman n’était pas jolie. Je te tire la langue parce que tu m’as volé ma tartine de Nutella. D’ailleurs, je ne vais plus te parler, ni jouer avec toi, ni te prêter ma Barbie car je te déteste. Une heure. Deux tout au plus et le conflit sera terminé, la hache de guerre enterrée. Main dans la main on repart vers de nouveaux cieux, de nouveaux jeux. Oubliés les “cornichons à trompettes”, “imbécile, idiote, crétin” et autres noms d’oiseaux dont on avait affublé l’autre. C’est reparti pour un tour… Il était sympathique ce temps-là. Un coup de pied en signe de mécontentement, une petite bousculade pour dire à l’autre d’aller se faire voir et puis hop l’instant d’après, la vie reprenait son cours normal, une sorte de long fleuve tranquille avant la tempête. “Le juge des enfants s’est pendu” qu’ils disent, dans la langue de Khalil Gebran. Normal, c’était un adulte. Et les adultes se disputent différemment. Tout aussi violemment (voire plus parfois) que les enfants. Et dans la plupart des cas, pour des raisons aussi (voire plus) stupides et infondées que celles des gosses. Et si les disputes ont des origines aussi variées que le menu d’un restaurant de mezzé, leurs mécanismes le sont tout autant. Disputes amoureuses, amicales, familiales, professionnelles, politiques. Engueulades et règlements de compte à tout va. Je t’aime/moi non plus. Pourquoi ? C’est fini. Tu l’as regardé. Elle t’a suivie… Tu m’as trahie, trompé, menti, déçue. Tu m’as insulté, tu as été trop loin, tu as dépassé tes limites. Tu n’es plus la même, tu as changé, on ne te voit plus, on ne te saisit plus. Tu es malhonnête, tu as volé de l’argent, grignoté sur l’héritage, tu m’as entourloupé, arnaqué… Tu es en retard, tu n’as pas fait ton boulot, tu as raconté à Flén qui a répété à Fleytén qui a redit à Foulén, ce que je t’avais confié sous le sceau du secret. Il m’a fait une queue de poisson, est arrivé en sens interdit, parlait au téléphone. Ca couvait depuis longtemps. C’est la goutte qui a fait déborder le vase… Elle m’a quitté.
Questions d’amour, de confiance, d’honneur Ca tire dans tous les sens : dans les pattes, dans le dos, entre les deux yeux, là où ça fait le plus mal. On ne se parle plus, on se déclare la guerre, on s’assassine. On attaque, on tacle, on agresse. Verbalement, physiquement, par mail, par sms, sur Facebook. On piaille, on crie, on hurle pour se faire entendre. Parce qu’on a toujours raison, jamais tort. “Ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu n’entends que ce que tu veux entendre. Tu as mal interprété mes paroles. Tu ne comprends rien…”. Et ça repart de plus belle. Le ton monte, crescendo. Et on se tait… On prépare sa vengeance : œil pour œil, dent pout dent. On (re)tire là où ça fait mal, très mal. Tous les coups sont permis. Les plus bas, les plus vils, les plus sales. Au nom d’une seule justice : la sienne. Avec haine et véhémence, passion et ressentiment, rancœur et amertume. On est victime ? On s’incarne bourreau. On fait payer cher, très cher, le prix de cette trahison. Parce que c’est presque toujours de trahison dont il s’agit… Puis vient le temps de la guerre froide, de cette inimitié qui s’est instaurée entre les uns et les autres. Et parfois/souvent on ne sait plus pourquoi en est-on arrivé là ? Pourquoi cela a-t-il tourné au vinaigre ? Pourquoi ne se parle-t-on plus finalement ? Cela en valait-il la peine ? Parfois oui, souvent non… Souvent non. Si seulement, on pouvait se disputer comme quand on avait 5 ans. Une gifle par ci, un coup de pied par là, une petite insulte de rien du tout et un “pardon” au bout du chemin. Un tout petit “pardon” qui effacerait tout…

Même pas peur – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 30 janvier 10

On a tous peur de quelque chose. On a presque tous une phobie. Des craintes, des angoisses, des frayeurs. On est tous terrifiés par des choses, par des idées, par des événements. La peur de perdre quelqu’un, la peur de la maladie, la peur d’avoir mal, la peur de la mort. La nôtre parfois, celles des autres surtout… Il y a des peurs qu’on peut expliquer, des peurs qu’on arrive à apprivoiser et d’autres inexplicables. Irrationnelles, excessives, tortueuses et torturantes. Et Il y a des peurs communes entre les gens. Et des peurs plus personnelles, des peurs enfouies, des peurs existentielles…
Les peurs remontent loin. Les phobies surtout. Transfert d’angoisse qu’ils disent dans le jargon psychanalytique. Et là, à l’instar des rêves, il n’y a pas d’explication générale, juste une analyse au cas par cas. Chacun transfert son angoisse où il veut/peut, même si souvent certaines phobies peuvent être identiques pour certains : claustrophobie, agoraphobie, hypocondrie. Phobie des cafards, des chats, de l’eau. Si l’objet de la peur est le même, l’origine ne l’est pas forcément. C’est drôle comme les peurs diffèrent en fonction des gens, en fonction de leur caractère, d’une mauvaise expérience. Même le plus grand, le plus fort, le plus puissant des hommes, la plus intelligente, la plus belle, la plus irrésistible des femmes enfouit en lui, en elle, une peur. Napoléon, cet immense empereur était phobique des chats. Allez comprendre… Enfant, on a peur. Certes. Mais on arrive à dompter ses peurs. Un enfant regardera en boucle un dessin animé qui l’effraye pour arriver au moment clé où la peur se dissipera. Les cauchemars les hantent ? Ils y invitent leurs parents, un justicier, un super héros afin de les sauver, de les aider, de vaincre l’ennemi, quel qu’il soit. Peur d’un prof ? Ils en parleront sans honte. Plus de courage ? Oh que oui. Les enfants ont peur du loup qui mange le Chaperon Rouge, mais il les fascine, des monstres cachés sous le lit, ils en feront leurs coéquipiers de route, les fantômes planqués dans les armoires deviendront de beaux souvenirs. La peur excite, elle transcende. Pas toujours, mais souvent. La peur de se faire attraper. Cache-cache. C’est un des jeux que les enfants aiment le plus. Ca fait vibrer l’idée de se faire choper. Qu’on nous trouve, qu’on nous surprenne dans le noir. Qu’on nous saute dessus. Plus grand, l’adrénaline viendra d’une relation adultère. Même peur, même crainte, donc même excitation. Certaines peurs sont également d’excellents moteurs. La peur d’échouer, de déplaire, de na pas bien faire nous pousse vers le meilleur, vers la quête de la perfection. Il faut accepter d’avoir peur. L’assumer. Il faut caresser ses peurs dans le sens du poil. Apprendre à les dresser pour les gérer au mieux. Pour ne pas les laisser nous paralyser, nous handicaper. Il est vrai qu’il y a des peurs plus faciles que d’autres et certaines qu’on ne pourra jamais faire disparaître. La peur de la mort de ceux qu’on aime et de nos enfants en particulier est une peur qui ne nous quittera jamais. Il ne s’agit pas d’une de ces craintes que l’on peut laisser de côté. Elle est là et on vit avec jusqu’au jour où elle se matérialise. Ces peurs là sont cette espèce d’accessoire nécessaire à notre vie. On a peur de ce qu’on ne peut pas contrôler, de ce qui nous échappe, de l’inconnu. On a peur du lendemain, de l’avenir, de la solitude, de la vieillesse. On s’entoure, se rassure, planifie pour se sécuriser. On va vite, on ne se pose pas pour ne pas se laisser enliser par ce qui nous trouble… Les peurs sont étranges, mystérieuses. Elles viennent parfois sans crier gare. Avec l’âge aussi. A la suite d’un choc, d’une émotion intense. La peur de l’avion. Ces satanés décollages et atterrissages. Ce crash… La peur des parkings, la peur d’être suivi(e) dans la rue, la peur de l’orage, du tonnerre et de la foudre, la peur du noir, la peur d’un regard, d’un visage. La peur des hôtels sous la neige comme dans le film de Kubrick Shining, qu’on a vu et qu’on reverra probablement avec la même peur au ventre. La peur de la mer après avoir vu Jaws ? Classique… Les hommes ont peur de perdre leur liberté, leur virilité ? Les femmes le contrôle, leur féminité. Hommes, femmes, grands, petits ont finalement tous peur de quelque chose. De soi, de ce qu’on est capable de faire, de notre puissance. Il faut tout simplement ne pas avoir peur de le dire…

« Dis maman, pourquoi je suis pas un garçon ? » – Médéa Azouri – L’Orient-LeJour – sam. 23 janvier 10

7 heures 20. Mardi matin. « Dis maman où j’étais avant de naître ? ». Euh, je ne sais pas mon amour. « Mais si, tu sais tout maman… ». Justement je ne sais pas tout. En fait, je ne sais pas grand chose. « Alors, les bébés ils sont d’abord dans le cœur et ils descendent ensuite dans le ventre ? ». La voilà la réponse mon ange. C’est exactement ça la réponse à ta question. Du cœur, ils descendent vers le ventre… Comme définition on ne pouvait pas mieux faire. Ce petit bout, du haut de ses quatre ans, a compris. Il a compris qu’un enfant se fait surtout avec le cœur. « Maman ? On meurt quand on a les cheveux blancs ? ». Sourire. Malheureusement ou heureusement non. Heureusement sinon George Clooney ne serait pas parmi nous. « Pourquoi on ne voit pas le vent ? », « Pourquoi tu as les yeux bleus ? », « Pourquoi je suis ton fils ? ». « Pourquoi mon zizi est devenu grand ? »… Euh parce qu’il est content ? Mon Dieu, tu en as d’autres comme ça chéri ? Tu préfères pas me demander plutôt de te construire ton bateau Playmobil, que je te montre quelle as de l’assemblage je suis ?
Combien de fois avons-nous été confrontés à ces extraordinaires questions posées par un enfant. Le nôtre, celui d’un ami, un cousin, une nièce. Combien de fois nous sommes-nous retrouvés dans l’impasse ? Coincés dos au mur, taclés par un enfant de quatre-cinq ans qui a saisi bien plus de choses que nous ? On hésite, balbutie quelques mots, cherche la bonne réponse. Grand moment de solitude/d’inquiétude. Et si je disais une connerie, un truc erroné, une fausse vérité ? Pas sciemment, juste par maladresse. L’impact pourrait être important, l’explication d’un adulte valant son pesant d’or. On se triture la tête et on pond une réponse qui n’a parfois ni queue ni tête. Par peur. Peur de choquer, peur d’effrayer. Et on oublie trop souvent que “les enfants sont dans la vérité alors que les adultes en ont peur”. On leur tait la mort d’un animal leur racontant qu’il est parti en voyage. On leur tait beaucoup de choses… « Comment on fait les bébés ? ». Les choux, les roses, la cigogne, les fées, les anges, la petite graine, la petite porte… Quoi d’autre. C’est plus facile que d’expliquer le processus. D’employer les bons mots, les vrais. Le procédé n’est pas anodin. Une fois atteint l’âge adulte, on se cache derrière son petit doigt. On joue avec les mots pour ne pas dire l’essentiel, on édulcore nos idées, notre raisonnement, parce qu’au final, on bute nous aussi sur un tas de questions sans réponses. « Tu vas faire quoi finalement ? ». « Est-ce que je tente le coup ? ». « Je redeviens brune ? ». « Ma vie me plaît-elle ? ». « Tu as décidé si tu allais rester ? ». « Est-ce que j’ai accompli quelque chose ? »… Remises en question et autres causes. Crise existentielle, c’est de saison on dirait. Une sorte de « blue Monday » qui s’étalerait sur le mois. On se replie, se recroqueville, se terre. On hiberne en quelque sorte. On cogite, on s’éloigne, on s’isole. Ca a du bon parfois, parfois pas. Car on passe à côté de beaucoup de choses, à côté de l’essentiel. Et à ces foutues questions sans réponses, on ne doit pas tenter de répondre. Il faut laisser le hasard faire son travail. Dieu qui se promène incognito, dixit Einstein. Les coïncidences qui n’en sont définitivement pas, les laisser arriver sans crier gare. Et accepter qu’on ne maîtrise pas tout. Se dire comme on dit à un enfant, qu’on ne sait pas. Qu’on ne saura pas et quelque part, ce n’est pas plus mal. Que ces périodes-là sont nécessaires pas accessoires. Que ce sont des étapes, qu’on grandit nous aussi, petit à petit. Doucement. Qu’on a besoin de temps. De notre temps, du temps des autres. On y répondra plus tard à ces satanées questions qui nous hantent ; ou on n’y répondra pas. Peu importe. Les réponses sont là, c’est juste qu’on ne sait pas/plus les voir, ni les lire. Contrairement aux enfants, on ne sait plus regarder entre les lignes. Et avouons le, notre curiosité s’est amoindrie avec le temps, avec l’âge. « Où est-ce qu’on était avant de naître ? ». « On les fait comment les bébés ? ». « Est-ce que tu m’aimes ? ». « Demain sera fait de quoi ? de qui ? ». Dors mon ange et rêve. Tu le sauras un jour…