Time after time – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 14 mai 2011

Je voudrais suspendre le temps. Que la terre s’arrête, pour descendre. Que les jours soient plus courts et que les nuits plus longues. Arrêter le temps, comme ça, en un claquement de doigts. Fixer un moment et le faire perdurer. Mais le temps n’attend pas. Il n’attend jamais. Chaque heure, chaque jour, il passe. Il joue contre nous. Pourtant on reste accroché au chronomètre, à l’heure, aux aiguilles qui tournent. Aux jours de la semaine, aux anniversaires, aux mois qui passent, aux années qui défilent. “Si j’avais un peu plus de temps”… Il suffit de l’apprivoiser, de le dompter. De l’optimiser. Pas en ecxellisant sa journée ou en faisant un calendrier détaillé du programme de la semaine. En le savourant. En le buvant jusqu’à la lie. Parce qu’après tout, le temps, c’est un concept développé par l’être humain pour appréhender le changement dans le monde. Moi, je n’ai pas envie de segmenter ma vie. Plus envie de regarder en arrière ou de ne penser qu’à l’après. Je me fous de la conjugaison des verbes. Du passé, du futur, du passé antérieur ou de l’imparfait. Surtout de l’imparfait. Parce que je suis perfectionniste. Je préfère recomposer le passé et ne penser qu’au présent. Personne ne sait de quoi l’avenir est fait. Je n’ai pas envie de perdre mon temps à penser à ce que je vais faire. Je préfère faire. Maintenant. Tout de suite. Je ne veux pas me laisser avoir par le compte à rebours de la vie. J’opte pour l’instant. Le moment présent. À chaque jour suffit sa peine ? À chaque jour ses joies. À chaque jour ses premières fois. À chaque fois, son timing. Sagan disait si bien « Mon passe-temps favori, c’est laisser passer le temps, avoir du temps, prendre son temps, perdre son temps, vivre à contretemps ». À contre temps. On peut le contrer, l’affronter. Suis-je née à la mauvaise époque ? Suis-je d’un autre temps ? Peut-être. Peu importe… Y’a-t-il plus beau qu’un moment ? Un moment de grâce, un moment d’amour. C’est tout ce qui compte. Un regard, un film, une chanson. C’est ça la vie. Une succession de moments, d’instants. Et si le temps nous joue des tours, il suffit de le voler. De casser la routine. De prendre la vie à contrepied. Parce qu’il y a le meilleur et il y a le pire. C’est difficile parce qu’on remet toujours au lendemain ce qu’on aurait pu faire le jour même. À chacun son rythme, sa cadence, son temps. “Il a fait son temps”. Maktoub ? Est-ce écrit ? Il y a donc une durée de vie pour chacun. Une date de péremption. Et ça nous ramène au même point. Savourer. L’amour, les autres, les joies. Ce qui rend belles les histoires d’amour, c’est qu’elles ont un début et une fin. Un temps pour naître, un autre pour s’éteindre. Faut juste accepter de s’arrêter à temps. Au bon moment. La vie est cyclique. Il y a un temps pour tout. Un temps pour aimer, un autre pour rire. Un temps pour pleurer, un autre pour dire… Je veux prolonger notre histoire, cette journée à la plage, cette nuit en bord de mer. Je veux réécouter cette chanson 50 fois, je veux revoir ce film avec mes yeux d’enfants, je veux ouvrir mes cadeaux sous le sapin, coiffer ma Barbie, m’émerveiller devant la diligence Playmobils, je veux croire au Père Noël, je veux magnifier mes souvenirs. Les repenser, les faire revenir d’un autre temps. Je veux plonger mes pieds dans l’eau glacée et salée une nuit de septembre, je veux te revoir naître, je veux relire mes lettres, je veux te sentir. Je veux et je le peux. Parce que tous ces instants ont fait ce que je suis aujourd’hui. Feront ce que je serai quand j’aurai fini avec mon temps. Je veux et je peux, revivre nos fous rires, nos larmes, nos émotions, nos silences. Je veux relire Cohen, Maupassant, Irving. Je veux l’espace d’un instant penser que je suis Ariane, Sissi, Scarlett. Je vole ce moment, je le fixe sur un Polaroid, en instantané, pour l’éternité. Je prends trois heures à faire des vœux au Solitaire, je croise les doigts, je rejoue Thelma, je souris à Louise, je retrouve Pénélope, Memory. « Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours: Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours ! ».

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Kazdoura – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 30 avril 2011

Il est 2 heures du matin. La soirée se termine. Le regard est intense. Le sourire, suggestif. On peut lire sur le visage de ces deux-là, comme dans un livre ouvert. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sentent bon le sable chaud. Sauf qu’une fois dans la rue, ils ne savent pas où aller. Ils ont quoi, 25-27 ans. Elle vit chez ses parents, il habite avec sa mère. Ils ont envie d’être seuls. Il peut la ramener chez lui, maman dort à poings fermés. C’est un peu trop tôt. Même avec quelques grammes d’alcool dans le sang, elle préfère ne pas prendre de risques. Elle ne le connaît que depuis quelques jours, elle ne va pas débarquer chez lui. Comme ça. À pas d’heures. Sa chambre à lui avec sa collection de maquettes et ses trophées de natation, ce sera pour une autre fois. Quand les parents ne seront pas là. Sa chambre à elle, impossible. Ça ne se fait pas. Une fille ne reçoit quasiment jamais chez elle. “On fait une kazdoura” ? En voiture bien sûr. Un pis-aller de banc public. Une espèce de préliminaire local. On n’est pas à Paris, sur le Pont des Arts. Marcher dans les rues beyrouthines sur les trottoirs jonchés de voitures et slalomer dans les excréments de chiens, bonjour la romance. Alors on fait une kazdoura. Vers la Corniche ou la Marina, dans la baie de Jounieh. Un peu comme si on était dans un drive-in et qu’on découvrait avec émoi la première promiscuité. “On fait une kazdoura ?” est une proposition qui en dit long. Il fait nuit, les rues sont quasiment désertes et les ruelles sombres. Quand on ne peut aller nulle part ailleurs, parce que les parents n’ont toujours pas estivé et que le chalet en bord de mer (ou en montagne) est occupé par un des autres membres de la famille, la kazdoura devient primordiale. Nécessaire. Quand on est jeune et qu’on veut un peu d’intimité, la voiture devient le seul lieu du possible. On met un CD, on branche son iPod. Michael Bublé, John Lennon, Serge Gainsbourg. Elle sourit. Pas de risque que la petite sœur tape à la porte ou que maman appelle pour voir si tout va bien. On longe la côte, on bavarde. Il y a juste la boîte de vitesse qui sépare les deux corps. On roule, sans but. On se découvre. On s’arrête. Se gare dans une ruelle où la municipalité a bien fait de ne pas réparer les réverbères. Tout devient possible. Où faire l’amour au Liban ? Quand on est jeune, quand on a une aventure, une liaison, quand on a envie d’un one-night stand. La réponse est souvent la même : en voiture. Vaut mieux être souple et avoir assez de dextérité. Conduire une voiture spacieuse, avec rideaux. Une limousine tant qu’à faire. Sinon, il faut posséder une résidence secondaire, un chalet quelque part, connaître un hôtel qui reçoit les couples “non mariés”. Compliqué. Comme beaucoup de choses d’ailleurs. La spontanéité est ardue dans ces cas-là. Attention à la ronde de flics. Aux voisins. Aux ouvriers surtout, qui grouillent dans la ville. La kazdoura certes, mais une promenade risquée. Il est vrai qu’une porte cochère ou des escaliers dans la pénombre, ont tout d’un cliché, mais ici le cliché devient souvent la seule solution possible. Parce qu’aller en montagne pour y passer quelques heures à peine, n’est pas de tout repos. Ramener quelqu’un au domicile familial est de l’ordre du “sérieux”. On ramène sa petite amie, sa fiancée. Rarement une rencontre d’un soir. Et même dans le cas d’une officielle qui aurait ses habitudes chez papa-maman, ce n’est jamais agréable de fermer la porte. Tout le monde sait ce qui s’y passe. À l’extérieur et à l’intérieur. On attend que les parents sortent un peu. Faut calculer. Prévoir l’envie. Postpone le désir. Ça fait monter l’adrénaline ? Certainement, mais ce n’est pas ce dont on a envie tout le temps. Il n’est pas de tout repos de toujours tout prévoir. L’absence des uns, la présence des autres. On peut louer un petit studio. À plusieurs, faute de moyens. On tente l’appart seul. Faut que les parents le permettent. Et qu’ils puissent se le permettre. Et une fille, ça ne vit pas seul. Généralement. Quelques unes osent. Vivre seule ou recevoir chez ses vieux. C’est déjà ça. Mais ce n’est pas le cas de la majeure partie des Libanais. C’est difficile de s’aimer au Liban. Spontanément, librement, ouvertement. Sans être jugé, ni avoir à supporter le regard des autres… Alors on fait une kazdoura. Avec risques et parfois périls.

Toxic Affair – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 23 avril 2011

On croyait tout savoir des addictions et autres dépendances. On a longtemps pensé qu’il suffisait de cocher quelques petites cases dans le DSM4 pour appartenir (ou pas) à une de ces catégories. On a cherché des explications. On en a trouvé. Pour les toxicomanes, les alcooliques et tous les accros au tabac, aux somnifères ou aux antidépresseurs. On n’a pas besoin d’être bardé d’un diplôme en psychiatrie pour savoir, de nos jours, quels sont les “produits” auxquels nous pouvons être dépendants. Le problème n’est pas tant ces substances licites ou illicites (la définition est géniale : qui est défendu par la morale ou par la loi). Le tabac, l’alcool ou les différentes drogues dont on nous a toujours répété qu’elles étaient dangereuses. Le problème, ce sont tous les autres. Ces petits riens dont nous sommes devenus dépendants, comme ça, pernicieusement, vicieusement. On nous donne régulièrement quelques petits conseils contre leurs effets néfastes, mais franchement, qui en prend compte ? Qui, déjà, pourra avouer être accro à son ordi, à son téléphone, à son iPad, à son bbm, à la télé, au Nutella, au sucre, au sport, au bio, au café ? Pour ça, on s’est bien gardé de nous dire qu’on pouvait rester scotché des heures devant un jeu ou une série, se réveiller la nuit pour manger cinq cuillères de Nutella ou avoir les doigts greffés en permanence sur le clavier de son Blackberry (les antisociaux collés à leur BB, c’est insupportable). Alors oui, on décrypte fréquemment dans les émissions télé, les phénomènes du genre : elle est accro à la chirurgie esthétique, il est dépendant au sport, c’est une folle de shopping. Sauf qu’il n’y a nulle part la mention : “peut nuire à votre santé (mentale)” – sur aucun sac ou paire de chaussures, ni sur le download d’Angry Birds, ni sur un flacon de Botox©. On nous conseille vivement de ne pas manger gras, de bouger et d’ingurgiter cinq fruits et légumes par jour. Ah ben oui, attention aux Burgers et au Coca, aux frites et aux pizzas, aux nuggets et aux bonbons bourrés de colorants. Faut pas abuser de junk food. Mais être un junkie d’Angry Birds ou de Fruit Ninja, c’est permis. Vous ne connaissez pas ces jeux totalement “addictifs” ? Vous n’avez jamais vu un type vissé sur son iPad, son iPhone, son Mac, son Android, bref sur n’importe quel support, en train de faire glisser son doigt comme un demeuré pour faire exploser des fruits ou tuer de vilains petits cochons verts ? Impossible de le faire décrocher. Les jeux du iPad sont aux années 2010, ce que Tétris et Mario Bros ont été aux années 90. Des jeux de fous où l’on restait des heures et des heures à former les meilleures compositions de petits cubes. A tel point, qu’une fois les yeux fermés, on voyait des L descendre sur des T, puis sur des cubes. Terrible. Comme toutes les addictions. Puis on passe à autre chose. On devient fan d’un chanteur. On colle ses posters partout, on cite ses “statements”, on l’écoute en boucle, on le tweet (wlak Twitter) 153 fois par jour… Puis on passe encore à autre chose. Au shopping par exemple. Achat compulsif. “Je veux toute la collection”. Les frénétiques de la dépense grouillent dans les rues beyrouthines. On achète, on achète, on achète. Comme ça, on a tout. Accro(ché) au cintre. Les chaussures, les sacs et tout le reste. Vogue et L’Officiel sous le bras. De véritables addicts. Des victimes de la mode… On a quasiment tous des addictions. Dont on essaye de décrocher, avec ou sans sevrage. Le poker, le 14, le bridge, la moto, le Net (wlo Internet), les bonbons Tictac, les mondanités, le regard des autres, les cartomanciennes, les sorties, le téléphone, le sexe, Facebook, le travail (les workaholics comme on les appelle). Pour certaines de ces dépendances, il y a des centres, des cures, des soins, des théories, des thèses. Pour d’autres, elles sont en cours. Pour le reste, on peut attendre. Parce qu’on aura beau nous expliquer que manger du chocolat, c’est pour combler un manque de douceur, que faire du sport à outrance, c’est pour faire exulter le corps, que les jeux vidéos sont des substituts de je-ne-sais-quoi, que Facebook, c’est vivre par procuration… on n’arrive toujours pas à arrêter le Nutella. Impossible de décrocher. Et puis, vaut mieux être accro qu’être à cran.

Peut mieux faire – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 16 avril 2011

« Tu t’laisses aller » disait l’autre. Effectivement, on se laisse aller. Sûrement pas du point de vue de l’esthétique. Plus personne, mais alors quasiment plus personne ne se laisse aller. Pourtant on y gagnerait à lâcher prise, à ne plus rien contrôler. Mais non, on ne peut pas. On doit tout surveiller. Le temps, l’âge, les rides. La laideur et les défauts. Les points noirs, la matière grasse et malheureusement la matière grise. Là, on en fait des efforts. Pour se maintenir. En forme ou dans le rang. Tout est possible. Pas de laisser aller du point de vue des apparences. Pas une mèche qui dépasse. Et quand bien même, il y aurait un petit épi rebelle, il est savamment étudié. Par contre, du point de vue du savoir-vivre, de la politesse, des bonnes manières et autre civisme, bonjour le respect des règles. On est dans la débandade absolue, la perte de tout sens de la courtoisie. Pour soi, oui. Pour les autres, non. Aujourd’hui, tu peux te toucher avant de tomber sur le minimum, mais alors le minimum en matière d’efforts (cordiaux ou pas). En 2011, on n’invite plus, on sms (on bbm, on whatsapp, on whatever). On ne soulève plus le combiné pour convier quelqu’un à un dîner, à une soirée, à un anniversaire. Non. On envoie un message. Pas genre télégramme ou papier Bristol comme à la grande époque. Du tout. On est bien moins glam. On va pas s’emmerder à appeler les 150 personnes qu’on attend samedi soir à notre open house. Un petit message suffit. Répondra, répondra pas. On s’en fout, on a prévu un buffet finger food pour 100 personnes. Et oui, parce que quand on reçoit autant de monde, on ne va pas non plus, se mettre à cuisiner. Même pour 20. On apporte « de dehors ». Min barra. En tâchant de bien songer à prendre le même caterer que tout le monde, comme ça, le même tout le monde saura combien on a raqué. Se mettre derrière les fourneaux et cuisiner avec amour, ce n’est plus d’époque. D’ailleurs, de moins en moins de femmes savent faire une basella ou un riz au poulet. Pas le temps. D’accord. Ni l’envie. Plus triste. On ne fait plus d’efforts. Faut pas s’étonner ensuite, que ces mêmes gens qu’on a invités par sms, n’aient pas le cœur à la fête. Quand tu n’as pas envie d’appeler quelqu’un pour lui dire de venir chez toi, il n’aura probablement pas envie de venir. On passera sur les anniversaires d’enfants. « Merci pour la magnifique Barbie Princesse qui court les cheveux blonds au vent derrière Ken. Soha a adoré ». Sauf que, manque de pot, moi je t’avais offert un bel ensemble de plage que j’avais pris la peine d’assortir aux yeux bleus de la petite Soha. Fallait apprécier le fait que je m’étais déplacée pour choisir un cadeau. Ah ben oui, c’est un sacré effort que de se bouger le cul et de se remuer les méninges pour offrir le cadeau parfait. Avant, on se triturait l’esprit afin de trouver le perfect gift pour le mariage de sa meilleure copine. Bon d’accord, la chute de lit en polyester imprimé ou le sous-plat à sanniyé en crochet, c’était dur à échanger. Mais il y avait quelque chose de terriblement personnel dans cette « offrande désuète ». Aujourd’hui, de mon oncle Ziad, j’ai reçu 300 dollars sur le compte commun ouvert dans la branche Dora de la banque X. Ultra glam le compte bancaire. Il n’y a plus aucun tabou. Et dire qu’avant, c’était une faute de goût horripilante que de glisser avec le carton, l’adresse de la liste de mariage. Maintenant, c’est : please, donnez-nous du fric. Exactement comme les films de mafia où les parrains glissaient une enveloppe dans le veston du jeune marié… On invite pour inviter, on fait manger pour faire manger, on offre pour offrir. That’s it. Il n’y a presque plus aucune espèce d’envie de faire plaisir derrière. C’est quoi ce bordel ? C’est tellement agréable de recevoir un coup de fil et d’entendre une voix te chanter « Happy birthday hayété ». Ça ne coute rien, un coup de fil. Pourtant, au lieu de ça, on reçoit des HBday, en veux-tu, en voilà sur Facebook. Même des proches. Coincés entre deux « Joyeux anniversaires » souhaités par des gens que je ne connais même pas. Pire, qui ne me saluent même pas quand je les croise dans la rue. Du grand n’importe quoi. Par contre, quand il s’agit d’aller faire du socialzing dans des condoléances, là, on met les bouchées doubles, les petits plats dans les grands, les Louboutins aux pieds et le Chanel à l’épaule. Ah, rien, mais alors rien n’entravera l’effort fait pour se frayer un chemin vers un salon d’église. Rien.

Mode mezzé – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 9 avril 2011

Un taboulé, un fattouche, deux hommos, un avec pignons, un baba ghannouje, une assiette de mdardra, une de hentbé, des r2a2at et toute la série de mou3ajanets, des kabiss, une batata harra, deux chanklish, une tomate baladieh (avec plein d’arak dedans), des feuilles de vignes. Pour les entrées chaudes (si on peut encore appeler ça des entrées), un foul, un balila, une fatté d’aubergines, des œufs dans le fekhar, une douzaine de 3arayess, de 3assafir aussi, des foies de volaille dans du debs el remmen, un hommos au 2awarma. Des machéouis ? On verra après. Si on a encore faim. Surtout qu’après, il y a twalet’ desserts wou’l fwéké. Il n’y a rien de plus royal, de plus impressionnant, qu’un mezzé. Il suffit de voir la tête d’un étranger face au festin qu’on lui propose. Ça marche à tous les coups. Le mezzé, ce n’est pas seulement une de nos spécialités, c’est a real way of life. Le mezzé est à notre gastronomie, ce que Feyrouz est à la chanson, un cliché. Et on a toujours besoin d’un cliché. C’est rassurant un cliché. Le mezzé est tellement ancré dans notre disque dur qu’il a quasiment formaté notre façon de manger. Si hier, on se laissait tenter par une farandole de desserts à partager entre amis, aujourd’hui, les entrées et les plats de résistance se déclinent en mezzé. Hallucinant comme procédé ! “Alors, men nazil les entrées ? Un grilled octopuss, un calamari salt’n pepper, deux summer rolls, un sashimi de saumon, un cabage roll et des champignons sauvages”. Euh… Le concept de l’entrée, du plat et du dessert chacun, a déserté nos assiettes. On est en mode mezzé, n’en déplaise à ceux qui sont au régime, qui aiment un plat bien précis ou ont attendu toute la semaine pour manger des escargots. D’ailleurs, on ne comprend plus vraiment ce qui se passe à table. Y’a deux pizzas margherita, des tortellinis “sauce blanche”, des spaghettis pomodoro, une salade rocca parmesan, une bruschetta et un jambon fumé. Et yalla ! On trempe sa fourchette dans la même assiette, l’huile s’égoutte sur la table, les frites ont été trop salées et à la fin, personne n’ose prendre le dernier petit rouleau de printemps qui trône, seul, comme une âme en peine. On a goûté à tout. Mais faut avouer qu’on reste souvent sur sa faim. Le mezzé, c’est un concept qu’on conjugue n’importe quand, n’importe comment. Prenez le menu des restos achrafiotes qui ont leurs aficionados de toujours. Sushis, pizzas, hamburgers, bar à salade, grenouilles à la provençale. Samboussiks au fromage, makaniks, tagliata di manzo, calamars grillés, soupe à l’oignon, iceberg roquefort et frankfurter (toujours prononcer à l’allemande). Y’a de tout. Cuisine française ? Italienne ? Libanaise ? Non. Indéfinissable. Un mezzé de tous les genres. “On met les entrées au milieu ?” De nulle part, oui. Même les restos japonais s’y sont mis. Ils refusent de servir à l’unité quand on est trop nombreux. Ça sera un “boat” pour tout le monde. Pourtant, moi je l’aime ma commande de sushis. Je sais ce que je veux. Je n’aime pas les California, ni le sashimi de thon. Après un mezzé – quelle qu’en soit la sorte – si on sort le ventre bien tendu, il demeure quand même une petite frustration. Cette amère sensation de ne pas avoir mangé à foison ces summer rolls qu’on aime tant. Ah, ça, c’est assez emmerdant. Mais on aime le partage. Et si on a décidé de la jouer solo, pour une fois, il y a toujours une âme charitable pour piquer une frite dans votre assiette avant que le serveur ne l’ait posée devant vous. Ou pour vous boire la dernière gorgée de Coca que vous aviez laissé pour la fin. Aaaaaah. On m’a toujours dit “qui mange seul, crève seul”. Mouais. Je n’ai jamais vu personne mourir “à plusieurs”, à part peut-être à Waco. Alors, non, je ne te donnerai pas un quart de mon club sandwich et oui, j’aimerais que tu arrêtes de me piquer le pain, surtout quand je mange mon hommos dans le coin d’assiette que je me suis attribué. On ne boit plus dans le bri2, c’est dommage d’ailleurs, mais on boit à la bouteille en essayant de ne pas poser ses lèvres. Tout se partage donc. Sauf l’addition. C’est le phénomène le plus étonnant. Les hommes (et même les femmes) se jettent sur l’addition pour la payer, en oubliant toute notion de politesse. Et que je te l’arrache des mains, et que je te cours après, et que j’essaye de donner ma carte de crédit au serveur avant toi… Ça va, ma baddal hal 2ad.

Burn out maternel – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 2 avril 2011

Quand l’enfant paraît. Un moment sublime. Indescriptible. Une émotion jamais ressentie auparavant. Le cadeau d’une vie. Etre parent. Mais surtout être mère. L’instinct maternel, pas forcément inné, se dévoile. Il s’apprend, se construit, s’apprivoise. On était femme, on devient mère. Ah, les joies de la maternité. “C’est magnifique ma fille, tu verras”. Sauf que, comme dans les contes de fée, tout n’est pas dit. Ni la suite, et encore moins les mauvaises surprises. On a prévenu que ce serait souvent difficile, mais on s’est gardé de dire combien ce serait difficile. Parce qu’un enfant, c’est bien beau, mais ça crie, ça pleure, ça demande, ça contredit, ça tombe malade (souvent), ça se réveille la nuit. Bref, ça épuise. Mais pas seulement. C’est surtout la plus grande source de stress que peut connaître une femme. Une femme du 21e siècle… Travail, suivi scolaire, vie sociale, la vie d’une mère est un véritable marathon. Enfin, la vie de celles qui s’occupent vraiment de leurs gosses. La vie de celles qui n’en foutent pas une, c’est plutôt un petit footing à Central Park. Et même si elles n’ont jamais le temps de rien faire, elles ne sont pas réellement à plaindre. Non, la vie des vraies mères du 21e siècle, est l’équivalent du sprint final des 42 kilomètres, mais sur toute la distance. Et qu’est-ce qu’elles jonglent ces funambules de la perfection. Résultat, un burn-out équivalent à celui des cadres. Quand les autres (les sans boulot fixe dira-t-on), elles, c’est plutôt la dépression qui les guette. Le burn-out, c’est quoi ? Le burn-out ou syndrome d’épuisement, est reconnu dans le monde du travail. Il s’agit en fait d’un état psychologique, émotionnel et physiologique, résultant de l’accumulation de facteurs de stress modérés, chroniques et répétitifs. Same same pour la réalité quotidienne des mamans. Ah ben oui, être mère, c’est un métier à part entière. Sans salaire, ni reconnaissance, avec un partage des tâches, peu équitable, et un haut niveau de responsabilité. Une “situation à risque” identique à celle du monde du travail. Sauf qu’il n’y a pas moyen de démissionner. La maternité est un CDE, un Contrat à Durée Éternelle. Que malheureusement, très peu d’hommes comprennent. Si on dit communément que les femmes sont multi-tasks, les mères, elles, multiplient les casquettes. Et on s’étonne après, que la plupart des mères de famille craquent. Parfois de façon violente et parfois, de façon plus enfouie. On hurle sur ses enfants en permanence, on devient agressive, on manque d’énergie, on adopte sans se rendre compte, une attitude négative vis-à-vis de ses enfants. En gros, on “pète un plomb”. Parce qu’il y a surcharge de travail, absence de contrôle : les maladies, les accidents et les caprices des gosses, c’est incontrôlable. Imprévisibilité : comme au boulot où l’on est sans cesse bloqué par des mails, des réunions, le téléphone qui sonne ; il est également difficile de mener à bien une tâche sans être interrompue mille fois par son gamin. L’absence de récompense pour le travail accompli : ni les proches, ni les enfants ne remercient jamais. Et enfin, l’absence de soutien moral et social. Lu ainsi, le tableau est lourd. Parce que les comparaisons ne sont pas évidentes et qu’elles semblent tirées par les cheveux. Mais allez dire ça à une femme qui rentre naze du bureau vers 19 heures et qui va dire 23 fois à Marc d’aller prendre son bain, se faire ensuite éclabousser parce que le petit se prend pour Nemo, de lui (re)dire 23 fois qu’il doit aller dîner, puis lui (re-re)dire 23 fois de finir son assiette et qu’enfoncer les frites dans ses narines n’est pas un jeu amusant et que les fruits sont bons pour la santé. Qu’il faut ensuite se brosser les dents, dire (158 fois et demi) à Charlotte de rentrer dormir parce qu’il y a école demain. Sans oublier qu’on a fait réciter à ses jumelles (soit 2 fois plus), Kawa3ed et Adab, limité l’accès à Facebook et menacé (en vain, parce que “je m’en fout mam”) de confisquer la Wii, le iPad et la DSi. Allez lui dire que “ça vaaaaaa, tu exagères”. Non, on n’exagère pas. Et oui, il y a pire. C’est juste que de temps en temps, on a envie de pousser un coup de gueule. Ça ne fait de mal à personne. Et surtout, ça soulage tout le monde… “Mamaaaaaaaan, j’ai faim !”. Va te faire cuire un œuf.

Je pense quand je suis… – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – vendredi 25 mars 2011

Je pense quand je suis… en train de me brosser les dents, sous la douche, aux toilettes, en voiture, dans une salle d’attente, sur mon treademill. On n’a plus vraiment de moments dédiés à la pensée, à l’introspection, à la remise en question. On les dérobe, ces instants. Et au lieu de se consacrer à la réflexion, on préfère agir. Probablement, parce qu’on est en perpétuel mouvement. Sans cesse dans l’immédiat, le superficiel. Sur le qui vive en permanence, constamment occupé. Occupé, souvent, à ne rien faire, certes, mais occupé quand même. Le temps de pensée est donc devenu une denrée rare. Un luxe. Et le luxe, c’est cher. La question du jour n’est pas du tout d’ordre philosophique. Nous n’allons pas disserter sur Descartes, ni contempler la sculpture de Rodin (quoi que). On n’en a ni le temps, ni l’espace (4 500 signes, ça fait chétif pour un Essai). C’est juste que le constat est étonnant. Sacrément surprenant. Quand pense-t-on ? Et bien, quand on en a le temps. Si on a le temps. Temps de brossage de dent conseillé par le dentiste : 4 minutes. C’est ça de gagné. 4 minutes pour refaire le monde. Réfléchir à sa journée. Se demander comment on va s’habiller. Ce qu’on va faire de ce contrat. Comment gérer les susceptibilités de son collègue. Tant d’interrogations qui passent par la tête. Et rebelote sous la douche. Là, déjà, on gagne un peu de temps. S’il y a lavage de cheveux, rasage des jambes ou de menton, et gommage à la liffé, c’est parti pour une bonne dizaine de minutes de réflexion. Que vais-je lui dire ? J’ai des condoléances cet après-midi. Quoi écrire ? Quoi faire ? Des petits questionnements plutôt qu’une pensée construite, c’est vrai. Mais c’est déjà ça. Parce qu’entre deux passages du gant de toilette couleur vert pomme, il y a souvent de bonnes résolutions qui sont prises. Et puis, c’est ainsi, que parfois, les meilleures idées viennent. Réunion express au sommet. 10 minutes pour décider de l’avenir d’une entreprise ou d’un employé. Pas de brainstorming. Et c’est bien dommage. Car on a tendance à oublier, qu’il n’y a souvent pas d’urgence, seulement des gens pressés. Trajet en voiture, 23 minutes aller, 37 au retour. En voilà un temps de pensée conséquent. Sauf que coincé dans un embouteillage, on préfère passer ses coups de fil, écouter le flash info et insulter le voisin dans la voiture à côté parce qu’il vient de nous faire une queue de poisson digne d’Ordralfabétix. Alors « Être ou ne pas être » telle n’est pas du tout la question à l’ordre du jour. J’y penserai demain, pendant mes 45 minutes de longueurs. C’est que le crawl, ça aide à mettre ses priorités en perspective. J’investis ou pas ? Je démissionne ? Je plie bagage ? Et je fais comment ? Ça a le mérite de calmer aussi. Comme au moment de dormir. Rien ne vaut une bonne petite réflexion pré-endormissement. Oui d’accord, ça peut foutre en l’air le sommeil, si la réflexion est tant soit peu anxieuse ou compliquée. Il faut avouer que le silence est propice. Oui mais. Sauf que… La grande question qui se pose, et à laquelle on accorde très peu de temps est la suivante : et si on ne voulait plus réfléchir, penser, méditer ? Et si finalement, on faisait tout, mais alors tout, pour ne pas avoir à se distancier ni à relativiser. On dîne dehors quasiment tous les soirs, on s’endort devant la télé, on parle au téléphone sous la douche, on lit le journal aux toilettes. On fait deux, trois, voire quatre choses en même temps. Comme ça, plus de temps pour la cogitation. Pas une place dans le cerveau, trop busy à surfer sur le net, regarder Gossip Girl et bbmer à ses 143 amis. C’est terrifiant de penser. De s’arrêter de courir et de voir où on en est. Où en est notre vie. Où sont passés nos rêves. Il est tellement plus aisé de speeder et de rester englué dans l’immédiat, que d’aller scruter le profond de son âme. Ah ça, pour la vitesse, on est passé maîtres. Steve Austin peut aller se coucher. Dans le genre bionique, on a surpassé le maître. Tellement, qu’on ne réfléchit plus avant de parler. On ne tourne plus sa langue sept fois, avant d’évacuer une connerie, d’irriter ou de blesser quelqu’un. Ça sort, tel quel. Et c’est souvent après, qu’on y (re)pense. Serge, comme tu avais raison, si seulement on pouvait… « Mieux vaut ne penser à rien que de ne pas penser du tout ».