Lui – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 4 juin 2011

Il avait 36 ans la première fois que je l’ai vu. Il m’a tout appris. Il m’a guidée sur un chemin que je n’aurais jamais osé emprunté. Il a lu. En moi, en eux, en nous. Il savait ce dont on était capable. Il y a cru. Nous aussi. Il avait une vision. Sa vision. Il m’appelait « binté ». C’était normal, il était mon père spirituel. Mon guide. Il a fait ce que je suis. Il a fait ce que j’écris. Jeudi, ça a fait 6 ans. Six ans, que Samir Kassir est parti. Malgré lui. Six ans sans réponse. Son printemps s’est figé et Beyrouth ne sera plus jamais la même. Chaque jour, je passe devant le jardin qui porte son nom. Chaque jour, je croise cette statue d’un lui désinvolte. Chaque jour, il me manque. Chaque fois que je termine un papier, je me demande ce qu’il en aurait pensé. J’entends son rire, ses remarques, ses conseils… Enfant, je n’aurais jamais imaginé qu’un jour, on assassinerait quelqu’un que j’aime. Pendant – ce qu’on appelle politiquement correctement – les événements, j’ai été épargnée. J’ai grandi ailleurs. De la guerre et la violence, je n’avais que les échos. De lointains échos. Comme le résonnement d’un tir dans la montagne du Kesrouan. Rien de plus. En France, j’étais la Libanaise. Celle dont la famille subissait la guerre. Quand je venais en été, j’étais la Française. Jamais totalement l’une ou l’autre. Cette violence-là, celle des affrontements, des francs-tireurs, des bombardements, des crimes de guerre et des tortures, je ne l’ai jamais côtoyée. Ni de loin, ni de près. Je n’ai rien perdu pendant la guerre. J’ai eu de la chance. Beaucoup de chance. J’ai été épargnée. Je suis (re)venue à Beyrouth. J’avais 22 ans. Samir Kassir m’a prise sous son aile. Longtemps après L’Orient-Express, il m’a suivie. Reprise en mains. Réorientée. Critiquée. Il me surnommait la pétasse de l’Orient-Express. Ça aurait pu être le titre d’un livre. Jamais je n’aurais cru qu’un jour, ses yeux rieurs et ses sarcasmes viendraient à se taire ainsi. Jamais, je n’aurais cru qu’il ne porterait plus son imper et qu’il arrêterait de se ronger les ongles. Jamais je n’aurais cru que Samir nous quitterait ainsi. Je n’ai jamais osé écrire sur lui. Parce que mes mots ne seront jamais à la hauteur de l’homme. Parce qu’il n’est pas là, pour raturer mes erreurs, corriger mes incohérences ou me féliciter (peut-être). Je n’ai jamais osé écrire sur lui, parce qu’à chaque fois qu’il vient à mon esprit, j’ai la gorge qui se serre et mes maux écrasent mes paroles. A ce moment très précis où j’écris, mes yeux s’embrument. Ma cicatrice se ravive et ma peur de ne jamais savoir, revient à la charge. Je n’arrive pas à me résigner, ni à accepter de parler de lui au passé. Je n’y arrive pas. Et pourtant… Le jeudi 2 juin 2005, quelque chose de mon enfance et de mon insouciance a disparu à jamais. Le jeudi 2 juin 2005, on a volé ma légèreté, violé ma candeur, détruit à jamais mes rêves de gamine. Le jeudi 2 juin 2005, sous les décombres de sa voiture où se trouvait ce petit pyjama qu’il avait choisi pour mon fils et qui, intact, reste caché dans mon tiroir à trésors, on a enterré ma/notre jeunesse. Nous, les enfants de Samir. Ceux de l’Orient-Express et du Nahar, de l’USJ et du Monde Diplomatique, ceux de la Révolution du Cèdre. Je ne trouve pas les mots justes pour parler de lui. Je ne sais pas rendre hommage. Je ne le veux pas d’ailleurs. J’aurais préféré lui parler. L’appeler pour qu’il m’engueule ou qu’il m’apaise. J’aurais tellement aimé qu’il me dise quoi faire, comment faire, plutôt que de poser ces lignes sur cette feuille, qu’il ne lira jamais. J’aurais préféré avoir peur, comme il y a quinze ans, lorsqu’il me demandait de venir dans son bureau mon texte à la main, plutôt que de douter de ce papier. J’aurais adoré qu’il me dise encore, combien il avait aimé « Los Angeles », combien j’avais grandi, changé, muri. J’aurais adoré, mais c’est impossible. Pourtant, chaque fois que j’écris, j’entends sa voix. Je sens son regard. J’aperçois son hochement de tête. Chaque fois que j’écris, c’est toujours un peu pour lui. Parce que c’est grâce à lui. Parce que sans lui, je n’aurais pas compris. Parce que c’était lui. Je sais Samir, je n’aurais peut-être pas dû…

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