Adieu tristesse – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 23 juillet 2011

Je voulais écrire un papier sur la tristesse. Sur celle qui me gagne peu à peu lorsque, écœurée, je regarde autour de moi. Sur cette tristesse que je ressens quand je vois mon pays tourner en rond, reculer au lieu d’avancer. Parler de mon overdose de cette anarchie ambiante. De ce non-respect des règles et des lois, de l’injustice qui touche les Libanaises, de la vulgarité de certains, de l’incompétence des autres. Je l’ai fait. Je l’ai écrit, le cœur serré, la rage au ventre. J’ai vomi mon fiel sur ces institutions qui nous piétinent, ces responsables qui se foutent de nous. J’ai « déchiré » les automobilistes arrogants, les chauffeurs de services agressifs, l’inutilité des flics, les ouvriers salaces, les chantiers assourdissants et toutes les exactions que l’on peut subir au quotidien… Mais je ne me suis pas sentie mieux. Bien au contraire. Une fois le point final posé, j’ai eu la nausée. Parce que je m’en prenais finalement à moi. Parce que je me crachais à la figure. Et je me suis dit, une fois de plus, que c’était trop facile. Trop facile de baisser les paupières. D’éteindre mon regard et d’oublier le reste. Trop facile de geindre… Parce que le Liban, c’est moi. C’est nous. Et pas seulement eux. Pas seulement ça. Ce ne sont pas uniquement ces cons qui nous insupportent. Ce ne sont pas les politiques qui s’en mettent plein les poches sans scrupules, ni tous ceux qui ne respectent plus rien. Ni l’ordre, ni le moindre sens civique. Ce ne sont pas seulement eux le Liban. Et même s’ils sont all over the place, je n’ai pas envie de me laisser faire. Ni avoir. Alors oui, je peux me faire bouffer par le stress et ce ras-le-bol général. Parce que je ne suis pas la seule à ressentir ça. Je ne suis pas la seule en ce moment à me sentir agressée, mal à l’aise, saturée. À sentir que fallat l’mla2, que l’injustice règne, que nous sommes plus que jamais dans une ère de chaos. Oui, je peux baisser les bras parce que je n’en peux vraiment plus. Parce que chaque jour qui passe, ce pays qui est le mien, ce pays où j’ai choisi de vivre, d’élever mon fils, de penser mon avenir ; je ne le supporte plus. Oui, je peux arrêter de me révolter contre les routes embouteillées, les darak qui (dé)font la circulation, les chantiers qui pullulent, le marteau piqueur dès 7h du matin, les mêmes hommes politiques qui squattent avec leur langue de bois, les plateaux télé des chaines locales. Je peux abandonner la bataille, perdre la guerre et quitter ce pays où je suis (re)venue il y a 15 ans, les yeux plein d’étoiles, les rêves plein la tête, un espoir fou. Je peux plier bagages, me barrer, prendre mon fils sous le bras et le sortir de ce marasme. Ne pas le laisser devenir comme cette génération post-guerre, ces ados de 2005 devenus de vraies saletés ambulantes sans aucun respect de rien. Je pourrais lui ouvrir un compte bancaire sans qu’on me dise que je ne suis pas sa tutrice légale, je pourrais avoir des droits (d’éducation, de santé) et non pas des privilèges, je pourrais intenter un procès au connard imbibé qui a renversé mon voisin alors qu’il était en sens interdit, je pourrais faire en sorte que justice soit faite, je pourrais fermer un restaurant pour manque d’hygiène et vente de viande avariée, je pourrais répondre sans avoir peur, aux remarques indécentes et grossières des hommes que je croise dans la rue, je pourrais payer mes factures d’électricité en sachant que je ne suis pas la seule à le faire parce que d’autres bénéficient d’un état dans l’état… Je pourrais recommencer à (ground) zero ailleurs. Partir de rien et sauver ma peau. Je pourrais. Mais je ne le ferai pas. Je ne les laisserai pas envahir ni conquérir ce pays qui est définitivement le mien. Je me battrai avec mes armes à moi. Et je continuerai à rire et à danser. Je regarderai le ciel bleu, la mer même polluée et ma montagne enneigée. Je tiendrai la main de ceux que j’aime. Et je ferai rejaillir ces sensations-là qui ont fait ce que je suis devenue aujourd’hui. Je fermerai les yeux et me souviendrai de moi descendant de l’avion après les applaudissements des passagers, cette bouffée de canicule humide qui me prenait au visage. J’aimerai à nouveau l’odeur de l’aéroport. J’aimerai le sourire des gens les bras chargés de fleurs, les larmes des enfants, le « bonjourik » du type au Amn el 3am, parce que c’est là que tout commence… J’aimerai Beyrouth, encore et toujours, autant que je la hais.

 

 

 

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