J’aurais aimé n’être – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 20 février 2010

J’aurais pu être présidente de la république, nommer Mickey premier ministre et Coluche ministre de la rigolade. J’aurais pu être Anna Wintour et diriger le monde de la mode, j’aurais pu être la duchesse de Windsor, Madame Butterfly, Audrey Hepburn ou Madonna. J’aurais pu petit-déjeuner chez Tiffany’s, danser reggae avec Marilou, chanter en duo avec Leonard Cohen, être la muse de Man Ray. J’aurais pu faire la couverture des magazines people pour mes frasques nocturnes, recevoir le prix Nobel de la paix pour mon action contre les commérages, découvrir un vaccin contre la bêtise humaine. J’aurais pu être une star adulée du monde entier… J’aurais pu, mais je ne le suis pas et surtout je ne l’aurais pas voulu. Ce que j’aurais voulu, c’est être différente. J’aurais voulu naître ailleurs, être quelqu’un d’autre. J’aurais aimé être simplette car le royaume des cieux leur appartient. Sans prétention aucune, ni intelligence. J’aurais préféré ne pas avoir de culture, car elle provoque des états d’âme. Je ne me serais posé aucune question existentielle, je n’aurais pas cherché à comprendre le lien compliqué qui unit une mère à sa fille, je n’aurais pas eu de boule à l’estomac sans savoir pourquoi. Je n’aurais pas lu Belle du Seigneur, ni aucun livre romanesque, je n’aurais pas pleuré devant Gone with the wind, ni angoissé en regardant Rosemary’s baby, je n’aurais pas essayé de lire entre les lignes de Gainsbourg, ni celles de Roland Barthes, je n’aurais pas essayé de ressembler aux héros de Bret Easton Ellis et je n’aurais pas farfouillé dans mon cerveau pour pondre un article ou un status digne de ce nom. Je n’aurais pas fait de longues études supérieures et je n’aurais pas hésité entre un iPhone et un BlackBerry. Je n’aurais pas attendu le Prince Charmant sur son cheval blanc avec des exigences au-delà de l’impossible, ni le job idéal, ni la famille parfaite. Je ne me serais pas pris la tête pour savoir qui de Zak Posen ou Alexander Wang j’aurais sur les épaules, lequel des Jérôme Dreyfuss pendrait à mon bras et quelles stilettos je glisserai sur mes pieds vernis de noir. Je n’aurais pas attendu le dîner mondain du mois, je n’aurais pas stressé de ne pas avoir trouvé une table au Casablanca pour samedi soir et je ne me serais pas demandé quelle cuvée de champagne servir avec le risotto aux cèpes concocté par Hussein Hadid… J’aurais été plus simple. Moins demandeuse. Comme j’aurais été heureuse. Je me serais réveillée le matin sans avoir à aller au travail. J’aurais accompagné les petits, les quatre petits, à l’autocar et j’aurais profité de ma matinée pour mijoter un me7ché coussa sauce citron, ail et menthe. J’aurais fait tourné la machine, séché le linge sur le balcon, fait la poussière tranquillement, arrangé les lits, fait la vaisselle de la veille. J’aurais allaité la petite dernière en me balançant dans le rocking chair sis sur le seuil de ma porte tout en papotant au téléphone avec Simone, mon amie de trente ans. J’aurais allumé la télévision pour voir mon “moussalssal” préféré, une espèce de Bold and Beautiful version égyptienne. Puis j’aurais grillé une cigarette, fait bouillir un café sur le feu en attendant la visite quotidienne de Hoda ma voisine et belle-sœur. On aurait cancané, un peu, sur la nouvelle robe fleurie de Samia et sur ses quelques kilos superflus, sans méchanceté aucune. Une fois le café avalé, on aurait été au “supermarket” et on aurait acheté des “bizir” qu’on aurait fait claquer entre nos dents, assises elle et moi sur le parvis de l’église, place Khalil Gebran de notre village. Puis on serait rentrées bras dessus bras dessous, sachant qu’on se reverrait le soir pour une partie de quatorze ou de berriba. J’aurais ensuite préparé le déjeuner, accueilli les enfants de l’école, surveillé un peu leurs devoirs. Ils auraient joué à la2ita et moi j’aurais continué à faire mon crochet, cette nappe de table que j’offrirai à ma sœur le jour de son mariage. Puis il serait rentré. Lui, mon époux. Il m’aurait raconté sa journée, je l’aurais écouté amoureusement et nous serions passés à table tôt, pour manger un la7em méchoui, une taboulé, le tout arrosé d’un arak fait maison. Nous aurions joué aux cartes, ri, bu, parlé des enfants, de leur avenir, de la chaleur et du temps qu’il fait, du pique-nique que nous ferions à Laqlouq le week-end prochain puis je serais rentrée dormir. Calmement, tranquillement. J’aurais eu quelques peines certes, celles de la vie, c’est tout… J’aurais voulu, aimé, mais je ne suis pas.

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