Le français au Liban – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 13 mars

Toutes les langues s’approprient des mots appartenant aux autres. Chaque peuple modifie, adapte, récupère un mot, une expression. Les Américains donnent des “Rendez-vous”, les Français aiment la “Dolce vita” et les Libanais… Les Libanais parlent l’anglais, l’italien – en matière d’habillement – le turc et bien sûr le français. Si vous n’avez pas vu les spots publicitaires pour l’événement La France au Liban, allez les voir sur YouTube, ils valent le détour. Parce que l’usage de la langue française par les Libanais est une énigme, une exception culturelle, une espèce de mystère dont même les Libanais ne comprennent pas l’origine. Ces libanismes, ces confusions de sens, ces inversions, existent quasiment depuis la nuit des temps… Les plus surpris sont généralement les Français qui entendent pour la première fois la langue de Baudelaire revue et corrigée par une copine, un chauffeur de taxi ou une “tante” assise à la table d’à côté. “Bonjourak”. “Bonjourein”. Bonsoir, tous les soirs. Dès l’entrée, on est prévenu que le menu sera corsé. Les Libanais aiment l’excès, la surenchère. Deux fois bonjour ma chérie parce que tu le vaux bien. Nul besoin de relever tous ces mots français qui sont devenus des mots libanais à part entière, déclinés en verbes, en substantifs ou en adjectifs : “mhastra”, “daprass”, “pannak”, “tmaqyajit”, “cousinté” entre autres mais surtout le plus répandu, le plus extraordinaire de tous, le fameux “bawmar”. Il n’y a que les Libanais pour transformer en action le point mort d’une voiture… Dans ce lexique personnel et propre aux Libanais, on trouve de tout donc. Des traductions littérales de l’arabe, des expressions travesties et des fautes de français que les Français eux-mêmes font parfois. Ce ne sont pas ces dernières les plus sympathiques, ce sont toutes les autres. Les réponses à un “merci”… à vous ! Les “tante” pour les femmes d’une autre génération et le “voyageur”. “Je ne peux pas venir ce soir, j’ai un voyageur”. Formule qui implique un collègue, un ami, un proche ou un patron automatiquement venu de l’étranger. Parce que le monsieur ou la dame ont pris l’avion, le train, le bateau ou la voiture pour venir jusqu’à nous. C’est un “voyageur”… hahahahaha. Heureusement qu’on ne dit pas quand on l’invite au restaurant, c’est un mangeur ou quand on “veille” ensemble, c’est un “veilleur”. Parce que le Libanais veille. Il ne sort pas, il veille. D’ailleurs, “où tu pars veiller ?” – comprendre “où sors-tu ce soir ?”. Et il ne “quittera” pas tard parce qu’il a un “voyageur” demain, un “voyageur” qui le “parente” et qu’il “fréquente” depuis “1980 et 11”. D’ailleurs, ils ont rendez-vous à ”10 heures et demi cinq”. Ok, ce sont des fautes ou des traductions du libanais, mais on a le droit d’acheter une “crosse” de cigarettes, de boire son Coca avec un “chalumeau” ou de mâcher son “mastic”. Chacun son truc. Les Libanaises vont chez la “manicuriste”, la même que la femme de celui qui “est descendu aux élections”. On monte et on descend beaucoup au Liban. On “monte de classe”, on “monte à Faraya”, on “descend à Beyrouth”. On “ferme” le téléphone car “en tout cas”, on se voit tout à l’heure. On est “fâché de lui” parce qu’il “a ri de moi”. On fait du sport “un jour oui un jour non” avec ses nouvelles “espadrines”… On “demande” une question à une connaissance et on lui dit en fin de conversation lorsqu’on l’a croisée par hasard, “fais toi voir”. “Ne me dis pas” que tu connais Flén !!! Je te jure, “moi et lui” on était ensemble à l’école et c’est aussi un “ami à” Far7a et Mar7a. Et des comme ça, il y en a des tonnes. Des fautes d’orthographe sur certaines enseignes, des fautes de sens, de grammaire, de compréhension, on en rencontre tous les jours. C’est ce qui fait le charme de cette langue, si riche et si drôle à la fois. Ces erreurs, ces petites fautes, sont touchantes, attendrissantes. elles sont libanaises, elles font partie de nous et c’est ce qui les rend belles. Nulle part ailleurs qu’ici, au pays de Khalil Gebran, des Cèdres et de Mika, vous entendrez quelqu’un appeler un garçon dans un restaurant : “maître”. Yalla, c’est fini.

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