Plaisirs régressifs – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 16 juillet 2011

Une fraise Tagada qui colle dans les dents. Des Soucoupes avec de la poudre acide à l’intérieur qui donnent des frissons dans le dos. Des Smarties, des Pez, du Nutella, des bananes écrasées, du Cérélac, du Jello, du Lait Concentré Nestlé, des petits Suisses, un pain au lait jambon/fromage, une saucisse purée, des Petits Beurres, des Choco Prince, des os à moelle, un éclair au chocolat. Des saveurs d’enfance. Des plaisirs régressifs dont on raffole. L’espace d’un instant, le nez plongé dans la crème Chantilly d’un Baba au rhum, on a l’impression d’avoir 4 ans à nouveau. Et le sentiment provoqué est tel, qu’on est capable d’y fourrer les doigts, de s’en mettre partout sur le visage. Y’a-t-il plus jouissif que de se lâcher sur un plat totalement gamin, des pates au Ketchup par exemple, et de s’en donner à cœur joie ? Une sorte de “Comfort Food”, cette cuisine, ce plat, cette friandise, qui ont un effet réconfortant, liés à des émotions. Yummi, la Forêt Noire pour certains, le Custard, les frites froides, la tartine de labneh avec tomates, olives et na3na3 pour d’autres. C’est quand même le pied de pouvoir manger à sa guise ce genre de bouffe. Et de se goinfrer de junk sans culpabiliser. D’ailleurs, y’a rien d’aussi excitant qu’un buffet d’anniversaire d’enfants. Ledit buffet principalement composé pour satisfaire les parents. Petits pains fourrés au thon et à la mayonnaise, kebbés petites boules, mini éclairs au café ou mini babas au rhum, c’est pour les grands. Les petits sont plutôt branchés nuggets/frites et donuts. Rien de ce qui a bercé leurs parents. Dans la longue série des plaisirs régressifs que chacun agrandit à sa guise, on peut trouver tout et n’importe quoi. Pas seulement des crocodiles Haribo ou des Ras el 3abed (récemment renommés Tarbouch), une barbe à papa ou un merry cream acheté à l’ATCL, mais un tas de trucs qui nous relie à notre enfance et à un état d’enfant. Sauter dans la boue, faire de la balançoire, se jeter des coussins à la figure, faire du trampoline sur le lit de ses parents quand on monte dormir chez eux à Beit Mery. Enfourcher une bicyclette pour traverser le pont de Ajaltoun, acheter des pistolets à pétards, faire une bataille d’eau, une partie de beach volley, se casser la gueule en patins à roulettes, jouer toute la nuit à Super Mario Bros et éclater le score de son propre fils, rejouer à Mastermind, au Cluedo. Et faire des choses, plein de choses en cachette. Comme à cette époque où à travers ces petits (et grands) interdits, on manifestait son autonomie, son indépendance. Fumer un joint sur le balcon quand les enfants dorment, manger une part de pizza froide alors qu’on est en plein Dukan, écouter “Holding Out For a Hero” le volume au maximum, danser dans le salon et emmerder les voisins, faire le mur inventant un mal de ventre à son patron pour aller végéter quelques heures sur la plage, mentir en ratant un dîner gonflant et aller faire la bringue à Hamra, revoir Kramer vs Kramer toute seule dans son lit et pleurer comme une madeleine face à Meryl Streep et Dustin Hofmann, finir l’intégralité des Chevaliers du Zodiaque et relire Dragon Ball Z et toute la collection des Agatha Christie. Piquer dans la bibliothèque de sa fille les Gaston Lagaffe, Astérix et autres Cubitus. Faire une boum et danser un slow, se prendre une cuite et arriver à la maison en faisant des “chut chut chut… les enfants dorment”, prendre un fou rire lors de condoléances, manger la salade avec les doigts, casser la tête d’un œuf à la coque et se brûler en épluchant la coquille. Des plaisirs régressifs et enfantins qui ne sont pas forcément les tiens. ;Des plaisirs reliés majoritairement à la bouffe et aux interdit. Des plaisirs qui vont et viennent et réveillent inlassablement des souvenirs enfouis, des sensations oubliées, des joies d’il y a longtemps. Pourquoi ? Pour quelles raisons ? C’est lié à quoi ? Ça voudrait dire quoi ? Ça remplacerait quoi ? Qui s’en fout ! Si on mange du chocolat parce qu’on a besoin de douceur, si jouer à la PS3 fait de nous un adulescent, si aimer les chansons con et kitsch veut dire qu’on n’a toujours pas affiné notre goût musical. On se fout de savoir si on ne veut pas grandir, donc vieillir, donc mourir. C’est juste que se casser les dents sur une pomme d’amour, ça fait du bien.

 

 

 

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