Être à la hauteur – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – vend. 26 février 10

La voilà. Elle est là, éclairée, éclairante. Elle prend tout l’espace. Elle est blanche et pourtant si angoissante. La page blanche. Cette satanée page blanche. Elle n’est quasiment plus aujourd’hui, posée sous notre coude, mais devant nos rétines, sur l’écran de notre ordinateur. L’écran de nos écrits, de nos recherches, de nos fantasmes, de nos conversations, de nos calculs, de nos photos, de nos blogs… l’écran blanc de nos angoisses. Chaque semaine c’est la même chose : de quoi parler d’abord. Quel sujet traiter ? Qu’est-ce qui va m’inspirer, qui ? Quoi écrire ? Puis comment l’écrire ? Comment en parler ? Est-ce que c’est logique ? Y a-t-il un bon fil conducteur ? Est-ce que ça va plaire ? Et cette foutue page blanche qui ne se noircit pas… Comme la nuit, même si tous les chats sont gris, qui reste aussi blanche que la neige. Ces nuits sans sommeil où l’on tourne et se retourne sans cesse, où la moindre petite lumière de veille sur le poste de télévision devient insupportable, où l’on regarde l’heure chaque cinq minutes, où les rendez-vous du lendemain, les pages d’un magazine, une opération cardiaque, un rapport à rendre, une réunion, un conseil administratif… viennent nous hanter.
Il est difficile de satisfaire les attentes des autres. La tension est importante et le labeur encore plus ardu. On est presque tous soumis à ce genre de pression : quelqu’un qui attend de nous quelque chose. Quand on est petit, ce sont nos parents qui mettent leurs espoirs en nous, et on cherchera continuellement à leur faire plaisir puis à les rendre fiers. À travers un beau dessin, une bonne note, un carnet rempli de A, de 18, de mentions “très bien” ; un parcours universitaire honorable, une carrière prometteuse. Ce regard-là, ce miroir-là, on poursuivra sa quête toute notre vie. On cherchera tour à tour le regard des autres. Le regard d’un patron. Sa critique, sa déception, ses encouragements. Le regard d’un patient qui met sa vie entre vos mains. Sa crainte, sa peur, son anxiété. Quand il s’agit de lui ou d’un proche. Le regard d’un enfant dans la salle d’attente d’une psychologue scolaire, qui espère qu’elle comprendra, qu’elle l’aidera. Celui de la maîtresse, de l’enseignant, du professeur qui nous a appris cette chose qui restera, ce petit plus qui fera toute la différence. La gratification de ses pairs au travail, d’un collègue qui attend un travail bien fait. D’un client désireux d’emménager dans son nouvel appartement et qui s’impatiente parce que le carrelage de la cuisine n’a pas fini d’être posé. La reconnaissance d’un public quand on monte sur scène, quand on essaye de faire rire, de décrisper ce vieux monsieur aigri au fond de la salle… Les regards nous donnent le trac et ce trac-là, on l’a quasiment tous connu un jour. On le confronte souvent. À chaque fois que quelque chose d’important se mijote. Qu’il se passe quelque chose de majeur dans notre vie. Ce trac-là est un moteur, un vrai boost, une sorte d’allumette qui mettrait le feu à la mèche. Sans lui, on n’avancerait pas des masses, on ne serait pas stimulés, on serait blasés face à n’importe quoi. Est-ce que je serai à la hauteur ? À la hauteur de la tâche qui m’attend, à la hauteur des exigences de l’autre, à la hauteur tout simplement. Serais-je un bon père ? Une bonne mère ? Mettrais-je à mon tour la pression à mon enfant, pour qu’il me remplisse de fierté, pour qu’il “me blanchisse le visage”, pour que je souris bêtement en le voyant enfourcher pour la première fois son vélo à deux roues ? Lui qui attendra, craintif, anxieux l’approbation dans les yeux de son père, de sa mère, de sa grande sœur. Pression réciproque, bilatérale et cette furieuse envie de plaire, puis plus tard de séduire. Avec comme référence, les yeux des autres, les yeux de l’autre, remplis d’admiration, de tendresse, d’affection, d’amour. Ces yeux qui font mal quand ils projettent la déception, le désabusement, la lassitude, l’indifférence. Ces yeux qui sont souvent le meilleur miroir de notre âme, le plus beau reflet de ce que nous sommes. Le regard de l’autre, celui des autres, afin d’être à la hauteur.

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