Kazdoura – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 30 avril 2011

Il est 2 heures du matin. La soirée se termine. Le regard est intense. Le sourire, suggestif. On peut lire sur le visage de ces deux-là, comme dans un livre ouvert. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sentent bon le sable chaud. Sauf qu’une fois dans la rue, ils ne savent pas où aller. Ils ont quoi, 25-27 ans. Elle vit chez ses parents, il habite avec sa mère. Ils ont envie d’être seuls. Il peut la ramener chez lui, maman dort à poings fermés. C’est un peu trop tôt. Même avec quelques grammes d’alcool dans le sang, elle préfère ne pas prendre de risques. Elle ne le connaît que depuis quelques jours, elle ne va pas débarquer chez lui. Comme ça. À pas d’heures. Sa chambre à lui avec sa collection de maquettes et ses trophées de natation, ce sera pour une autre fois. Quand les parents ne seront pas là. Sa chambre à elle, impossible. Ça ne se fait pas. Une fille ne reçoit quasiment jamais chez elle. “On fait une kazdoura” ? En voiture bien sûr. Un pis-aller de banc public. Une espèce de préliminaire local. On n’est pas à Paris, sur le Pont des Arts. Marcher dans les rues beyrouthines sur les trottoirs jonchés de voitures et slalomer dans les excréments de chiens, bonjour la romance. Alors on fait une kazdoura. Vers la Corniche ou la Marina, dans la baie de Jounieh. Un peu comme si on était dans un drive-in et qu’on découvrait avec émoi la première promiscuité. “On fait une kazdoura ?” est une proposition qui en dit long. Il fait nuit, les rues sont quasiment désertes et les ruelles sombres. Quand on ne peut aller nulle part ailleurs, parce que les parents n’ont toujours pas estivé et que le chalet en bord de mer (ou en montagne) est occupé par un des autres membres de la famille, la kazdoura devient primordiale. Nécessaire. Quand on est jeune et qu’on veut un peu d’intimité, la voiture devient le seul lieu du possible. On met un CD, on branche son iPod. Michael Bublé, John Lennon, Serge Gainsbourg. Elle sourit. Pas de risque que la petite sœur tape à la porte ou que maman appelle pour voir si tout va bien. On longe la côte, on bavarde. Il y a juste la boîte de vitesse qui sépare les deux corps. On roule, sans but. On se découvre. On s’arrête. Se gare dans une ruelle où la municipalité a bien fait de ne pas réparer les réverbères. Tout devient possible. Où faire l’amour au Liban ? Quand on est jeune, quand on a une aventure, une liaison, quand on a envie d’un one-night stand. La réponse est souvent la même : en voiture. Vaut mieux être souple et avoir assez de dextérité. Conduire une voiture spacieuse, avec rideaux. Une limousine tant qu’à faire. Sinon, il faut posséder une résidence secondaire, un chalet quelque part, connaître un hôtel qui reçoit les couples “non mariés”. Compliqué. Comme beaucoup de choses d’ailleurs. La spontanéité est ardue dans ces cas-là. Attention à la ronde de flics. Aux voisins. Aux ouvriers surtout, qui grouillent dans la ville. La kazdoura certes, mais une promenade risquée. Il est vrai qu’une porte cochère ou des escaliers dans la pénombre, ont tout d’un cliché, mais ici le cliché devient souvent la seule solution possible. Parce qu’aller en montagne pour y passer quelques heures à peine, n’est pas de tout repos. Ramener quelqu’un au domicile familial est de l’ordre du “sérieux”. On ramène sa petite amie, sa fiancée. Rarement une rencontre d’un soir. Et même dans le cas d’une officielle qui aurait ses habitudes chez papa-maman, ce n’est jamais agréable de fermer la porte. Tout le monde sait ce qui s’y passe. À l’extérieur et à l’intérieur. On attend que les parents sortent un peu. Faut calculer. Prévoir l’envie. Postpone le désir. Ça fait monter l’adrénaline ? Certainement, mais ce n’est pas ce dont on a envie tout le temps. Il n’est pas de tout repos de toujours tout prévoir. L’absence des uns, la présence des autres. On peut louer un petit studio. À plusieurs, faute de moyens. On tente l’appart seul. Faut que les parents le permettent. Et qu’ils puissent se le permettre. Et une fille, ça ne vit pas seul. Généralement. Quelques unes osent. Vivre seule ou recevoir chez ses vieux. C’est déjà ça. Mais ce n’est pas le cas de la majeure partie des Libanais. C’est difficile de s’aimer au Liban. Spontanément, librement, ouvertement. Sans être jugé, ni avoir à supporter le regard des autres… Alors on fait une kazdoura. Avec risques et parfois périls.

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