Duel au soleil – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 6 février 10

“Mefte7 el charr, kelmé”. La clé du conflit est un mot. Un seul. Il suffit parfois d’un seul mot pour tout détruire, pour tout briser, pour que tout vole en éclats. Un mot de trop, un mot de travers, un mot inapproprié et voilà qu’on s’entretue. Pourtant, en apparences, rien ne laissait présager une telle tournure des événements. Tout allait si bien. Soudain, tout va si mal… On croyait les disputes révolues, les bagarres abandonnées sur le seuil des cours de récréation. Je te tire les cheveux parce que tu as dit que j’étais amoureux de ma voisine de table. Je te fais un croche-pied parce que tu as dit que ma maman n’était pas jolie. Je te tire la langue parce que tu m’as volé ma tartine de Nutella. D’ailleurs, je ne vais plus te parler, ni jouer avec toi, ni te prêter ma Barbie car je te déteste. Une heure. Deux tout au plus et le conflit sera terminé, la hache de guerre enterrée. Main dans la main on repart vers de nouveaux cieux, de nouveaux jeux. Oubliés les “cornichons à trompettes”, “imbécile, idiote, crétin” et autres noms d’oiseaux dont on avait affublé l’autre. C’est reparti pour un tour… Il était sympathique ce temps-là. Un coup de pied en signe de mécontentement, une petite bousculade pour dire à l’autre d’aller se faire voir et puis hop l’instant d’après, la vie reprenait son cours normal, une sorte de long fleuve tranquille avant la tempête. “Le juge des enfants s’est pendu” qu’ils disent, dans la langue de Khalil Gebran. Normal, c’était un adulte. Et les adultes se disputent différemment. Tout aussi violemment (voire plus parfois) que les enfants. Et dans la plupart des cas, pour des raisons aussi (voire plus) stupides et infondées que celles des gosses. Et si les disputes ont des origines aussi variées que le menu d’un restaurant de mezzé, leurs mécanismes le sont tout autant. Disputes amoureuses, amicales, familiales, professionnelles, politiques. Engueulades et règlements de compte à tout va. Je t’aime/moi non plus. Pourquoi ? C’est fini. Tu l’as regardé. Elle t’a suivie… Tu m’as trahie, trompé, menti, déçue. Tu m’as insulté, tu as été trop loin, tu as dépassé tes limites. Tu n’es plus la même, tu as changé, on ne te voit plus, on ne te saisit plus. Tu es malhonnête, tu as volé de l’argent, grignoté sur l’héritage, tu m’as entourloupé, arnaqué… Tu es en retard, tu n’as pas fait ton boulot, tu as raconté à Flén qui a répété à Fleytén qui a redit à Foulén, ce que je t’avais confié sous le sceau du secret. Il m’a fait une queue de poisson, est arrivé en sens interdit, parlait au téléphone. Ca couvait depuis longtemps. C’est la goutte qui a fait déborder le vase… Elle m’a quitté.
Questions d’amour, de confiance, d’honneur Ca tire dans tous les sens : dans les pattes, dans le dos, entre les deux yeux, là où ça fait le plus mal. On ne se parle plus, on se déclare la guerre, on s’assassine. On attaque, on tacle, on agresse. Verbalement, physiquement, par mail, par sms, sur Facebook. On piaille, on crie, on hurle pour se faire entendre. Parce qu’on a toujours raison, jamais tort. “Ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu n’entends que ce que tu veux entendre. Tu as mal interprété mes paroles. Tu ne comprends rien…”. Et ça repart de plus belle. Le ton monte, crescendo. Et on se tait… On prépare sa vengeance : œil pour œil, dent pout dent. On (re)tire là où ça fait mal, très mal. Tous les coups sont permis. Les plus bas, les plus vils, les plus sales. Au nom d’une seule justice : la sienne. Avec haine et véhémence, passion et ressentiment, rancœur et amertume. On est victime ? On s’incarne bourreau. On fait payer cher, très cher, le prix de cette trahison. Parce que c’est presque toujours de trahison dont il s’agit… Puis vient le temps de la guerre froide, de cette inimitié qui s’est instaurée entre les uns et les autres. Et parfois/souvent on ne sait plus pourquoi en est-on arrivé là ? Pourquoi cela a-t-il tourné au vinaigre ? Pourquoi ne se parle-t-on plus finalement ? Cela en valait-il la peine ? Parfois oui, souvent non… Souvent non. Si seulement, on pouvait se disputer comme quand on avait 5 ans. Une gifle par ci, un coup de pied par là, une petite insulte de rien du tout et un “pardon” au bout du chemin. Un tout petit “pardon” qui effacerait tout…

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Même pas peur – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 30 janvier 10

On a tous peur de quelque chose. On a presque tous une phobie. Des craintes, des angoisses, des frayeurs. On est tous terrifiés par des choses, par des idées, par des événements. La peur de perdre quelqu’un, la peur de la maladie, la peur d’avoir mal, la peur de la mort. La nôtre parfois, celles des autres surtout… Il y a des peurs qu’on peut expliquer, des peurs qu’on arrive à apprivoiser et d’autres inexplicables. Irrationnelles, excessives, tortueuses et torturantes. Et Il y a des peurs communes entre les gens. Et des peurs plus personnelles, des peurs enfouies, des peurs existentielles…
Les peurs remontent loin. Les phobies surtout. Transfert d’angoisse qu’ils disent dans le jargon psychanalytique. Et là, à l’instar des rêves, il n’y a pas d’explication générale, juste une analyse au cas par cas. Chacun transfert son angoisse où il veut/peut, même si souvent certaines phobies peuvent être identiques pour certains : claustrophobie, agoraphobie, hypocondrie. Phobie des cafards, des chats, de l’eau. Si l’objet de la peur est le même, l’origine ne l’est pas forcément. C’est drôle comme les peurs diffèrent en fonction des gens, en fonction de leur caractère, d’une mauvaise expérience. Même le plus grand, le plus fort, le plus puissant des hommes, la plus intelligente, la plus belle, la plus irrésistible des femmes enfouit en lui, en elle, une peur. Napoléon, cet immense empereur était phobique des chats. Allez comprendre… Enfant, on a peur. Certes. Mais on arrive à dompter ses peurs. Un enfant regardera en boucle un dessin animé qui l’effraye pour arriver au moment clé où la peur se dissipera. Les cauchemars les hantent ? Ils y invitent leurs parents, un justicier, un super héros afin de les sauver, de les aider, de vaincre l’ennemi, quel qu’il soit. Peur d’un prof ? Ils en parleront sans honte. Plus de courage ? Oh que oui. Les enfants ont peur du loup qui mange le Chaperon Rouge, mais il les fascine, des monstres cachés sous le lit, ils en feront leurs coéquipiers de route, les fantômes planqués dans les armoires deviendront de beaux souvenirs. La peur excite, elle transcende. Pas toujours, mais souvent. La peur de se faire attraper. Cache-cache. C’est un des jeux que les enfants aiment le plus. Ca fait vibrer l’idée de se faire choper. Qu’on nous trouve, qu’on nous surprenne dans le noir. Qu’on nous saute dessus. Plus grand, l’adrénaline viendra d’une relation adultère. Même peur, même crainte, donc même excitation. Certaines peurs sont également d’excellents moteurs. La peur d’échouer, de déplaire, de na pas bien faire nous pousse vers le meilleur, vers la quête de la perfection. Il faut accepter d’avoir peur. L’assumer. Il faut caresser ses peurs dans le sens du poil. Apprendre à les dresser pour les gérer au mieux. Pour ne pas les laisser nous paralyser, nous handicaper. Il est vrai qu’il y a des peurs plus faciles que d’autres et certaines qu’on ne pourra jamais faire disparaître. La peur de la mort de ceux qu’on aime et de nos enfants en particulier est une peur qui ne nous quittera jamais. Il ne s’agit pas d’une de ces craintes que l’on peut laisser de côté. Elle est là et on vit avec jusqu’au jour où elle se matérialise. Ces peurs là sont cette espèce d’accessoire nécessaire à notre vie. On a peur de ce qu’on ne peut pas contrôler, de ce qui nous échappe, de l’inconnu. On a peur du lendemain, de l’avenir, de la solitude, de la vieillesse. On s’entoure, se rassure, planifie pour se sécuriser. On va vite, on ne se pose pas pour ne pas se laisser enliser par ce qui nous trouble… Les peurs sont étranges, mystérieuses. Elles viennent parfois sans crier gare. Avec l’âge aussi. A la suite d’un choc, d’une émotion intense. La peur de l’avion. Ces satanés décollages et atterrissages. Ce crash… La peur des parkings, la peur d’être suivi(e) dans la rue, la peur de l’orage, du tonnerre et de la foudre, la peur du noir, la peur d’un regard, d’un visage. La peur des hôtels sous la neige comme dans le film de Kubrick Shining, qu’on a vu et qu’on reverra probablement avec la même peur au ventre. La peur de la mer après avoir vu Jaws ? Classique… Les hommes ont peur de perdre leur liberté, leur virilité ? Les femmes le contrôle, leur féminité. Hommes, femmes, grands, petits ont finalement tous peur de quelque chose. De soi, de ce qu’on est capable de faire, de notre puissance. Il faut tout simplement ne pas avoir peur de le dire…

« Dis maman, pourquoi je suis pas un garçon ? » – Médéa Azouri – L’Orient-LeJour – sam. 23 janvier 10

7 heures 20. Mardi matin. « Dis maman où j’étais avant de naître ? ». Euh, je ne sais pas mon amour. « Mais si, tu sais tout maman… ». Justement je ne sais pas tout. En fait, je ne sais pas grand chose. « Alors, les bébés ils sont d’abord dans le cœur et ils descendent ensuite dans le ventre ? ». La voilà la réponse mon ange. C’est exactement ça la réponse à ta question. Du cœur, ils descendent vers le ventre… Comme définition on ne pouvait pas mieux faire. Ce petit bout, du haut de ses quatre ans, a compris. Il a compris qu’un enfant se fait surtout avec le cœur. « Maman ? On meurt quand on a les cheveux blancs ? ». Sourire. Malheureusement ou heureusement non. Heureusement sinon George Clooney ne serait pas parmi nous. « Pourquoi on ne voit pas le vent ? », « Pourquoi tu as les yeux bleus ? », « Pourquoi je suis ton fils ? ». « Pourquoi mon zizi est devenu grand ? »… Euh parce qu’il est content ? Mon Dieu, tu en as d’autres comme ça chéri ? Tu préfères pas me demander plutôt de te construire ton bateau Playmobil, que je te montre quelle as de l’assemblage je suis ?
Combien de fois avons-nous été confrontés à ces extraordinaires questions posées par un enfant. Le nôtre, celui d’un ami, un cousin, une nièce. Combien de fois nous sommes-nous retrouvés dans l’impasse ? Coincés dos au mur, taclés par un enfant de quatre-cinq ans qui a saisi bien plus de choses que nous ? On hésite, balbutie quelques mots, cherche la bonne réponse. Grand moment de solitude/d’inquiétude. Et si je disais une connerie, un truc erroné, une fausse vérité ? Pas sciemment, juste par maladresse. L’impact pourrait être important, l’explication d’un adulte valant son pesant d’or. On se triture la tête et on pond une réponse qui n’a parfois ni queue ni tête. Par peur. Peur de choquer, peur d’effrayer. Et on oublie trop souvent que “les enfants sont dans la vérité alors que les adultes en ont peur”. On leur tait la mort d’un animal leur racontant qu’il est parti en voyage. On leur tait beaucoup de choses… « Comment on fait les bébés ? ». Les choux, les roses, la cigogne, les fées, les anges, la petite graine, la petite porte… Quoi d’autre. C’est plus facile que d’expliquer le processus. D’employer les bons mots, les vrais. Le procédé n’est pas anodin. Une fois atteint l’âge adulte, on se cache derrière son petit doigt. On joue avec les mots pour ne pas dire l’essentiel, on édulcore nos idées, notre raisonnement, parce qu’au final, on bute nous aussi sur un tas de questions sans réponses. « Tu vas faire quoi finalement ? ». « Est-ce que je tente le coup ? ». « Je redeviens brune ? ». « Ma vie me plaît-elle ? ». « Tu as décidé si tu allais rester ? ». « Est-ce que j’ai accompli quelque chose ? »… Remises en question et autres causes. Crise existentielle, c’est de saison on dirait. Une sorte de « blue Monday » qui s’étalerait sur le mois. On se replie, se recroqueville, se terre. On hiberne en quelque sorte. On cogite, on s’éloigne, on s’isole. Ca a du bon parfois, parfois pas. Car on passe à côté de beaucoup de choses, à côté de l’essentiel. Et à ces foutues questions sans réponses, on ne doit pas tenter de répondre. Il faut laisser le hasard faire son travail. Dieu qui se promène incognito, dixit Einstein. Les coïncidences qui n’en sont définitivement pas, les laisser arriver sans crier gare. Et accepter qu’on ne maîtrise pas tout. Se dire comme on dit à un enfant, qu’on ne sait pas. Qu’on ne saura pas et quelque part, ce n’est pas plus mal. Que ces périodes-là sont nécessaires pas accessoires. Que ce sont des étapes, qu’on grandit nous aussi, petit à petit. Doucement. Qu’on a besoin de temps. De notre temps, du temps des autres. On y répondra plus tard à ces satanées questions qui nous hantent ; ou on n’y répondra pas. Peu importe. Les réponses sont là, c’est juste qu’on ne sait pas/plus les voir, ni les lire. Contrairement aux enfants, on ne sait plus regarder entre les lignes. Et avouons le, notre curiosité s’est amoindrie avec le temps, avec l’âge. « Où est-ce qu’on était avant de naître ? ». « On les fait comment les bébés ? ». « Est-ce que tu m’aimes ? ». « Demain sera fait de quoi ? de qui ? ». Dors mon ange et rêve. Tu le sauras un jour…

Mon nouveau toy – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – sam. 16 janvier 10

J’ai cédé. Au chant des sirènes. A la tentation. A la folie ambiante. Je ne sais pas si j’aurais dû. Mais je l’ai fait. J’ai craqué. J’ai été le chercher. Je me le suis approprié. Je l’ai touché. J’ai appris à mieux le connaître. Ce fut compliqué. C’est toujours le cas au début. Alors j’ai joué avec. Toute la nuit. Je me suis confié à lui. Je lui ai confié mes amis, mes photos, quelques unes de mes chansons… Depuis, nous sommes inséparables. Il m’accompagne partout. Me fait vibrer. Sa lumière m’obsède. Ce point rouge m’attise… Mon Blackberry est mon nouveau joujou. Mon toy à moi. Mon gadget du moment. Des années après les Etats-Unis et l’Europe, le Liban a succombé aux charmes de ce Smartphone destiné au départ à un usage professionnel. Moi aussi. Nous aussi. Mais pas nous tous. Car dans la grande famille des dépendances et des téléphonites aiguës, il subsiste encore quelques résistants. Ceux accros à la pomme, à l’interface extraordinaire du bébé de Steve Jobs, au plus inventif des mobiles : le iPhone. Et les autres. Tous les autres. Ceux qui n’ont besoin que de composer et de recevoir. De parler uniquement. Brièvement. Ceux-là ne comprennent pas bien, au juste, de quoi il s’agit. Pourquoi un tel engouement ? Pourquoi cette volonté de plonger dans une addiction dont il sera très difficile de sortir ? Pourquoi un tel désir de rester en contact, connecté, lié ? Quelle est donc l’origine de ce plaisir étrange qui gagne de plus en plus de gens, de s’exhiber, de montrer le flanc de son intimité, d’être suivi, épié en permanence. Entre Facebook, Twitter, What’s up et le BBM, exit la privacy. On ne sort plus sans son téléphone. On ne mange plus sans son téléphone. On ne conduit plus sans son téléphone. On ne travaille plus sans son téléphone. On ne dort plus sans son téléphone. Qui fait office d’outil de communication certes, mais également de réveil-matin, de navigateur internet, de machine à écrire, de chercheur musical (ça c’est énorme) ou de tue-moustiques… Nous sommes devenus tellement accrocs à nos téléphones portables, qu’il y a aujourd’hui un sacré malaise. Ce toy aussi ludique soit-il, est en passe d’être un véritable objet de torture. Et tous les supplices sont permis. Rien qu’avec un doigt. Un index qui tape, un pouce qui roule sur le trackball ou glisse sur un écran. Un doigt qui ne caresse plus, mais tripote. Nous sommes tout simplement, insortables. Car à force de vouloir ne pas rater une bribe de ce qui se passe sur notre réseau social, nous en sommes arrivés à un niveau extrême d’asociabilité. Il suffit juste d’observer nos nouveaux comportements pour comprendre que plus le temps avance, plus l’être humain devient immobile lorsqu’il s’agit de son mobile… Lors d’un tête-à-tête amoureux/amical, les yeux des protagonistes passent du visage de l’un à l’écran de l’autre. Bonjour l’enthousiasme. L’intérêt porté à l’autre. Quid de l’un ou de l’autre criera victoire. Je t’aime/Allô ? Qu’est-ce que tu prends en entrée/J’update mon status. Tu viens chez moi ?/Attend on me BBM. Tant qu’à faire, autant ouvrir un magazine à la face de l’autre, s’endormir ou mettre les écouteurs de son lecteur mp3 dans les oreilles, c’est tout aussi élégant. Et le phénomène va aller en empirant. Déjà que les enfants ont leur propre ligne de cellulaire (on ne va tout de même pas les marginaliser à nos gosses quand toute leur classe de 5e communique par sms) et les ados leur Blackberry (ils en ont absolument besoin), on n’est pas sortis de l’auberge. Adieu le simple coup de fil. La voix qui chuchote, ronronne, cajole. Aujourd’hui, je te tease via mes status sur Facebook (for mobile bien sûr), je te séduis en jouant sur les mots grâce à MSN – pour Smartphone et autres androïdes, je te quitte par un léger glissement de doigt sur mon touch screen. Et quand demain viendra, et que l’on pourra regarder convenablement la télé sur nos téléphones, louer un dvd, faire sauter du pop-corn, prendre des couleurs via des UV à même l’écran, perdre des calories ou muscler ses cuisses grâce à des vibrations, on n’aura plus besoin de grand chose. Bienvenue dans le monde merveilleux de la nouvelle téléphonie mobile. Ah, mince, je n’ai plus de réseau…

Saison (pas)morte – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 9 janvier 10

Les fêtes sont désormais, bel et bien, terminées. Sensation aigre douce qui nous prend en ce début 2010. Une sensation étrange de soulagement et d’amertume. Il est vrai que cette période est finie mais finalement, elle était sympathique cette folie ambiante. On avait le choix. Sortir, faire la nouba ou rester chez soi, à la maison comme quand il pleut et qu’on glande sans remord aucun. L’énergie était différente. On a vu tout le monde. Peu sûrement. Mais tout le monde. Les proches. Les moins proches. Ceux qu’on aime. Et ceux moins. Des Père Noël, des lutins, des rois mages, des vendeurs, des serveurs, des chanteurs, des gens du travail, des cousins, des connaissances, des perdus de vue, des expat, des touristes… bref tout le monde. Puis comme par enchantement, une fois sonné le glas du 4 janvier, tout ce beau monde est rentré. Et tout est rentré dans l’ordre. L’ordre du « normal ». Et là, on cuve. On cuve notre vin, notre champagne, notre foie gras, notre bûche, notre galette des rois/reines… on cuve tout, tout simplement. Il fait beau, la saison du ski n’a toujours pas commencé, l’école a repris, le travail aussi. Le rythme ordinaire, en somme, d’une journée de janvier, d’une semaine de janvier. On appelle ça communément une saison morte. Comme c’est dommage de la nommer ainsi cette période de l’année. La saison est peut-être morte mais nous, on se sent étonnamment en vie. En vie, tout d’abord parce qu’on respire. On ne court plus contre la montre. On ne cherche plus à optimiser notre temps, on le prend. On dort. Plus. Mieux. On traîne aussi. Et on retrouve nos endroits favoris. Un peu plus vides. Plus allégés. Plus intimes. Les restaurants ne sont plus bondés. Les rues sont moins chargées. Les magasins ont affichés les soldes. On peut donc chiner à loisir. Se faire plaisir. Acheter un truc pas forcément utile. Un pièce qu’on avait repérée. Une paire de boucles d’oreille. Un nouveau Blackberry. Un livre. Qu’on aura le temps de lire, enfin. En vie nous sommes, parce qu’elle a repris, notre vie, son cours normal. Et nous voilà donc face à tous les possibles. Toutes les possibilités. On peut faire autre chose. Quelque chose de nouveau. De frais. De différent. On peut se (re)mettre au sport. Entreprendre une activité sociale ou bienfaitrice. On peut se concentrer sur nous-mêmes. Faire un régime bien sûr. Une détox. Purifier son corps. Le faire masser. Le chouchouter. Le dorloter. On peut donc manger mieux. Plus sain. Moins vite. Moins pressé. Savourer un steak tartare (et des frites) à midi sans penser à ce qu’on dînera le soir. On peut aller au théâtre, au cinéma. Sans qu’il y ait foule. Louer un dvd. Regarder une saison complète de la dernière série à la mode. Revoir un Pasolini. Acheter un cd et l’écouter dans son intégralité, les pieds en éventail sur la table basse. On peut s’occuper de la maison. Faire les brocantes et les galeries. Se faire plaisir en rapportant un meuble, un fauteuil, une lampe. C’est que le sapin n’orne plus le salon, qui respire, comme nous, à nouveau. On peut s’offrir quelque chose, à nous, dont on a toujours rêvé. Se mettre au tricot, voire au crochet. On prend son congé annuel. Maintenant. Maintenant que plus rien ne bouscule. On voyage. À Paris, à Londres, aux Etats-Unis, en Amérique du Sud ou même en Afrique et pourquoi pas en Inde. On peut repartir à la découverte du Liban. De ses régions. De ses montagnes et ses forêts. Ne pas forcément attendre la neige pour profiter de l’air des hautes altitudes. On peut déménager. Changer d’appartement. De lieu. De ville… Les voilà tous les possibles. On se recentre sur nous-mêmes en nous accordant du temps. En accordant du temps aux autres. En faisant de nouvelles rencontres. Intéressantes et/ou superficielles à la fois. On peut (re)tomber amoureux. Ecouter l’autre. Entendre l’autre. On peut continuer une histoire qui avait débuté durant les fêtes. Avec moins de frénésie. Plus de douceur. On peut entreprendre une correspondance. Créer un blog. Se mettre à l’écriture. Prendre des photos. On peut chercher un nouveau travail. Quitter l’ancien. Ou retrouver ses marques. Tout naturellement. Voilà pourquoi cette saison est tout sauf morte. Elle est vivante et nous réconcilie avec nous-mêmes. Un soi-même plus apaisé. Plus serein. Un soi-même qu’on avait un peu oublié, négligé, fracassé. J’aime le mois de janvier.

2010 (+ 2 = 2012) – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – vend. 1er janvier 2010

Bonjour. Et surtout bonne Année. Nous sommes le 1er de l’an. Difficile, le réveil ? Vous vous sentez comment exactement ? Vous avez un peu mal a la tête hein ? Les lendemains de fêtes sont ce qu’ils sont et même si hier ça a été une soirée plutôt calme et que ce matin vous n’avez ouvert ce journal qu’à midi, la période des fêtes est toujours très « hectic » comme on dit. Bousculés, agités, pressés, nous l’avons sacrément été ces derniers jours… La nouvelle année commence donc avec cette douce et agréable sensation de repos et surtout de calme. De grand calme. D’ici quelques jours, finis les embouteillages, le stress, les invitations, les gens, les prises de tête et autres becs. Voici venu le temps des bons sentiments. Des vœux joyeux. Des souhaits sirupeux et des bonnes résolutions. Avec la gueule de bois du 1er au matin, on a envie de les tenir, ces résolutions. C’est que le foie est gras, les veines sont imbibées : Veuve/vodka/whiskey, la tête est enfumée. Alors voilà, on se prend en main. On fait quoi cette année ? On va faire quoi de nouveau ? De bien ? De différent ? Pas grand-chose, comme d’hab. Toujours est-il qu’en ce premier matin de 2010, en ce premier jour de cette nouvelle décennie qui s’offre à nous, on a terriblement envie de faire des efforts. Et finalement c’est ce qui compte. L’envie de. Après, ce qui restera, on s’en fout un peu. On réitèrera le même processus l’année prochaine. Il n’en reste pas moins que cette année, on va devoir les faire, ces choix. Peu cornéliens certes, mais des choix quand même. Quel BB sera-t-on ? Bling Bling ou BoBo ? Je t’en mets plein la vue ou plein la tête ? Abdel Wahab ou Mar Mikhail ? Dans une maison blanche ou derrière une porte verte ? Brigitte Bardot ou Benjamin Biolay ? Je serai les deux à la fois. Un peu de l’un (quand il le faut), beaucoup de l’autre (comme il se doit). Et je serai bien. Tellement bien que j’arrêterai la cigarette, mais je ne ferai pas de sport pour autant. Je ne serai plus cet(te) insupportable gossip girl/boy, mais je ne dirai rien de bien des gens. Non plus. Je me focaliserai sur l’essentiel et je me payerai de sublimes chaussures hors de prix. Je me remettrai à la littérature russe et je continuerai à dévorer des Harlequin. J’irai à des concerts undeground et alternatifs comme Pony Pony Run Run mais je persisterai à écouter « Words » de F.R. David à fond dans mon iPod. Je me referai une série de Bunuel et je me rematerai La Boum sans aucun complexes. Je deviendrai un peu plus english educated, mais je serai toujours une véritable titinette parisienne. J’écrèmerai mes amitiés mais je laisserai quelques bouffons pour m’amuser. J’épouserai une femme « bien » et je succomberai aux charmes de la petite vulgaire du coin. J’entamerai une psychanalyse en continuant à emmerder mes copains avec mes histoires. Je me lèverai tôt le matin et je continuerai à faire la bringue jusqu’à des heures indues. Je serai soumise et forte à la fois. Je serai tendre et pourtant si viril. Je me laisserai pousser les cheveux mais je raserai ma barbe. Je ne boirai plus de vodka, je me mettrai au lait. Je mangerai des légumes mais pas des fruits. J’arrêterai de chatter sur Msn et je m’achèterai un Blackberry (ou un iPhone). Je prendrai des cours de théâtre et je continuerai à chanter comme une casserole. Je visiterai les villages inconnus du Liban, avec un chauffeur. Je me mettrai à la marche sur mon treadmill. Je serai plus présent avec mes enfants, je jouerai avec eux à la Wii. Je ferai du bénévolat, avec mes copines. Je me mettrai au régime, mais juste les lundis. J’améliorerai mes status sur Facebook, mais je n’arrêterai pas d’envoyer des mails en chaîne. Je mettrai le feu à Beyrouth, à ses dancefloors desabuses surtout… Je pense que c’est bon là. Je pense m’être rachetée une bonne conduite. Elle va être positive cette nouvelle année. Elle risque d’être bien finalement, cette nouvelle décennie pleine de promesses, tant qu’on tiendra les nôtres. Et puis que risque-t-il de nous arriver? Franchement! On a quasiment connu tous les pires. Faut juste nous laisser tranquilles. Pour qu’on puisse continuer à recevoir tous ces gens d’ici et d’ailleurs qui viennent nous envahir ou pas. Pour qu’on puisse continuer à faire la fête, à être la destination numéro 1, à grandir encore et encore. Et puis, il nous reste quoi, deux ans avant 2012 ? Deux ans avant la grande apocalypse ? En deux ans, nous sommes capables d’infiniment de choses… nous les Libanais.

Noël spirit – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – vendredi 18 décembre 09

Que s’est-il passé ? Que s’est-il passé pour qu’un jour, on décide qu’on n’aimait plus Noël. Qu’on n’aimait plus cette période, pourtant remplie de cadeaux et de bons sentiments. Pourquoi se sent-on si « cranky », déprimé, fatigué. Alors que tout ne devrait finalement n’être que sourire et joie. C’est étrange comme cet esprit de Noël a changé avec les années. Comme il nous a quittés peu à peu. Tino Rossi a vieilli. Les sapins quand ils ne sont pas artificiels, ont perdu leur odeur. Et les cadeaux se font moindre… C’est peut-être donc ça ! Moins de cadeaux. Moins de paquets à ouvrir. Parce que, malheureusement, le Père Noël s’est fait la malle. La voilà donc l’origine de cette angoisse. On nous fait croire pendant quoi, six, sept ans que dans la nuit du 24 au 25, un mystérieux bonhomme habillé couleur Coca-Cola (c’est la marque de Soda qui a apposé son rouge et blanc sur un poster publicitaire où figurait Santa Claus, initialement habillé de vert) viendrait sur un traîneau tiré par des rennes, déposer des joujoux par milliers au pied de la cheminée. Puis un jour, on réalise que tout ça c’est de la foutaise. Des mensonges. Comme avec la petite souris. Bonjour la confiance. Il y a des parents qui se demandent ensuite pourquoi leurs enfants leur racontent des balivernes. Fallait juste donner le bon exemple. C’est tout… C’est peut-être aussi la faute à Andersen. Il devait être bien fracassé quand il a pondu La petite fille aux allumettes, qu’on nous ressert à toutes les sauces durant les fêtes : dessin animé, film, (re)lecture du conte. Il était probablement gravement déprimé Andersen, mais était-il obligé de nous contaminer avec l’histoire de cette petite fille qui passe Noël seule, dans la rue et finit par mourir de froid (sic). Glauquissime. Si on n’aime plus vraiment Noël, c’est peut-être aussi parce qu’à l’instar d’une Saint-Valentin sans amour, on a tellement de cadeaux à acheter, qu’on finit par le faire non seulement sans enthousiasme mais surtout avec ras-le-bol. « On doit » et il est là le problème. Ce devoir qui manque totalement de spontanéité. Comme la soirée de la Saint Sylvestre… On doit acheter des cadeaux. Trouver la perle rare. Essayer de faire plaisir. Et bien sûr, casser sa tirelire. Si on n’aime plus Noël, c’est peut-être également parce cette période ressemble étrangement à un jour sans fin. Les invitations et les repas se suivent et se ressemblent. Foie gras, saumon, bûche. Papa Noël sous une tonne de polyester pour des Christmas partys qui n’en finissent plus. La famille. La proche, l’éloignée, celle du conjoint. Et on jongle. Le 24 avec les uns, le 25 on ménage la susceptibilité des autres. On fait des concessions. Des efforts. Cette année, il y a des nouveaux venus. Un fiancé, une jeune épouse, un copain venu de l’étranger. Il y a aussi ceux qui ne sont plus là, ceux qui ont vieilli. Et ceux qu’on n’aime pas forcément… C’est peut-être aussi pour ça qu’on a du mal avec Noël. Parce que pendant cette période, on n’arrive quasiment pas à voir ceux qu’on aime. Happés par les courses, les invitations, les dîners de famille, les foires, les gens de l’étranger à voir, les expositions, on n’a pas le temps. On n’a pratiquement parlant, plus le temps. Puis on perd nos repères. On ne va plus aux mêmes endroits. Bondés. On ne trouve pas de places dans les restos. Bondés. On fait les derniers achats dans une atmosphère différente. Une espèce de truc envahissant. C’est ça aussi le problème. On a cette curieuse impression que durant les fêtes, on subit en quelque sorte une invasion. On se tape la pluie, les embouteillages, les queues. Rien que l’idée que les fêtes ont commencé, qu’on doit farcir la dinde, décider de monter à Faraya ou pas, voir ce qu’on va faire le 31 au soir, booker des soirs pour tenter de se voir, essayer de savoir où et comment… on stresse. Et puis les fêtes exacerbent les sentiments, les sensations, les ruptures, les départs, les deuils. A moins d’une semaine de la grande liesse, le principal est de se ressourcer. De ne tirer que le meilleur. De voir le verre à moitié plein. Et de profiter de tout ce que Noël peut offrir de beau. Comme cette extraordinaire contagion que peut provoquer le regard d’un enfant émerveillé le 25 au matin quand il aperçoit cette montagne de paquets sous le sapin illuminé. Une fois venu ce moment, tous les ressentiments des jours précédents se volatilisent en un seul instant. Et elle est là, la fameuse magie de Noël.