Burn out maternel – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 2 avril 2011

Quand l’enfant paraît. Un moment sublime. Indescriptible. Une émotion jamais ressentie auparavant. Le cadeau d’une vie. Etre parent. Mais surtout être mère. L’instinct maternel, pas forcément inné, se dévoile. Il s’apprend, se construit, s’apprivoise. On était femme, on devient mère. Ah, les joies de la maternité. “C’est magnifique ma fille, tu verras”. Sauf que, comme dans les contes de fée, tout n’est pas dit. Ni la suite, et encore moins les mauvaises surprises. On a prévenu que ce serait souvent difficile, mais on s’est gardé de dire combien ce serait difficile. Parce qu’un enfant, c’est bien beau, mais ça crie, ça pleure, ça demande, ça contredit, ça tombe malade (souvent), ça se réveille la nuit. Bref, ça épuise. Mais pas seulement. C’est surtout la plus grande source de stress que peut connaître une femme. Une femme du 21e siècle… Travail, suivi scolaire, vie sociale, la vie d’une mère est un véritable marathon. Enfin, la vie de celles qui s’occupent vraiment de leurs gosses. La vie de celles qui n’en foutent pas une, c’est plutôt un petit footing à Central Park. Et même si elles n’ont jamais le temps de rien faire, elles ne sont pas réellement à plaindre. Non, la vie des vraies mères du 21e siècle, est l’équivalent du sprint final des 42 kilomètres, mais sur toute la distance. Et qu’est-ce qu’elles jonglent ces funambules de la perfection. Résultat, un burn-out équivalent à celui des cadres. Quand les autres (les sans boulot fixe dira-t-on), elles, c’est plutôt la dépression qui les guette. Le burn-out, c’est quoi ? Le burn-out ou syndrome d’épuisement, est reconnu dans le monde du travail. Il s’agit en fait d’un état psychologique, émotionnel et physiologique, résultant de l’accumulation de facteurs de stress modérés, chroniques et répétitifs. Same same pour la réalité quotidienne des mamans. Ah ben oui, être mère, c’est un métier à part entière. Sans salaire, ni reconnaissance, avec un partage des tâches, peu équitable, et un haut niveau de responsabilité. Une “situation à risque” identique à celle du monde du travail. Sauf qu’il n’y a pas moyen de démissionner. La maternité est un CDE, un Contrat à Durée Éternelle. Que malheureusement, très peu d’hommes comprennent. Si on dit communément que les femmes sont multi-tasks, les mères, elles, multiplient les casquettes. Et on s’étonne après, que la plupart des mères de famille craquent. Parfois de façon violente et parfois, de façon plus enfouie. On hurle sur ses enfants en permanence, on devient agressive, on manque d’énergie, on adopte sans se rendre compte, une attitude négative vis-à-vis de ses enfants. En gros, on “pète un plomb”. Parce qu’il y a surcharge de travail, absence de contrôle : les maladies, les accidents et les caprices des gosses, c’est incontrôlable. Imprévisibilité : comme au boulot où l’on est sans cesse bloqué par des mails, des réunions, le téléphone qui sonne ; il est également difficile de mener à bien une tâche sans être interrompue mille fois par son gamin. L’absence de récompense pour le travail accompli : ni les proches, ni les enfants ne remercient jamais. Et enfin, l’absence de soutien moral et social. Lu ainsi, le tableau est lourd. Parce que les comparaisons ne sont pas évidentes et qu’elles semblent tirées par les cheveux. Mais allez dire ça à une femme qui rentre naze du bureau vers 19 heures et qui va dire 23 fois à Marc d’aller prendre son bain, se faire ensuite éclabousser parce que le petit se prend pour Nemo, de lui (re)dire 23 fois qu’il doit aller dîner, puis lui (re-re)dire 23 fois de finir son assiette et qu’enfoncer les frites dans ses narines n’est pas un jeu amusant et que les fruits sont bons pour la santé. Qu’il faut ensuite se brosser les dents, dire (158 fois et demi) à Charlotte de rentrer dormir parce qu’il y a école demain. Sans oublier qu’on a fait réciter à ses jumelles (soit 2 fois plus), Kawa3ed et Adab, limité l’accès à Facebook et menacé (en vain, parce que “je m’en fout mam”) de confisquer la Wii, le iPad et la DSi. Allez lui dire que “ça vaaaaaa, tu exagères”. Non, on n’exagère pas. Et oui, il y a pire. C’est juste que de temps en temps, on a envie de pousser un coup de gueule. Ça ne fait de mal à personne. Et surtout, ça soulage tout le monde… “Mamaaaaaaaan, j’ai faim !”. Va te faire cuire un œuf.

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Je pense quand je suis… – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – vendredi 25 mars 2011

Je pense quand je suis… en train de me brosser les dents, sous la douche, aux toilettes, en voiture, dans une salle d’attente, sur mon treademill. On n’a plus vraiment de moments dédiés à la pensée, à l’introspection, à la remise en question. On les dérobe, ces instants. Et au lieu de se consacrer à la réflexion, on préfère agir. Probablement, parce qu’on est en perpétuel mouvement. Sans cesse dans l’immédiat, le superficiel. Sur le qui vive en permanence, constamment occupé. Occupé, souvent, à ne rien faire, certes, mais occupé quand même. Le temps de pensée est donc devenu une denrée rare. Un luxe. Et le luxe, c’est cher. La question du jour n’est pas du tout d’ordre philosophique. Nous n’allons pas disserter sur Descartes, ni contempler la sculpture de Rodin (quoi que). On n’en a ni le temps, ni l’espace (4 500 signes, ça fait chétif pour un Essai). C’est juste que le constat est étonnant. Sacrément surprenant. Quand pense-t-on ? Et bien, quand on en a le temps. Si on a le temps. Temps de brossage de dent conseillé par le dentiste : 4 minutes. C’est ça de gagné. 4 minutes pour refaire le monde. Réfléchir à sa journée. Se demander comment on va s’habiller. Ce qu’on va faire de ce contrat. Comment gérer les susceptibilités de son collègue. Tant d’interrogations qui passent par la tête. Et rebelote sous la douche. Là, déjà, on gagne un peu de temps. S’il y a lavage de cheveux, rasage des jambes ou de menton, et gommage à la liffé, c’est parti pour une bonne dizaine de minutes de réflexion. Que vais-je lui dire ? J’ai des condoléances cet après-midi. Quoi écrire ? Quoi faire ? Des petits questionnements plutôt qu’une pensée construite, c’est vrai. Mais c’est déjà ça. Parce qu’entre deux passages du gant de toilette couleur vert pomme, il y a souvent de bonnes résolutions qui sont prises. Et puis, c’est ainsi, que parfois, les meilleures idées viennent. Réunion express au sommet. 10 minutes pour décider de l’avenir d’une entreprise ou d’un employé. Pas de brainstorming. Et c’est bien dommage. Car on a tendance à oublier, qu’il n’y a souvent pas d’urgence, seulement des gens pressés. Trajet en voiture, 23 minutes aller, 37 au retour. En voilà un temps de pensée conséquent. Sauf que coincé dans un embouteillage, on préfère passer ses coups de fil, écouter le flash info et insulter le voisin dans la voiture à côté parce qu’il vient de nous faire une queue de poisson digne d’Ordralfabétix. Alors « Être ou ne pas être » telle n’est pas du tout la question à l’ordre du jour. J’y penserai demain, pendant mes 45 minutes de longueurs. C’est que le crawl, ça aide à mettre ses priorités en perspective. J’investis ou pas ? Je démissionne ? Je plie bagage ? Et je fais comment ? Ça a le mérite de calmer aussi. Comme au moment de dormir. Rien ne vaut une bonne petite réflexion pré-endormissement. Oui d’accord, ça peut foutre en l’air le sommeil, si la réflexion est tant soit peu anxieuse ou compliquée. Il faut avouer que le silence est propice. Oui mais. Sauf que… La grande question qui se pose, et à laquelle on accorde très peu de temps est la suivante : et si on ne voulait plus réfléchir, penser, méditer ? Et si finalement, on faisait tout, mais alors tout, pour ne pas avoir à se distancier ni à relativiser. On dîne dehors quasiment tous les soirs, on s’endort devant la télé, on parle au téléphone sous la douche, on lit le journal aux toilettes. On fait deux, trois, voire quatre choses en même temps. Comme ça, plus de temps pour la cogitation. Pas une place dans le cerveau, trop busy à surfer sur le net, regarder Gossip Girl et bbmer à ses 143 amis. C’est terrifiant de penser. De s’arrêter de courir et de voir où on en est. Où en est notre vie. Où sont passés nos rêves. Il est tellement plus aisé de speeder et de rester englué dans l’immédiat, que d’aller scruter le profond de son âme. Ah ça, pour la vitesse, on est passé maîtres. Steve Austin peut aller se coucher. Dans le genre bionique, on a surpassé le maître. Tellement, qu’on ne réfléchit plus avant de parler. On ne tourne plus sa langue sept fois, avant d’évacuer une connerie, d’irriter ou de blesser quelqu’un. Ça sort, tel quel. Et c’est souvent après, qu’on y (re)pense. Serge, comme tu avais raison, si seulement on pouvait… « Mieux vaut ne penser à rien que de ne pas penser du tout ».

Paris/Beyrouth – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 19 mars 2011

Il suffit d’à peine quelques instants, une fois les pieds posés sur le tarmac parisien, pour de suite, s’amuser au jeu des sept erreurs. Quand on a vécu un peu ici ou beaucoup là-bas, on ne peut pas ne pas comparer. Où aurais-je aimé vivre, là, tout de suite, en mars 2011 ? Où suis-je mieux ? Qu’est-ce que je préfère ? Qu’est-ce que je ne supporterais pas ? Qu’ai-je oublié ? Tant de questions qui finissent par rendre le séjour fort sympathique. Parce que le ping-pong comparatif est un drôle d’exercice. Un entraînement très amusant. « Bonjour madame, bienvenue à bord ». « Chay or coffee 3ayné ? ». Qu’on soit sur Air France ou sur les ailes de la Méa, le dépaysement (ou pas) commence ici. Le sourire est aux lèvres, rythmé par quelques applaudissements, des « 7amdella 3a salémé » et des téléphones qui sonnent avant « l’arrêt définitif de l’appareil »… Akh, l’air frais et sec de la capitale. La température extérieure est de 3°. Aoutch. Mais rien de méchant. Le bonnet vissé sur les oreilles, la doudoune (sexy, la doudoune) à même le corps, aucune crainte. Surtout qu’à Paris, qu’on soit en mini-jupe, sur 11 cm de talons, un bibi à plumes roses sur le crâne, personne ne te regarde. Limite, ils t’ignorent. À Beyrouth, ce n’est pas vraiment le même mood. On est sifflé, klaxonné par un service. On trébuche dans le gravier, les trottoirs sont bouffés par les voitures et les poubelles. Enfin, si on peut appeler ça des trottoirs. On s’étonne après, qu’à Paris, on marche deux heures par jour et qu’à Beyrouth, on a le cul cloué dans son siège auto, un peu, beaucoup, de cellulite sur les hanches. Mouais. Bonjour, est-ce que vous auriez un carnet de tickets de métro, s’il vous plait ? « Oh ben non, j’en vends plus depuis longtemps, pfft ». Le ton est on ne peut plus agréable. Et le visage affable. Le Paris qu’on aime quoi. Les Parisiens sont certainement les maîtres incontestables es “revêcherie”. Mais avouons que sans les taxis qui rouspètent, les ouvriers qui râlent, les transports qui font la grève, Paris ne serait plus Paris. Et puis, quand on entre dans une boutique de luxe, sont assez sympas les vendeurs. Même si on achète une paire de chaussettes à 30 euros, ils vous accompagnent avec le sourire. Tandis que chez nous, on a souvent quelqu’un qui vous toise, horrifié de nous voir estomaqué par une paire de chaussures à 3 000 dollars. La vendeuse libanaise a une sacrée tendance à se prendre pour Nina Ricci elle-même. Ah, ça, c’est la grande condescendance beyrouthine. Un vrai bonheur, que l’on ne trouve pas chez tout le monde, heureusement. Le Libanais est serviable. Indéniablement. Pas souvent pro, mais tellement gentil. S’il ne connaît pas le contenu exact du menu quand on lui demande les suggestions du chef, il a l’amabilité de tout faire pour vous renseigner. Et s’il vous questionne sur la cuisson de votre filet de bar, ce n’est finalement pas bien grave. Mieux vaut en rire qu’en pleurer de rage. Parce que votre carpaccio de poisson est tellement fin que vous n’avez même pas mangé pour 10 grammes de daurade, et que le maître d’hôtel vous explique que si le poisson est aussi filamenteux, c’est parce qu’il est extraordinairement frais « pauvre ignarde ». Mais on ne peut pas tout avoir. Si à la Fnac, le responsable du rayon téléphonie mobile, connaît tous les forfaits, les particularités de chaque fournisseur, la taille en kilo bytes d’un message BBM et la puissance d’émission d’un iPhone quand il est à 20 mètres sous le sol, il vous enverra payer à la caisse numéro 1, détaxer à la deuxième, récupérer l’objet à la quatrième, en ayant fait un détour au préalable par la troisième case “sécurité” parce que votre bracelet n’arrête pas de faire sonner tous les détecteurs de métal. Chez nous, m3alem Karim ne sait pas forcément tout ça, mais pour 10 dollars, il transfèrera vos numéros d’un téléphone à l’autre, il vous y mettra MSN, Whatsapp, Shazam, une carte mémoire et des strass en guise de boitier incassable. Le tout, saupoudré d’un « tekram 3younik ya 7elwé ». Puis il vous escortera jusqu’à la porte, vous conduira la voiture et vous bordera le soir en vous chantant une berceuse. Qui dit mieux ? Alors, oui, tout est organisé à Paris, tout est foutoir à Beyrouth. Les filles sont stylées à Paris, avec un rien sur les épaules, les nôtres sont souvent très communes avec toute l’armoire sur le dos. Le climat a beau être humide, les embouteillages infernaux, et même si Paris me manque furieusement, il est souvent doux d’être ici. Et si demain, je vais danser… pas besoin de ramer pour trouver une babysitter.

Je t’aime, moi non plus. – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 5 mars 2011

J’aurais tellement aimé qu’un homme m’écrive ces/ses paroles. Au-delà de tout, de Gainsbarre en fin de vie, de son côté lubrique mais chic et de cette quête irrésolue de la femme parfaite, Gainsbourg a été, est et sera à jamais, un des plus grands poètes de la langue française. Ses textes ont souvent été dédiés aux (ex)femmes de sa vie. D’Elisa (sa première compagne) à Bardot, en passant par Bambou, l’éternelle Jane, l’enfant prodigue Charlotte et toutes les autres, désirées, conquises ou pas, Lucien Ginsburg a été le plus prolifique des conteurs d’amours… souvent déchues. SI Serge Gainsbourg est connu dans le monde entier pour une seule chansons : « Je t’aime, moi non plus », sortie en février 1969, année érotique, il est considéré pour beaucoup d’artistes hors Hexagone, comme une légende. Suffit de jeter un coup d’œil rapide sur la liste des interprètes de l’album Monsieur Gainsbourg Revisited, une liste qui ferait saliver n’importe quel chanteur en mal de reconnaissance : Jarvis Cocker, Cat Power, Franz Ferdinand, Carla Bruni, Placebo, Gonzales ou Karen Elson. Sans compter ceux qui l’ont susurré, revisité, réinterprété. Adjani, Paradis, Juliette Gréco, Bashung, Marianne Faithfull, Françoise Hardy, Michael Stipes de R.E.M., France Gall, Daho et j’en passe. En quelque six cent textes, (260 chansons sont regroupées dans un nouveau coffret), Gainsbourg aura joué et rejoué avec la langue de Boris Vian, qu’il admirait tant. Cette écriture venimeuse et obsessionnelle, si fluide et si tordue à la fois est une des plus belles, des plus rares, des plus troublantes, des plus pures, des plus enivrantes… ever. Oui, j’aurais aimé être Jane ou Brigitte (j’aurais vraiment pas pu), juste pour avoir le plaisir d’entendre ses mots se glisser dans mon cou et ses mélodies caresser ma peau. Si l’homme à la tête de chou, dans une interview au Nouveau Candide daté de mai 1967, confiait au lectorat gaulliste aimer les filles “d’apparence très dure, très sophistiquée et très froide”, situant ainsi son idéal de beauté quelque part au confluent du “rêve de pierre” baudelairien et d’un aphorisme terrible de Schopenhauer : “Seules les bêtes à sang froid ont du venin ”, lui aussi, a été idolâtré. Difficile de sortir d’une histoire d’amour avec Bardot ? Difficile d’oublier les mots de Serge. Il suffit de se souvenir de Jane, il y a trois ans, au Music Hall, chantant à mi-voix, « Manon », « Quoi » ou « Fuir le bonheur » pour comprendre que l’anglaise sera éternellement habitée par celui qui lui écrivit le plus beau livre d’amour de tous les temps, ses chansons collées les unes à la suite des autres. Dire qu’une des dernières compositions du grand Serge, fut l’album Amour des feintes… J’aurais aimé qu’un homme m’écrive des chansons. Avec sa voix ou la mienne, peu importe, mais qu’il s’installe sur une table ou sur un piano et qu’il compose une œuvre en Fa majeur, et qu’il fasse rimer avec humour/amour ses maux et les miens. Et écouter et réécouter à l’envi, comme ces “groupies de pianiste”, ces mots d’amour. Avant, après et/ou pendant Gainsbourg, il y a eu Brel, Berger, Brassens, Biolay, Bashung (initials B.B. ?), mais des comme Serge, y’aura pas. Y’aura plus. Des chansons, je ne sais pas ou plutôt, je ne pense pas qu’on m’en écrira. D’ailleurs on ne m’écrit pas. On ne s’écrit pas. Tout simplement. Je ne devrais pas m’étonner. Nos rares échangent se limitent à quelques mots jetés par-ci par-là, sur un wall ou par sms, à quelques paroles arrachées à la volée. Si quelque chose ne va pas. Si un départ est imminent. On griffonne quelques mots gentils sur une carte de vœux, mais rien de vraiment plus long. Et puis, on ne prend quasiment plus de stylo. On ne rature pas. On “delete”, on “cut”, on “paste”. On n’a même plus la bosse de l’écrivain. On tapote, on pianote mais pas des dièses, ni des bémols. De toutes les manières, pourquoi s’écrire, quand on est désormais joignable n’importe quand, n’importe où… Alors une chanson ou quelques vers, je peux rêver. Une nuit que j’étais / A me morfondre / Dans quelque pub anglais / Du cœur de Londres / Parcourant l’Amour Monstre de Pauwels / Me vint une vision / Dans l’eau de Seltz / Tandis que des médailles D’impérator / Font briller à sa taille / Le bronze et l’or / Le platine lui grave / D’un cercle froid / La marque des esclaves / A chaque doigt / Jusque en haut des cuisses / Elle est bottée / Et c’est comme un calice / A sa beauté / Elle ne porte rien / D’autre qu’un peu / D’essence de Guerlain / Dans les cheveux / A chaque mouvement / On entendait / Les clochettes d’argent / De ses poignets / Agitant ses grelots / Elle avança / Et prononça ce mot : Alméria. Initials B.B.

Une heure chez le coiffeur – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 26 février 2011

Une couleur. Une coupe. Un brushing. Une heure, voire deux. C’est le temps que les femmes passent généralement chez le coiffeur. Les hommes aussi, parfois. Quand ils décident de raccourcir leurs épis et de temps en temps, sans l’avouer à personne, quand ils veulent se faire un high light bleuté pour cheveux grisonnants. Le papier alu sur les racines, le casque chauffant qui prend la tête, le fer à défriser qui brûle la mèche… c’est le perfect moment pour un instant détente. Un vrai guilty pleasure. Comme il faut. Vous savez ce genre de petit plaisir quasiment interdit, comme une cuillère de Nutella ou l’écoute à tue-tête d’une chanson de Julio. Eh ben, chez le coiffeur, c’est quand on s’installe confortablement dans le fauteuil (pour dames) et qu’on demande à Rony les derniers magazines mondains. Et hop, soudain, le monde alentours disparaît. On n’entend plus rien des discussions des madaméts, ni le bruit du sèche-cheveux, ni même la musique inaudible qui passe sur radio déprime. C’est le kif total : une plongée voyeuriste dans le monde merveilleux d’un Liban qu’on croit connaître par cœur. Les magazines bien empilés devant nous, nous attendent. Entre deux conseils sur “comment trouver le point G”, “l’incontinence, comment vivre avec” ou “savoir séduire l’homme de votre vie”, les pages people s’ouvrent à nous, telles des cavernes d’Ali Baba. Ça brille de partout. Les gens sourient. Les femmes apprêtées, les hommes bedonnants. Et on les connaît quasiment tous. Parce que ces magazines qui traquent en permanence la moindre soirée, le moindre déjeuner, sont l’équivalent d’un grand bottin de cette société libanaise du paraître. Un vrai annuaire. À force de les voir dans ces pages, on a fini par (re)connaître le nom de ces gens, leurs habitudes, leurs défauts, sans jamais avoir été présenté à eux. On sait qu’une telle, mariée à tel docteur, aime fait des soirées St Valentin où tout le monde sera habillé de rouge, que cette fille, sa mère et sa grand-mère squattent toutes les revues de la ville, en ayant bien veillé à se faire retoucher sur Photoshop avant de “donner” leurs photos, que monsieur qui aime l’art, vient de quitter sa énième conquête, qu’il adore pousser la chansonnette et qu’il fait un dîner par mois où se retrouvent tous les habitués des pages suivantes. C’est ahurissant de tout savoir ou presque sur des gens qu’on ne connaît pas. Et notre voyeurisme est conforté par cet exhibitionnisme sans pudeur. Je baptise ma petite-fille ? C’est dans la presse. J’invite la femme de tel ministre ? C’est dans la presse. Je me marie, me fiance, festoie, célèbre mes 20, mes 30, mes 70 ans ? C’est dans la presse. Je fais une conférence, je réunis les membres de mon association/succursale Jounieh, j’ouvre une boutique ? C’est dans la presse. Et le volume des pages gonfle, proportionnellement à la silicone et au botox injectés dans les corps des acteurs et actrices de ce grand cirque superficiel. La double-page de tel dîner est sous nos yeux. Le jeu peut commencer. 35 femmes photographiées. 28 nez refaits. De la même façon. Petit nez retroussé avec boule sur le bout. 35 femmes photographiées. 24 pommettes soulevées. C’est bien d’être libanaise, mais si on pouvait avoir le physique d’une slave, c’est encore mieux. Le cheveu est crêpé, teint (exactement comme nous au même moment, chez le coiffeur), le sourcil noirci, le maquillage outrancier, le sein gonflé. Tellement gonflé qu’il faut l’exhiber. On bombe le torse et on pose. La main est placée “naturellement” sous le menton, l’auriculaire est légèrement dressé, la moue est boudeuse et le profil est pris de trois quarts. Une technique que ces femmes maitrisent à la perfection. Et on tourne les pages. Les femmes se ressemblent. Qu’elles aient 30 ou 60 ans, ce sont toutes les mêmes, décolleté plongeant (qui en dit long sur l’âge de ses artères) et fard à paupière scintillant. Copy/paste. Les hommes sont souvent hilares, la moustache luisante et le cigare haut placé. Tiens. Madame L. a porté deux fois la même robe, à deux dîners différents, à 48 pages d’intervalle. Aie aie aie. Faute ! Pourtant Madame L. a de sacrés moyens, à en croire le nombre de soirées où elle se pavane toute pailletée. Qu’est-il arrivé ? Comment a-t-elle pu commettre une erreur pareille ? Tiens Madame C. s’est faite ravaler la façade. Elle a l’air plus jeune que sa tendre progéniture – 38 ans et toujours pas mariée… Laaaaa, une photo de moi ! C’était quand ? À un événement professionnel ? Merde…

2al wou 2il – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 19 février 2011

Il m’a dit que tu lui as dit qu’elle t’avait dit que j’avais dit… Le téléphone cassé (ou arabe selon la culture). 7emem ma2tou3a mayto. Dialogue de sourds. 7aké terchen. Combien de fois ? Combien de fois, tout est parti en vrille, en couilles, parce qu’une phrase a été rapportée, travestie, exagérée. Parce que, quelle que soit l’intention, une fois qu’un propos est répété, ça finit toujours mal. Même si c’est pour faire plaisir. Même si c’est pour abonder dans un sens. Même si c’est pour défendre… On le fait. Tous et toutes. Pour argumenter. Pour appuyer sa théorie, son idée. Parce qu’on a raison. Parce que c’est la loi du plus fort. Mais un mot. Le mot de trop, et ça dérape. Combien de fois la mayonnaise a-t-elle tourné parce que l’autre a mal compris, entendu que ce qu’il a bien voulu entendre. Ou entendu sans écouter. Nuance. Entendre, c’est percevoir un son. Écouter, c’est porter attention. Ne pas écouter donc, pour sortir ensuite vos phrases de leur contexte. Les dénaturer. Puis vous envoyer à la figure une série d’invectives que vous avez “sûrement” méritées. La discussion est une chose difficile. Elle est souvent destructrice. Rarement constructive quand on ne la contrôle pas. Compliqué de parler avec l’autre. De se faire comprendre. Tout prête à confusion. De la langue qu’on utilise aux mots que l’on emploie, rien ne doit laisser au hasard. La parole est un art. Que peu de gens maitrisent. Et dont beaucoup abusent. “On ne répond pas à son père”. “On ne discute pas une phrase énoncée par un professeur”. Il y a peu de dialogues. Des duels de monologues, oui. Des tas. Et quasiment rien que ça. On se cramponne à ses idées. On s’accroche à son avis, aussi ridicule soit-il, aussi con soit-il. Juste pour contredire. Pour ne pas céder. Pour ne pas s’avouer vaincu. Une chari3a. Une vraie. En bonne et due forme. Avec de la mauvaise foi qui fait office d’argumentation. Une attaque à la place d’une défense. “Tu m’as fait de la peine hier”. “Oui mais toi, avant-hier, tu m’as dit que…”. Qui de la poule ou de l’œuf. Et ça va en crescendo. Un petit mensonge par-ci, un autre par-là. Et une toute petite, anodine et informelle discussion, tourne en engueulade. En pugilat écœurant. Pourtant ce n’était pas le but. On voulait juste converser. Papoter. Mais ce jour-là, X était mal luné. Y, fatiguée. N, déprimé. S, larguée. K, en pms. Chacun est arrivé avec ses bagages émotionnels. Ses rancœurs, son vase trop plein et sa susceptibilité. X a agressé N. S a pris sa défense, K a fait la sourde-oreille et Y s’est endormie. On était parti pour prendre un verre et parler du dernier film de David Fincher. Ça a fini en Fight Club. C’est Fincher qui doit être content… Content parce que regarder des gens discuter, c’est comme jouer une partie de Risk. Chacun y va de sa stratégie pour convaincre, pour chéri3, faire un statement. Avec tour à tour des armes aussi vicieuses les unes que les autres. Il y a celui qui monte la voix. L’autre qui vous culpabilise. Le troisième qui se pose en victime. La quatrième qui pleure. Le cinquième qui fait le faux naïf. Le sixième qui fera du second degré. On ne sait jamais, le mi-figue mi-raisin peut fonctionner. Et tout le monde se joue de tout le monde. Chacun à sa façon. C’est génial. À chacun sa manière d’utiliser les mots, de les poser au bon endroit et surtout au bon moment. Un vrai jeu de mots/maux. Le plus fort gagnera. Et ce n’est jamais celui qu’on croit. Les discussions à deux ou à plusieurs ne sont pas aisées. Heureusement que certaines fonctionnent. Mais la majeure partie d’entre elles finissent mal en général. Comme les histoires d’amour. C’est peut-être pour cela, d’ailleurs, qu’on se parle moins. Ironique non ? Alors que nous sommes en pleine ère de la communication. On se livre par soubresauts. Par petits messages. Même nos conversations sont de la sorte. On s’interrompt soi-même. A cause d’un coup de fil, d’un SMS ou d’un BBM. On ne s’écoute plus. D’ailleurs, se sont-ils séparés parce qu’ils ne s’entendaient plus ou parce qu’ils ne s’étaient jamais écoutés ? On devrait jouer au Cadavre Exquis. C’est plus drôle.

Les as du volant – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 12 février 2011

Je déteste prendre le volant. Je déteste les femmes au volant. Quitte à me faire traiter de misogyne (ce qui serait étonnant pour une femme). Je déteste ceux qui s’occupent de la circulation. Ces darakés qui font la pluie et le beau temps de nos trajets. Je n’aime conduire que très tôt le matin ou tard le soir. Je ne suis pas la seule je crois. La conduite est un exercice périlleux au Liban. Pas seulement pour tous les risques que l’on prend à chaque fois qu’on monte dans une voiture. Mais surtout pour l’état de nerf dans lequel on se retrouve en fin de parcours. Si j’étais en charge de ce dossier-là, je retirerai le permis à tout le monde et je referai passer des codes de la route, des tests. Juste pour le sens civique. Pour apprendre aux gens (et surtout aux policiers) quelques règles de conduite. Qu’un sens interdit, on ne le prend pas et on n’insulte pas celui qui arrive dans la bonne direction. Qu’un feu rouge, on s’y arrête. Et on ne klaxonne pas quand la voiture de devant respecte l’arrêt. Bon, c’est vrai que c’est compliqué à comprendre, quand le daraké (impossible de l’appeler autrement) vous dit de griller le feu, pour rendre la circulation plus fluide. Eh oui. Parce qu’un député, un ministre ou quelqu’un “d’important” a décidé de passer par là. C’est probablement la situation la plus horripilante qui soit. Etre bloqué pendant 30 minutes, à trois mètres de son bureau, à cause d’un c*** et son mawkab qui n’a pas envie de perdre son temps, c’est terriblement frustrant. Surtout quand on sait qu’il n’y a quasiment pas d’urgences, juste des gens pressés. Après on se demande pourquoi plus personne ne respecte les règlements, quand ceux qui sont censés les appliquer, les contournent allègrement… Déjà qu’on ne sait jamais pourquoi il y a des embouteillages. Le chauffeur de taxi vous dira “parce qu’on est mardi”. Oui, certes, mais encore ? Pourquoi la rue du Liban est-elle bouchée le mercredi à 17h et pas le jeudi ? Pourquoi tout le pays a décidé de monter à Faraya ce dimanche ? De jouer avec la neige, de faire un barbecue on ice pour au final faire faire aux skieurs en 4 heures ce qu’ils font d’habitude en 3 minutes. Le tronçon Wardé/Jonction ? Un grand moment de bonheur. La conduite est un exercice périlleux au Liban. Entre les mobylettes qui vous frôlent, les BMW 2002 qui font des betweenet, les motards zouzou 2eba, les piétons qui traversent “l’autostrade” pile poil sous le pont, les routes pas éclairées, les flash qui flashent et les chauffards qui t’insultent, on est vernis. Sans compter tous ceux qui envoient des BB et autres SMS et donc ralentissent la circulation. Les femmes surtout. Qui entre deux avancées, se font une petite retouche maquillage, rigolent au téléphone, caressent les cheveux de leur boyfriend et ratent indéniablement leur créneau. Ah ce créneau. Même les valets parking ont du mal. Peinture élimée, rétroviseur pété et même roue de secours volée, le valet (voiturier pour les intimes), adore mettre votre voiture là où il faut pour qu’elle se fasse ravaler la façade… Alors oui, on devient agressif puis violent. Les insultes volent, les coups pleuvent, la conduite au Liban est un exercice périlleux. Parce que l’autre s’est arrêté plus de 2 minutes pour faire descendre sa grand-mère, on finit aux urgences avec 10 points de suture au front. Parce que le crétin d’à côté a décidé de te faire un doigt en poussant sur le champignon, tu finis par lui casser le pare-brise avec ton extincteur (anciennement obligatoire), parce qu’un type au volant de son 4×4 dernier modèle a éraflé ta petite voiture bleue, tu descends en plein milieu de la SNA et manques de te faire écraser par le chauffeur/chauffard. Parce que la bétonneuse du énième chantier d’immeuble mitoyen à ta résidence, aime bien verser sa marchandise à l’heure où tu accompagnes ton fils à l’école. Parce que les bennes à ordures, adorent faire un tour dans ton quartier à 15h. Parce que lesdites ordures jonchent le trottoir t’empêchant de te garer normalement. Parce que tu as dépassé d’une minute le parcmètre, que tu as oublié de mettre ta ceinture, parce que tu es un jeune homme pas rasé… Pour toutes ces raisons (quotidiennes), on est humilié, arrêté, on perd les pédales, ses nerfs, le contrôle… J’aurais adoré passer au vélo. Mais si c’est pour se faire siffler, draguer, héler par n’importe quel badaud, laisse tomber. À pied alors. Pire…