Mode mezzé – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 9 avril 2011

Un taboulé, un fattouche, deux hommos, un avec pignons, un baba ghannouje, une assiette de mdardra, une de hentbé, des r2a2at et toute la série de mou3ajanets, des kabiss, une batata harra, deux chanklish, une tomate baladieh (avec plein d’arak dedans), des feuilles de vignes. Pour les entrées chaudes (si on peut encore appeler ça des entrées), un foul, un balila, une fatté d’aubergines, des œufs dans le fekhar, une douzaine de 3arayess, de 3assafir aussi, des foies de volaille dans du debs el remmen, un hommos au 2awarma. Des machéouis ? On verra après. Si on a encore faim. Surtout qu’après, il y a twalet’ desserts wou’l fwéké. Il n’y a rien de plus royal, de plus impressionnant, qu’un mezzé. Il suffit de voir la tête d’un étranger face au festin qu’on lui propose. Ça marche à tous les coups. Le mezzé, ce n’est pas seulement une de nos spécialités, c’est a real way of life. Le mezzé est à notre gastronomie, ce que Feyrouz est à la chanson, un cliché. Et on a toujours besoin d’un cliché. C’est rassurant un cliché. Le mezzé est tellement ancré dans notre disque dur qu’il a quasiment formaté notre façon de manger. Si hier, on se laissait tenter par une farandole de desserts à partager entre amis, aujourd’hui, les entrées et les plats de résistance se déclinent en mezzé. Hallucinant comme procédé ! “Alors, men nazil les entrées ? Un grilled octopuss, un calamari salt’n pepper, deux summer rolls, un sashimi de saumon, un cabage roll et des champignons sauvages”. Euh… Le concept de l’entrée, du plat et du dessert chacun, a déserté nos assiettes. On est en mode mezzé, n’en déplaise à ceux qui sont au régime, qui aiment un plat bien précis ou ont attendu toute la semaine pour manger des escargots. D’ailleurs, on ne comprend plus vraiment ce qui se passe à table. Y’a deux pizzas margherita, des tortellinis “sauce blanche”, des spaghettis pomodoro, une salade rocca parmesan, une bruschetta et un jambon fumé. Et yalla ! On trempe sa fourchette dans la même assiette, l’huile s’égoutte sur la table, les frites ont été trop salées et à la fin, personne n’ose prendre le dernier petit rouleau de printemps qui trône, seul, comme une âme en peine. On a goûté à tout. Mais faut avouer qu’on reste souvent sur sa faim. Le mezzé, c’est un concept qu’on conjugue n’importe quand, n’importe comment. Prenez le menu des restos achrafiotes qui ont leurs aficionados de toujours. Sushis, pizzas, hamburgers, bar à salade, grenouilles à la provençale. Samboussiks au fromage, makaniks, tagliata di manzo, calamars grillés, soupe à l’oignon, iceberg roquefort et frankfurter (toujours prononcer à l’allemande). Y’a de tout. Cuisine française ? Italienne ? Libanaise ? Non. Indéfinissable. Un mezzé de tous les genres. “On met les entrées au milieu ?” De nulle part, oui. Même les restos japonais s’y sont mis. Ils refusent de servir à l’unité quand on est trop nombreux. Ça sera un “boat” pour tout le monde. Pourtant, moi je l’aime ma commande de sushis. Je sais ce que je veux. Je n’aime pas les California, ni le sashimi de thon. Après un mezzé – quelle qu’en soit la sorte – si on sort le ventre bien tendu, il demeure quand même une petite frustration. Cette amère sensation de ne pas avoir mangé à foison ces summer rolls qu’on aime tant. Ah, ça, c’est assez emmerdant. Mais on aime le partage. Et si on a décidé de la jouer solo, pour une fois, il y a toujours une âme charitable pour piquer une frite dans votre assiette avant que le serveur ne l’ait posée devant vous. Ou pour vous boire la dernière gorgée de Coca que vous aviez laissé pour la fin. Aaaaaah. On m’a toujours dit “qui mange seul, crève seul”. Mouais. Je n’ai jamais vu personne mourir “à plusieurs”, à part peut-être à Waco. Alors, non, je ne te donnerai pas un quart de mon club sandwich et oui, j’aimerais que tu arrêtes de me piquer le pain, surtout quand je mange mon hommos dans le coin d’assiette que je me suis attribué. On ne boit plus dans le bri2, c’est dommage d’ailleurs, mais on boit à la bouteille en essayant de ne pas poser ses lèvres. Tout se partage donc. Sauf l’addition. C’est le phénomène le plus étonnant. Les hommes (et même les femmes) se jettent sur l’addition pour la payer, en oubliant toute notion de politesse. Et que je te l’arrache des mains, et que je te cours après, et que j’essaye de donner ma carte de crédit au serveur avant toi… Ça va, ma baddal hal 2ad.

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