Mon oncle d’Amérique – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam 27 mars 2010

Trois jours. Il aura passé uniquement trois jours au Liban. Une visite éclair et un retour vers le Mexique les bras chargés de cadeaux et l’arbre généalogique rempli de nouveaux cousins. Carlos Slim Helou, l’homme le plus riche de la planète, le number one des number one chez Forbes Magazine, celui qui a damé le pion à Bill Gates est l’oncle Picsou le plus célèbre du Liban. À peine foulé le tarmac de l’AIB, Carlos Slim Helou est devenu soudainement le cousin de tout le monde. Des Slim et des Helou en tout premier lieu et du reste de la population. Ma mère est une Helou de Baabda, apparentée d’assez près à celui que tout libanais rêve de voir président. Un lien de parenté dont je me targue avec une fierté non feinte, parce que finalement avoir comme cousin éloigné le Crésus des temps modernes, il y a de quoi planer un peu. Originaire du Sud, Carlos Slim Helou (ne pas confondre avec Carlos Ghosn – prononcer Gone) a beaucoup de chance car il a une famille immense. Mais Carlos Slim Helou ne devrait pas s’étonner, tout le monde “parente” tout le monde au Liban, “parce que c’est un tout petit pays” et que quasiment tous les Libanais ont de la famille (riche bien sûr) à l’étranger, au Brésil, au Mexique ou en Australie. C’est étrange comme les Libanais aiment se sentir proches. Liés de près ou de loin à des personnalités de la même origine. Shakira, Nicolas Hayek, Paul Anka, Mika bien évidemment et quelques autres dont le nom de famille sonne bien en libanais. Liés de près ou de loin à n’importe qui en fait. Le Libanais aime ses liens, ses appartenances… Parenté directe/indirecte ou amitié infaillible/de longue date/familiale. Vous savez, ce fameux “rbina sawa” : on a grandi ensemble. Le Libanais est tribal, patriarcal. En fait, c’est rien de bien sorcier. Le Libanais aime se sentir proche des gens importants et important lors des occasions, des situations importantes et sa présence doit être soulignée et avoir une signification bien précise. Je suis un parent. “C’est ma meilleure amie”. Je le connais depuis qu’il est petit… C’est ainsi qu’il se sent proche du jeune époux lors d’un mariage, se colle dans toutes les photos. Cette espèce d’ami intime qu’on n’avait pas vu depuis dix ans, squatte le dancefloor jusqu’à la dernière minute. Il débarque à la maison alors que personne ne l’y avait invité, arrange la robe de la mariée, rit aux éclats, avale coupe après coupe et klaxonne à tout va dans le cortège… C’est le même qui affiche une mine de circonstances durant les condoléances, racontant à qui veut l’entendre, combien il était proche de la défunte. Il pleure, sanglote, reste à déjeuner, se lève et s’assoit pour recevoir moult embrassades et autres serrages de main, va jusqu’au caveau, se met au premier rang et donne son avis sur le repas du soir. Il fait les trois jours à l’église, la prière de la semaine et remet le couvert au quarantième. Il est déprimé car il était très ami avec “elle” même s’il ne l’avait pas vue depuis des lustres. Mais maintenant il se sent mieux parce qu’ “il y était” et pas pour rien. Pas comme un invité quelconque ou un visiteur de troisième zone. Non, lui y était parce qu’il fait partie des intimes, du noyau dur. D’ailleurs il y est souvent. Un peu partout en fait, là où ne l’attendait pas forcément. Il y a un accident de voiture ? Il y était, a aidé, connaissait la victime, a appelé les secours. Il a fait ses visites à l’hôpital, a parlé aux médecins (qu’il connaît bien aussi parce que son oncle a officié ici il y a quelques années), a suggéré des soins et donné une enveloppe aux infirmières pour justifier en quelques sorte sa présence. Un “machkal” ? Il en faisait partie ou a en été témoin. Il a tout vu, tout entendu. On l’a poussé mais il n’a pas réagi parce que c’est un homme bien. Tellement bien que c’est lui d’ailleurs, qui a calmé les esprits, réconcilié les protagonistes. Car c’est un proche. Qu’il connaît un peu tout le monde… Et s’il a une “wasta”, sorte de petit privilège, à peu près partout, c’est parce que… juste parce qu’il maîtrise bien le système et qu’il a ses “connexions ”. Qu’il est ami avec le Chef du restaurant, qu’il a fait sa classe de 12e avec la propriétaire de la boîte, qu’il connaît bien l’enseignante en grand jardin, qu’il sait qui est Dita Von Bliss. Il sait tout sur tout le monde lui aussi et quand vos amis ont divorcé, il était au courant bien avant le reste du tout Beyrouth, bien avant eux, même…

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Prendre son pied – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 20 mars

Une paire de chaussures. Des talons hauts, légèrement compensées, noires bien sûr, sexy en diable. De véritables F*** me shoes. Tout ce qu’elles aiment, tout ce qu’ils aiment. En soldes en plus. L’achat idéal, l’achat jouissance par excellence. Un moment d’exaltation que la plupart des femmes partagent, fashionistas ou pas. Ménagère au foyer ou business woman aux dents longues, minette ou lolita, belle-mère coincée ou bru délurée, femme des années 80 ou bloggeuse des 00’s, mince, petite, grosse, grande, laide ou jolie ; les femmes raffolent des chaussures. Et certains/beaucoup d’hommes de leurs pieds. Ça tombe bien. Parce qu’avec les sacs, les chaussures sont les deux achats gravement compulsifs des femmes. Sans faire de la psy bon marché, sans vulgariser en disant que les sacs et les chaussures sont des symboles vaginaux et phalliques, il faut savoir que ces achats sont très importants. Tout d’abord parce que leur taille ne varie pas – normalement – en fonction du poids. On peut grossir, maigrir autant qu’on veut, pas besoin de changer de sac ni de chaussure. Ensuite, si l’œil de tous et de toutes n’est pas forcément aiguisé pour reconnaître d’où vient cette petite robe, quelle est l’étiquette de ce pantalon ou l’année de la vente de ce blazer, on peut rapidement savoir la marque d’un sac ou d’une paire de stilettos. La mode est ainsi visible surtout aux pieds et aux mains. Mais revenons à nos moutons ou plutôt à nos semelles. Les chaussures sont donc objet de fantasme pour quasiment tous. Pour les femmes, les hommes, les petites filles et les petits garçons qui enfilent avec envie les escarpins ou les mocassins de leurs parents. À talons hauts, aiguille, à plateforme, ouvertes, échancrées, à plat, vernies, en daim, montantes, à lacets ; tous les goûts sont dans la nature… Et qu’est-ce qu’on les aime ces chaussures. Les hommes apprécient les leurs également, mais celles des femmes aussi et surtout. Les pieds font partie des fétichismes les plus fréquents, si ce n’est le plus fréquent. Nombreux sont les hommes qui fantasment sur les pieds, scrutent les courbes, savourent une cambrure, rêvent un vernis… Mais est-ce un hasard ? Ou une suite logique d’un héritage historique que nous connaissons peu ou pas. Un tas d’histoires racontent le pourquoi du comment. Ça va des explications scientifiques qui démontrent qu’à cause des maladies sexuellement transmissibles aux 13e, 16e et 19e siècles, on a pris le pied comme substitut, on l’a érotisé afin de lui donner un rôle dans les jeux sexuels ; aux légendes sur la signification de l’expression “prendre son pied”. Est-ce de l’argot pour dire que la femme a eu sa “ration” car au 19e siècle, les voleurs réservaient une ration qu’ils appelaient un “pied” sur leur butin pour leurs complices ? Ou une coutume grecque qui raconte que les femmes prenaient leur pied pendant l’acte pour augmenter leur plaisir ? Toujours est-il que le pied est un objet de désir que les chausseurs du monde entier ont compris. Tout le monde y trouve son compte, certes, mais quand on voit les prix qu’atteignent certaines paires, on se demande pour qui c’est le pied toute cette histoire. Alors oui, on va continuer à acheter des chaussures, à les enfiler, à les ôter, à les ranger dans des boîtes, à les mettre sur des présentoirs, à les vernir, les cirer, à les envoyer chez le cordonnier, à les chérir. D’ailleurs quelle petite fille n’a pas posé ses chaussures toutes neuves à côté de son lit, à la veille de “cha3niné” ? Déjà toute petite, on fait rêver les filles avec des ballerines qui brillent, avec une chaussure de vair/verre comme Cendrillon. Est-ce de là que viendrait l’expression “trouver chaussure à son pied” ou l’inverse ? Perrault, Grimm et les autres auraient-il eux aussi été influencé par l’importance du pied ? Une fois encore, on ne peut pas ne pas penser à la psychanalyse (du conte entre autres) et à la symbolique du pied. Compliqué tout ça ? Un peu, je vous l’accorde. Ne cherchons pas à comprendre ni à analyser, ni à souligner les expressions qui tour à tour sacralisent ou humilient le pied : C’est le pied, un pied de nez, se lever du mauvais pied, bête comme ses pieds. Marmite a trouvé son couvercle. Ah non, c’est pas la bonne… Prenons juste notre pied à essayer de trouver chaussure pour.