Ensemble, c’est trop – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 11 juin 2011

Au royaume des choses chiantes, les fantasmes sont rois. Et si on pouvait se créer un monde parfait ? Pas un Lalaland utopique. Bien au contraire. Un véritable univers personnel où les règles seraient les nôtres. Où les lois seraient les nôtres. Sans aucun “judgmentalisme” à deux balles, venant d’une société (soi-disant) bien pensante. On pourrait faire ce qu’on voudrait sans crainte du regard d’autrui. On pourrait vivre à deux mais séparément. À la Brassens. Sur un même pallier par exemple. Ou dans un immeuble avoisinant. Avec des voyages qui entrecouperaient la routine. Une vie de couple moderne, à Beyrouth. Sans tabous. Est-ce que ce serait ça le secret d’une union réussie ? Une souplesse dans un mode de vie totalement archaïque. On briserait l’ordre établi pour sauvegarder l’amour. Chacun aurait son mode de vie, son jardin secret, ses habitudes, sans entraves. L’envie de se voir résisterait au déjà-vu. “Tu fais quoi ce soir ?”. Ce serait extraordinaire. Ce soir, je dors à 21 heures. Toi, à pas d’heure. Tu pourrais te coucher à une heure indue, moi avec les poules. Je me lèverais le matin, ouvrirais les volets sans crainte de te réveiller. Je fumerais au lit sans te déranger. Tu prendrais ton temps pour te préparer sans être pressé par mes incessants “t’as fini ?”. J’utiliserais la salle de bain, y passerais une heure, à me faire des gommages, me maquiller, m’enduire de crème sans que tu pousses les hauts cris parce que tu vas foirer ton rendez-vous. Je ne serais pas obligée de baisser la lunette des wc en râlant et tu ne trouverais pas mes longs cheveux blonds dans la balou3a. Je m’habillerais tranquillement, et pas dans le noir. Je jetterais mes habits sur le lit et toi par terre. Tu pourrais ronfler à loisirs et moi, regarder un girl’s movie sans complexe. Tu materais des filles dans un combat de boue et je fantasmerais sur Brad Pitt, le sourire aux lèvres. On n’en saurait rien. Tu émietterais des cracottes sans que je pousse une gueulante, je dormirais en travers de ce grand king size. Je pourrais fermer toutes les portes, éteindre les lumières, empêcher le moindre rayon de soleil d’entrer, l’A/C à fond ; tu pourrais dormir les fenêtres ouvertes, sans draps, ni couette. Si nous n’étions pas dans la même maison, tu pourrais laisser traîner tes affaires, oublier l’emballage du Kit Kat sur la table, sans que je vienne te sermonner. Je ne te demanderais pas toutes les cinq minutes de changer l’ampoule. Je pourrais me promener nue sans que tu me dises que j’ai grossi. Tu pourrais regarder Marcel Ghanem en boucle et je pourrais écouter Cyndi Lauper à tue-tête. Tu ferais des journées marathon de Texas Hold’em, je ferais mon épilation au salon. Je dînerais à 18 heures et toi à 22. Je papoterais des heures au téléphone avec mes copines sans entendre tes commentaires ou tes sarcasmes. Tu pourrais lancer des blagues salaces sans que je ne me sente en danger. On aurait des enfants qui passeraient chez l’un et chez l’autre quand bon leur semblerait. On sortirait ensemble et parfois pas. On aurait chacun nos vies, sans aucune obligation. J’irai danser avec mes amies, tu irais à Faraya. Je rentrerais torchée, sans que tu le remarques, ni m’engueules. Je pourrais lire en silence et toi jouer avec bruit et fureur à la PS3. Puis tu partirais un mois, pour du travail. Je t’attendrais impatiemment à l’aéroport. Tu m’enverrais des lettres (eh oui, pas des mails). Et des fleurs (autre que pour la fête des mères). Quand tu rentrerais, tu m’inviterais à dîner, par envie. Je me ferais belle pour toi. J’irais chez le coiffeur et porterais une belle robe. La nuit entamée, tu viendrais chez moi, pour y dormir. Et tu me retrouverais dans mon lit, pas pour y accomplir un quelconque devoir conjugal, mais par désir et pour le plaisir. Et enfin, une fois qu’on aurait vécu toutes ces années d’amour et d’individualité préservés, nous déciderons à la fin, de ne pas vieillir seuls. Et nous emménagerons à l’aube de nos 65 ans, enfin, dans la même maison. Je te cuisinerais mes petits plats avec amour, tu t’occuperais de moi avec douceur et tendresse. Nous recevrions nos enfants et nos petits enfants dans cette nouvelle maison, que nous aurions décorée avec plaisir. Parce que finalement, nous, nous aurions sauvé les meubles…

 

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