Madame est vernie – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 28 mai 2011

L’été a peiné à commencer. Mais le voilà enfin. Il y a le ciel, le soleil et la mer. Polluée certes, mais la mer quand même. Coquillages et crustacés sur une plage abandonnée. Aux côtés de sacs plastiques et autres substances totalement inconnues sur terre. Mais bon, voilà l’été. Son bleu azuré et ses jambes bronzées, son odeur de monoï et ses cheveux huilés, ses beuveries tardives et ses rooftops. L’été s’ra chaud. Mais Beyrouth, c’est pas Monaco 28° à l’ombre. Beyrouth, l’été, c’est Beyrouth. Avec ses codes, ses règles et ses lieux cultes. Pas de Lambada ou de Soca Dance à l’horizon. Juste un peu de Waka Waka (un an après) pour débuter les festivités… Va y en avoir du monde sur les plages. Du Nord au Sud en passant par Beyrouth, du lundi au dimanche, de juin à octobre, les Libanais et leurs invités vont se dorer les fesses. Même en montagne. Teint halé, peau bronzée, visage immaculé, et personnel avec soi. Parce que beaucoup de Libanaises, mais alors beaucoup, beaucoup trop ne peuvent plus se déplacer sans leur « personnel » – pour ne pas dire l’expression préférée des enfants : « leur bonne ». particulièrement une fois l’été venu. Vous vous imaginez franchement, une de ces pétasses sans sa « maid » pour porter le sac, les serviettes mouillées et surtout, mais alors surtout, s’occuper des mioches ? C’est une des situations les plus ahurissantes qui soient. 40° à l’ombre, 99% d’humidité. Une chaleur de bête, un soleil de plomb. Les gens barbotent, un verre à la main sans se soucier de rien, et là, sans avoir ni le droit de se baigner, ni de se mettre en maillot, les nounous (c’est politiquement plus correct) s’efforcent d’attraper le petit qui a manqué de se noyer, l’aîné qui tente une brasse coulée. Une heure plus tard, elles se coltinent – sans parasol – le château de sable, éclaboussées 153 fois par la jolie petite en rose, qui trouve ça très drôle de voir « sa bonne à l’uniforme mouillé ». « Maman, viens voir ce que j’ai fait ». Maman fait un signe de loin. Impossible de lever le moindre petit doigt avec cinq caïpirinhas dans le sang. Mais qu’est-ce qui peut bien passer par la tête des gens ? À ce stade-là, ce n’est plus un pétage de plomb, ce sont tous les fusibles qui ont fondu. C’est donc impossible d’aller à la plage sans se faire servir ? C’est tellement compliqué de s’occuper de ses enfants ? De les surveiller, de les sécher, de les faire manger, de les faire jouer ? D’accord, parfois, c’est une véritable épopée que de prendre soin de trois enfants qui courent dans tous les sens. Qu’on a besoin, aussi, de relaxer après une longue semaine de boulot. Mais quand même. Ils font comment les gens qui n’ont pas d’aide ? Ils noient les enfants ? Il faut juste penser à ces jeunes femmes qui en bavent vraiment « sous le soleil exactement »… « Haram, elle prend l’air un peu ». Oui bien sûr. Le dimanche, au lieu de retrouver ses copines (souvent de fortune), elle se tape la plage ou le resto avec la famille. Ah, ça c’est sympa le resto. En bout de table. À côté des enfants. Pendant que papa, maman, jeddo, téta, 3amo, khalto ingurgitent leur poisson (et autres coquillages et crustacés), la jeune femme, elle, avale un sandwich en trois minutes parce qu’il faut empêcher les jumeaux de quatre ans de faire une bataille de hommos entre deux rangées de tables. Sont mal élevés les gosses. « De l’eaaaaaaaaau ». Le s’il te plait, merci, je me bouge le cul pour aller chercher un verre de la cuisine, on ne connaît pas. Non. Et comment voulez-vous qu’un enfant soit poli quand il voit ses parents se comporter ainsi ? Maman emmène Lata, pour l’aider à faire son shopping. C’est de plus en plus fréquent. Un truc de fou ! Comme ça, y’a quelqu’un pour porter les sacs. C’est tellement pratique. Elle pousse la poussette, tient la bouteille d’eau, la barbe à papa et même le sac à main. Une vraie promenade, en oubliant, évidemment que la demoiselle voit la brave dame dépenser sur une paire de chaussures, l’équivalent de six mois de salaires. Le grave problème, c’est que nous sommes un peuple d’assistés. D’assistés égoïstes. On ne sait plus comment fonctionner normalement. Sans un tiers. Qui prend la place de la mère, du père, du chauffeur, de la nounou, de l’infirmière, de la cuisinière… du souffre-douleur. Mais là, ce n’est plus un petit article qu’il faut, c’est tout le code pénal.

 

 

 

 

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Fa2ssé – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 21 mai 2011

L’air est frais. Assez encore pour ne pas mettre l’air conditionné. Assez pour laisser la fenêtre ouverte. Les persiennes sont fermées et une légère brise embrasse la chambre. Il est 23 heures. Pas un bruit, ni un klaxon. La rue est calme. J’entends le vent dans le feuillage. Je me laisse bercer par le son du printemps. Et je m’endors. Paisiblement. Jusqu’à ce foutu instant où un p*** de moustique décide de passer collé serré sur mon oreille. Un bruit infernal. Un wiiiiiin interminable, qui passe et repasse. Entre deux piqûres. Je me gratte, me fous une série de claques. Rien n’y fait, la s*** (seules les femelles piquent dit-on) ne lâche pas prise. Et la prise c’est moi. Cette nuit de printemps sera blanche. Trois spots sur la joue droite et l’oreille endolorie par mes vaines tentatives de tuer la bête. Un moment fracassé par un truc qui ne mesure pas plus d’un centimètre… Y’a-t-il plus frustrant qu’un moment, tué par un petit emmerdement ? Un moment de grâce ou de joie. Un moment où comme ça, on a envie de se lâcher. Et puis pouf, c’est le bordel, la débandade. “Dog days are over” à fond la caisse sur mon iPod, je me lance dans une danse frénétique et endiablée en plein milieu de mon salon, mon spray de déodorant en guise de micro, ma chevelure partant dans tous les sens. Je suis Florence sans ses machines, blonde peut-être, mais Florence quand même. Evidemment, la musique étant à fond, je n’entends pas la porte sonner, ni s’ouvrir. Je n’entends et surtout ne vois pas le curé de la paroisse venu encenser la maison pour l’Epiphanie. Ça craint big time. Je ressemble plus à Madonna condamnée après le clip de “Like a prayer” qu’à La Callas chantant l’Ave Maria. Ya ard ncha2é wou bla3iné. Mon quart d’heure de célébrité, je m’en serai bien passée. Heureusement que je n’étais pas en petite culotte comme quand j’ai ouvert la porte au mec de l’électricité. Qui n’a jamais aussi bien porté son appellation. Pour être électrique, elle l’était la rencontre. Quoi ? Je ne peux pas me promener en petite tenue dans mon appartement ? Et puis, pourquoi a-t-il sonné trois fois comme le fait ma mère ? Dans le genre, je suis seule, libre, tu peux oublier. Se faire gauler quand on ne le veut pas, c’est la LEM (Loi de l’emmerdement maximum) comme le dit si bien ma copine qui vit à Ain Aar. Tu fais le mur à 16 ans pour aller t’éclater en boîte, tu te tapes une cuite et tu finis ta soirée en train de vomir sur les pantoufles de ton père qui a eu la bonne idée de se réveiller à 5h cette nuit-là. Un moment de grande solitude quand tu te retrouves punie pendant deux semaines alors que tu viens de rencontrer l’homme de ta vie dans ladite boîte. Va falloir trouver quelque chose pour se distraire. Un film ? Un chick flick passe à la télé. Un truc bien sirupeux. Avec des violons, des larmes, des baisers et des butterflies dans le battoun. Elle va lui avouer son secret, il reste une dizaine de minutes, ça y’est, ils vont s’embrasser, il va lui déclarer sa flamme, qu’elle est la femme de sa vie, celle avec qui il a envie de vieillir. Elle pleure. Pas seulement elle. Moi aussi, mais de rage. Parce qu’EDL a décidé de faire des siennes. Panne de courant. Le moteur (quel nom con quand même) peine à démarrer. Et la lumière fut. Mais pas le câble. Merci pour le générique de fin. Merci. Merci aussi au chauffeur de 85 ans, à deux à l’heure, qui a décidé de nous pourrir notre balade dans les routes sinueuses de la montagne du Chouf. Merci au pigeon qui a décidé de jeter son lest pile poil sur mon épaule alors qu’il s’apprêtait à me tenir la main. Merci au soutien de mon maillot qui a lâché alors que je me la jouais Ursula sortant de l’eau. Merci au chef d’avoir arrêté de faire le steak tartare de la maison alors que cela faisait trois semaines que j’avais réservé et que j’en salivais. Merci au champagne millésimé qui a perdu ses bulles, au Château Cheval Blanc bouchonné. Merci à mon cycle irrégulier qui débarque en pleine nuit d’amour. Merci aux aléas, au hasard, à la poisse, au mauvais œil, pour tous ces moments qui auraient dû être sublimes et qui finissent en fiascos. Pour ces petits instants de merde. Merci à mon Mac qui vient de bugger pour la première fois de sa vie au moment où je notais le numéro de Bardley Cooper. Ouais je sais, c’était pas Bradley Cooper…

Time after time – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 14 mai 2011

Je voudrais suspendre le temps. Que la terre s’arrête, pour descendre. Que les jours soient plus courts et que les nuits plus longues. Arrêter le temps, comme ça, en un claquement de doigts. Fixer un moment et le faire perdurer. Mais le temps n’attend pas. Il n’attend jamais. Chaque heure, chaque jour, il passe. Il joue contre nous. Pourtant on reste accroché au chronomètre, à l’heure, aux aiguilles qui tournent. Aux jours de la semaine, aux anniversaires, aux mois qui passent, aux années qui défilent. “Si j’avais un peu plus de temps”… Il suffit de l’apprivoiser, de le dompter. De l’optimiser. Pas en ecxellisant sa journée ou en faisant un calendrier détaillé du programme de la semaine. En le savourant. En le buvant jusqu’à la lie. Parce qu’après tout, le temps, c’est un concept développé par l’être humain pour appréhender le changement dans le monde. Moi, je n’ai pas envie de segmenter ma vie. Plus envie de regarder en arrière ou de ne penser qu’à l’après. Je me fous de la conjugaison des verbes. Du passé, du futur, du passé antérieur ou de l’imparfait. Surtout de l’imparfait. Parce que je suis perfectionniste. Je préfère recomposer le passé et ne penser qu’au présent. Personne ne sait de quoi l’avenir est fait. Je n’ai pas envie de perdre mon temps à penser à ce que je vais faire. Je préfère faire. Maintenant. Tout de suite. Je ne veux pas me laisser avoir par le compte à rebours de la vie. J’opte pour l’instant. Le moment présent. À chaque jour suffit sa peine ? À chaque jour ses joies. À chaque jour ses premières fois. À chaque fois, son timing. Sagan disait si bien « Mon passe-temps favori, c’est laisser passer le temps, avoir du temps, prendre son temps, perdre son temps, vivre à contretemps ». À contre temps. On peut le contrer, l’affronter. Suis-je née à la mauvaise époque ? Suis-je d’un autre temps ? Peut-être. Peu importe… Y’a-t-il plus beau qu’un moment ? Un moment de grâce, un moment d’amour. C’est tout ce qui compte. Un regard, un film, une chanson. C’est ça la vie. Une succession de moments, d’instants. Et si le temps nous joue des tours, il suffit de le voler. De casser la routine. De prendre la vie à contrepied. Parce qu’il y a le meilleur et il y a le pire. C’est difficile parce qu’on remet toujours au lendemain ce qu’on aurait pu faire le jour même. À chacun son rythme, sa cadence, son temps. “Il a fait son temps”. Maktoub ? Est-ce écrit ? Il y a donc une durée de vie pour chacun. Une date de péremption. Et ça nous ramène au même point. Savourer. L’amour, les autres, les joies. Ce qui rend belles les histoires d’amour, c’est qu’elles ont un début et une fin. Un temps pour naître, un autre pour s’éteindre. Faut juste accepter de s’arrêter à temps. Au bon moment. La vie est cyclique. Il y a un temps pour tout. Un temps pour aimer, un autre pour rire. Un temps pour pleurer, un autre pour dire… Je veux prolonger notre histoire, cette journée à la plage, cette nuit en bord de mer. Je veux réécouter cette chanson 50 fois, je veux revoir ce film avec mes yeux d’enfants, je veux ouvrir mes cadeaux sous le sapin, coiffer ma Barbie, m’émerveiller devant la diligence Playmobils, je veux croire au Père Noël, je veux magnifier mes souvenirs. Les repenser, les faire revenir d’un autre temps. Je veux plonger mes pieds dans l’eau glacée et salée une nuit de septembre, je veux te revoir naître, je veux relire mes lettres, je veux te sentir. Je veux et je le peux. Parce que tous ces instants ont fait ce que je suis aujourd’hui. Feront ce que je serai quand j’aurai fini avec mon temps. Je veux et je peux, revivre nos fous rires, nos larmes, nos émotions, nos silences. Je veux relire Cohen, Maupassant, Irving. Je veux l’espace d’un instant penser que je suis Ariane, Sissi, Scarlett. Je vole ce moment, je le fixe sur un Polaroid, en instantané, pour l’éternité. Je prends trois heures à faire des vœux au Solitaire, je croise les doigts, je rejoue Thelma, je souris à Louise, je retrouve Pénélope, Memory. « Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours: Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours ! ».

Kazdoura – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 30 avril 2011

Il est 2 heures du matin. La soirée se termine. Le regard est intense. Le sourire, suggestif. On peut lire sur le visage de ces deux-là, comme dans un livre ouvert. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sentent bon le sable chaud. Sauf qu’une fois dans la rue, ils ne savent pas où aller. Ils ont quoi, 25-27 ans. Elle vit chez ses parents, il habite avec sa mère. Ils ont envie d’être seuls. Il peut la ramener chez lui, maman dort à poings fermés. C’est un peu trop tôt. Même avec quelques grammes d’alcool dans le sang, elle préfère ne pas prendre de risques. Elle ne le connaît que depuis quelques jours, elle ne va pas débarquer chez lui. Comme ça. À pas d’heures. Sa chambre à lui avec sa collection de maquettes et ses trophées de natation, ce sera pour une autre fois. Quand les parents ne seront pas là. Sa chambre à elle, impossible. Ça ne se fait pas. Une fille ne reçoit quasiment jamais chez elle. “On fait une kazdoura” ? En voiture bien sûr. Un pis-aller de banc public. Une espèce de préliminaire local. On n’est pas à Paris, sur le Pont des Arts. Marcher dans les rues beyrouthines sur les trottoirs jonchés de voitures et slalomer dans les excréments de chiens, bonjour la romance. Alors on fait une kazdoura. Vers la Corniche ou la Marina, dans la baie de Jounieh. Un peu comme si on était dans un drive-in et qu’on découvrait avec émoi la première promiscuité. “On fait une kazdoura ?” est une proposition qui en dit long. Il fait nuit, les rues sont quasiment désertes et les ruelles sombres. Quand on ne peut aller nulle part ailleurs, parce que les parents n’ont toujours pas estivé et que le chalet en bord de mer (ou en montagne) est occupé par un des autres membres de la famille, la kazdoura devient primordiale. Nécessaire. Quand on est jeune et qu’on veut un peu d’intimité, la voiture devient le seul lieu du possible. On met un CD, on branche son iPod. Michael Bublé, John Lennon, Serge Gainsbourg. Elle sourit. Pas de risque que la petite sœur tape à la porte ou que maman appelle pour voir si tout va bien. On longe la côte, on bavarde. Il y a juste la boîte de vitesse qui sépare les deux corps. On roule, sans but. On se découvre. On s’arrête. Se gare dans une ruelle où la municipalité a bien fait de ne pas réparer les réverbères. Tout devient possible. Où faire l’amour au Liban ? Quand on est jeune, quand on a une aventure, une liaison, quand on a envie d’un one-night stand. La réponse est souvent la même : en voiture. Vaut mieux être souple et avoir assez de dextérité. Conduire une voiture spacieuse, avec rideaux. Une limousine tant qu’à faire. Sinon, il faut posséder une résidence secondaire, un chalet quelque part, connaître un hôtel qui reçoit les couples “non mariés”. Compliqué. Comme beaucoup de choses d’ailleurs. La spontanéité est ardue dans ces cas-là. Attention à la ronde de flics. Aux voisins. Aux ouvriers surtout, qui grouillent dans la ville. La kazdoura certes, mais une promenade risquée. Il est vrai qu’une porte cochère ou des escaliers dans la pénombre, ont tout d’un cliché, mais ici le cliché devient souvent la seule solution possible. Parce qu’aller en montagne pour y passer quelques heures à peine, n’est pas de tout repos. Ramener quelqu’un au domicile familial est de l’ordre du “sérieux”. On ramène sa petite amie, sa fiancée. Rarement une rencontre d’un soir. Et même dans le cas d’une officielle qui aurait ses habitudes chez papa-maman, ce n’est jamais agréable de fermer la porte. Tout le monde sait ce qui s’y passe. À l’extérieur et à l’intérieur. On attend que les parents sortent un peu. Faut calculer. Prévoir l’envie. Postpone le désir. Ça fait monter l’adrénaline ? Certainement, mais ce n’est pas ce dont on a envie tout le temps. Il n’est pas de tout repos de toujours tout prévoir. L’absence des uns, la présence des autres. On peut louer un petit studio. À plusieurs, faute de moyens. On tente l’appart seul. Faut que les parents le permettent. Et qu’ils puissent se le permettre. Et une fille, ça ne vit pas seul. Généralement. Quelques unes osent. Vivre seule ou recevoir chez ses vieux. C’est déjà ça. Mais ce n’est pas le cas de la majeure partie des Libanais. C’est difficile de s’aimer au Liban. Spontanément, librement, ouvertement. Sans être jugé, ni avoir à supporter le regard des autres… Alors on fait une kazdoura. Avec risques et parfois périls.

Toxic Affair – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 23 avril 2011

On croyait tout savoir des addictions et autres dépendances. On a longtemps pensé qu’il suffisait de cocher quelques petites cases dans le DSM4 pour appartenir (ou pas) à une de ces catégories. On a cherché des explications. On en a trouvé. Pour les toxicomanes, les alcooliques et tous les accros au tabac, aux somnifères ou aux antidépresseurs. On n’a pas besoin d’être bardé d’un diplôme en psychiatrie pour savoir, de nos jours, quels sont les “produits” auxquels nous pouvons être dépendants. Le problème n’est pas tant ces substances licites ou illicites (la définition est géniale : qui est défendu par la morale ou par la loi). Le tabac, l’alcool ou les différentes drogues dont on nous a toujours répété qu’elles étaient dangereuses. Le problème, ce sont tous les autres. Ces petits riens dont nous sommes devenus dépendants, comme ça, pernicieusement, vicieusement. On nous donne régulièrement quelques petits conseils contre leurs effets néfastes, mais franchement, qui en prend compte ? Qui, déjà, pourra avouer être accro à son ordi, à son téléphone, à son iPad, à son bbm, à la télé, au Nutella, au sucre, au sport, au bio, au café ? Pour ça, on s’est bien gardé de nous dire qu’on pouvait rester scotché des heures devant un jeu ou une série, se réveiller la nuit pour manger cinq cuillères de Nutella ou avoir les doigts greffés en permanence sur le clavier de son Blackberry (les antisociaux collés à leur BB, c’est insupportable). Alors oui, on décrypte fréquemment dans les émissions télé, les phénomènes du genre : elle est accro à la chirurgie esthétique, il est dépendant au sport, c’est une folle de shopping. Sauf qu’il n’y a nulle part la mention : “peut nuire à votre santé (mentale)” – sur aucun sac ou paire de chaussures, ni sur le download d’Angry Birds, ni sur un flacon de Botox©. On nous conseille vivement de ne pas manger gras, de bouger et d’ingurgiter cinq fruits et légumes par jour. Ah ben oui, attention aux Burgers et au Coca, aux frites et aux pizzas, aux nuggets et aux bonbons bourrés de colorants. Faut pas abuser de junk food. Mais être un junkie d’Angry Birds ou de Fruit Ninja, c’est permis. Vous ne connaissez pas ces jeux totalement “addictifs” ? Vous n’avez jamais vu un type vissé sur son iPad, son iPhone, son Mac, son Android, bref sur n’importe quel support, en train de faire glisser son doigt comme un demeuré pour faire exploser des fruits ou tuer de vilains petits cochons verts ? Impossible de le faire décrocher. Les jeux du iPad sont aux années 2010, ce que Tétris et Mario Bros ont été aux années 90. Des jeux de fous où l’on restait des heures et des heures à former les meilleures compositions de petits cubes. A tel point, qu’une fois les yeux fermés, on voyait des L descendre sur des T, puis sur des cubes. Terrible. Comme toutes les addictions. Puis on passe à autre chose. On devient fan d’un chanteur. On colle ses posters partout, on cite ses “statements”, on l’écoute en boucle, on le tweet (wlak Twitter) 153 fois par jour… Puis on passe encore à autre chose. Au shopping par exemple. Achat compulsif. “Je veux toute la collection”. Les frénétiques de la dépense grouillent dans les rues beyrouthines. On achète, on achète, on achète. Comme ça, on a tout. Accro(ché) au cintre. Les chaussures, les sacs et tout le reste. Vogue et L’Officiel sous le bras. De véritables addicts. Des victimes de la mode… On a quasiment tous des addictions. Dont on essaye de décrocher, avec ou sans sevrage. Le poker, le 14, le bridge, la moto, le Net (wlo Internet), les bonbons Tictac, les mondanités, le regard des autres, les cartomanciennes, les sorties, le téléphone, le sexe, Facebook, le travail (les workaholics comme on les appelle). Pour certaines de ces dépendances, il y a des centres, des cures, des soins, des théories, des thèses. Pour d’autres, elles sont en cours. Pour le reste, on peut attendre. Parce qu’on aura beau nous expliquer que manger du chocolat, c’est pour combler un manque de douceur, que faire du sport à outrance, c’est pour faire exulter le corps, que les jeux vidéos sont des substituts de je-ne-sais-quoi, que Facebook, c’est vivre par procuration… on n’arrive toujours pas à arrêter le Nutella. Impossible de décrocher. Et puis, vaut mieux être accro qu’être à cran.

Peut mieux faire – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 16 avril 2011

« Tu t’laisses aller » disait l’autre. Effectivement, on se laisse aller. Sûrement pas du point de vue de l’esthétique. Plus personne, mais alors quasiment plus personne ne se laisse aller. Pourtant on y gagnerait à lâcher prise, à ne plus rien contrôler. Mais non, on ne peut pas. On doit tout surveiller. Le temps, l’âge, les rides. La laideur et les défauts. Les points noirs, la matière grasse et malheureusement la matière grise. Là, on en fait des efforts. Pour se maintenir. En forme ou dans le rang. Tout est possible. Pas de laisser aller du point de vue des apparences. Pas une mèche qui dépasse. Et quand bien même, il y aurait un petit épi rebelle, il est savamment étudié. Par contre, du point de vue du savoir-vivre, de la politesse, des bonnes manières et autre civisme, bonjour le respect des règles. On est dans la débandade absolue, la perte de tout sens de la courtoisie. Pour soi, oui. Pour les autres, non. Aujourd’hui, tu peux te toucher avant de tomber sur le minimum, mais alors le minimum en matière d’efforts (cordiaux ou pas). En 2011, on n’invite plus, on sms (on bbm, on whatsapp, on whatever). On ne soulève plus le combiné pour convier quelqu’un à un dîner, à une soirée, à un anniversaire. Non. On envoie un message. Pas genre télégramme ou papier Bristol comme à la grande époque. Du tout. On est bien moins glam. On va pas s’emmerder à appeler les 150 personnes qu’on attend samedi soir à notre open house. Un petit message suffit. Répondra, répondra pas. On s’en fout, on a prévu un buffet finger food pour 100 personnes. Et oui, parce que quand on reçoit autant de monde, on ne va pas non plus, se mettre à cuisiner. Même pour 20. On apporte « de dehors ». Min barra. En tâchant de bien songer à prendre le même caterer que tout le monde, comme ça, le même tout le monde saura combien on a raqué. Se mettre derrière les fourneaux et cuisiner avec amour, ce n’est plus d’époque. D’ailleurs, de moins en moins de femmes savent faire une basella ou un riz au poulet. Pas le temps. D’accord. Ni l’envie. Plus triste. On ne fait plus d’efforts. Faut pas s’étonner ensuite, que ces mêmes gens qu’on a invités par sms, n’aient pas le cœur à la fête. Quand tu n’as pas envie d’appeler quelqu’un pour lui dire de venir chez toi, il n’aura probablement pas envie de venir. On passera sur les anniversaires d’enfants. « Merci pour la magnifique Barbie Princesse qui court les cheveux blonds au vent derrière Ken. Soha a adoré ». Sauf que, manque de pot, moi je t’avais offert un bel ensemble de plage que j’avais pris la peine d’assortir aux yeux bleus de la petite Soha. Fallait apprécier le fait que je m’étais déplacée pour choisir un cadeau. Ah ben oui, c’est un sacré effort que de se bouger le cul et de se remuer les méninges pour offrir le cadeau parfait. Avant, on se triturait l’esprit afin de trouver le perfect gift pour le mariage de sa meilleure copine. Bon d’accord, la chute de lit en polyester imprimé ou le sous-plat à sanniyé en crochet, c’était dur à échanger. Mais il y avait quelque chose de terriblement personnel dans cette « offrande désuète ». Aujourd’hui, de mon oncle Ziad, j’ai reçu 300 dollars sur le compte commun ouvert dans la branche Dora de la banque X. Ultra glam le compte bancaire. Il n’y a plus aucun tabou. Et dire qu’avant, c’était une faute de goût horripilante que de glisser avec le carton, l’adresse de la liste de mariage. Maintenant, c’est : please, donnez-nous du fric. Exactement comme les films de mafia où les parrains glissaient une enveloppe dans le veston du jeune marié… On invite pour inviter, on fait manger pour faire manger, on offre pour offrir. That’s it. Il n’y a presque plus aucune espèce d’envie de faire plaisir derrière. C’est quoi ce bordel ? C’est tellement agréable de recevoir un coup de fil et d’entendre une voix te chanter « Happy birthday hayété ». Ça ne coute rien, un coup de fil. Pourtant, au lieu de ça, on reçoit des HBday, en veux-tu, en voilà sur Facebook. Même des proches. Coincés entre deux « Joyeux anniversaires » souhaités par des gens que je ne connais même pas. Pire, qui ne me saluent même pas quand je les croise dans la rue. Du grand n’importe quoi. Par contre, quand il s’agit d’aller faire du socialzing dans des condoléances, là, on met les bouchées doubles, les petits plats dans les grands, les Louboutins aux pieds et le Chanel à l’épaule. Ah, rien, mais alors rien n’entravera l’effort fait pour se frayer un chemin vers un salon d’église. Rien.

Mode mezzé – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 9 avril 2011

Un taboulé, un fattouche, deux hommos, un avec pignons, un baba ghannouje, une assiette de mdardra, une de hentbé, des r2a2at et toute la série de mou3ajanets, des kabiss, une batata harra, deux chanklish, une tomate baladieh (avec plein d’arak dedans), des feuilles de vignes. Pour les entrées chaudes (si on peut encore appeler ça des entrées), un foul, un balila, une fatté d’aubergines, des œufs dans le fekhar, une douzaine de 3arayess, de 3assafir aussi, des foies de volaille dans du debs el remmen, un hommos au 2awarma. Des machéouis ? On verra après. Si on a encore faim. Surtout qu’après, il y a twalet’ desserts wou’l fwéké. Il n’y a rien de plus royal, de plus impressionnant, qu’un mezzé. Il suffit de voir la tête d’un étranger face au festin qu’on lui propose. Ça marche à tous les coups. Le mezzé, ce n’est pas seulement une de nos spécialités, c’est a real way of life. Le mezzé est à notre gastronomie, ce que Feyrouz est à la chanson, un cliché. Et on a toujours besoin d’un cliché. C’est rassurant un cliché. Le mezzé est tellement ancré dans notre disque dur qu’il a quasiment formaté notre façon de manger. Si hier, on se laissait tenter par une farandole de desserts à partager entre amis, aujourd’hui, les entrées et les plats de résistance se déclinent en mezzé. Hallucinant comme procédé ! “Alors, men nazil les entrées ? Un grilled octopuss, un calamari salt’n pepper, deux summer rolls, un sashimi de saumon, un cabage roll et des champignons sauvages”. Euh… Le concept de l’entrée, du plat et du dessert chacun, a déserté nos assiettes. On est en mode mezzé, n’en déplaise à ceux qui sont au régime, qui aiment un plat bien précis ou ont attendu toute la semaine pour manger des escargots. D’ailleurs, on ne comprend plus vraiment ce qui se passe à table. Y’a deux pizzas margherita, des tortellinis “sauce blanche”, des spaghettis pomodoro, une salade rocca parmesan, une bruschetta et un jambon fumé. Et yalla ! On trempe sa fourchette dans la même assiette, l’huile s’égoutte sur la table, les frites ont été trop salées et à la fin, personne n’ose prendre le dernier petit rouleau de printemps qui trône, seul, comme une âme en peine. On a goûté à tout. Mais faut avouer qu’on reste souvent sur sa faim. Le mezzé, c’est un concept qu’on conjugue n’importe quand, n’importe comment. Prenez le menu des restos achrafiotes qui ont leurs aficionados de toujours. Sushis, pizzas, hamburgers, bar à salade, grenouilles à la provençale. Samboussiks au fromage, makaniks, tagliata di manzo, calamars grillés, soupe à l’oignon, iceberg roquefort et frankfurter (toujours prononcer à l’allemande). Y’a de tout. Cuisine française ? Italienne ? Libanaise ? Non. Indéfinissable. Un mezzé de tous les genres. “On met les entrées au milieu ?” De nulle part, oui. Même les restos japonais s’y sont mis. Ils refusent de servir à l’unité quand on est trop nombreux. Ça sera un “boat” pour tout le monde. Pourtant, moi je l’aime ma commande de sushis. Je sais ce que je veux. Je n’aime pas les California, ni le sashimi de thon. Après un mezzé – quelle qu’en soit la sorte – si on sort le ventre bien tendu, il demeure quand même une petite frustration. Cette amère sensation de ne pas avoir mangé à foison ces summer rolls qu’on aime tant. Ah, ça, c’est assez emmerdant. Mais on aime le partage. Et si on a décidé de la jouer solo, pour une fois, il y a toujours une âme charitable pour piquer une frite dans votre assiette avant que le serveur ne l’ait posée devant vous. Ou pour vous boire la dernière gorgée de Coca que vous aviez laissé pour la fin. Aaaaaah. On m’a toujours dit “qui mange seul, crève seul”. Mouais. Je n’ai jamais vu personne mourir “à plusieurs”, à part peut-être à Waco. Alors, non, je ne te donnerai pas un quart de mon club sandwich et oui, j’aimerais que tu arrêtes de me piquer le pain, surtout quand je mange mon hommos dans le coin d’assiette que je me suis attribué. On ne boit plus dans le bri2, c’est dommage d’ailleurs, mais on boit à la bouteille en essayant de ne pas poser ses lèvres. Tout se partage donc. Sauf l’addition. C’est le phénomène le plus étonnant. Les hommes (et même les femmes) se jettent sur l’addition pour la payer, en oubliant toute notion de politesse. Et que je te l’arrache des mains, et que je te cours après, et que j’essaye de donner ma carte de crédit au serveur avant toi… Ça va, ma baddal hal 2ad.