Une question de timing – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 30 juillet 2011

Prends ta vie en main, choisis ton destin, ne laisse pas la fatalité te tomber dessus. Tu veux bousculer ton karma, déjouer ta numérologie, faire valser les astres et exploser les boules de cristal. Tu veux. Si ton désir est plus fort que tout. Si tu veux que ta volonté soit faite. Si tu sais que le train ne passe qu’une fois. Que de vie, on n’en a qu’une… Mais tu ne peux pas. Et tu n’y pourras jamais rien. Nous ne sommes pas les maître(sse)s de notre instant. Quelles que soient nos croyances ou notre philosophie. Le hasard n’existe pas. Les coïncidences non plus. Ce sont eux, elles, lui, qui décident. Tu n’es rien et tu n’auras rien, si tu n’es pas dans le bon moment. Tout est une question de timing. Le voilà le secret de mon/notre univers. Le timing. Une espèce de cocktail prodigieux d’éléments qui constituent une vie. Un point d’intersection, là, au milieu d’un tracé d’équerre. On y plante la pointe du compas et soudain, cela devient un cercle vertueux. Les éléments, les astres, la conjoncture, peu importe comment vous les nommez, se rejoignent à un moment bien précis. Le Big Bang. Pas avant l’heure. Pas après l’heure. Juste au bon moment. Comme un battement d’aile de papillon. Un événement qui en conduirait un autre qui en provoquerait un autre, et ainsi de suite. Un petit grain de sable qui viendrait interrompre le mécanisme, bloquer les rouages, stopper la machine. Il faut savoir surfer entre les lignes. Faire une analyse de sens. Comprendre qu’on y est, que c’est là tout de suite, ou jamais. Sauf que ces signes-là, ces messages-là, quasiment personne n’est à même de les lire. Presque personne ne sait les déchiffrer. Les traduire. On croit pouvoir reconnaître le message subliminal. Et pourtant. Pourtant, rien ne laissait présager le dénouement d’une rencontre, d’une union, d’une amitié. Que se serait-il passé si on s’était croisé à un autre moment, un autre jour ? Ailleurs. Si tu avais traversé la rue une minute plus tard ? Si vos regards ne s’étaient pas rencontrés ? Si elle n’était pas arrivée à temps ? S’il ne t’avait pas retenue ? Que se serait-il passé si je ne t’avais pas aimé(e) ? Que serait-il advenu de nous, si tu n’avais pas pris la tangente ? Si vous n’aviez pas terminé une histoire avant de la commencer ? Es-tu toi aussi, La merveilleuse passante de Baudelaire ? Cette passante que « j’eusse pu aimer ». J’aurais pu, mais je ne l’ai pas fait. Je l’ai frôlée des yeux. Et elle a continué son chemin. J’aurais pu l’aimer, mais je ne l’ai pas fait. Le conditionnel. Un temps qui ne relève que l’irréel du passé. Une question de timing. Pour toutes les histoires. Pour les amours surtout, mais pour toutes les autres aussi. Parce que c’est ainsi que ça se joue. C’est ainsi que ça fonctionne ou que ça foire. Un entretien, un contrat, une rencontre, une union. Il y a eu ce moment M, cette minute M, qui a tout chamboulé ou tout éclairé. Mais c’est compliqué tout ça. Extrêmement compliqué. Parce qu’il faut pouvoir. Vouloir. Parce qu’on n’a pas toujours envie d’attendre que ça arrive. Parce qu’on ne peut pas se dire éternellement, que de ce moment de vide ou de flottement, que de ce non-moment, il résultera quelque chose. Il y a des fois où on a envie de forcer le destin, de forcer les choses, de forcer la main. De sortir de ce sas, de cet entre-deux… On peut, paraît-il focaliser sur notre énergie et notre karma. On peut bousculer les événements, dévier le train et sauter dedans quand il faut. On peut en travaillant sur soi-même, en cherchant à mieux se connaître, rectifier le tir… Oh et puis merde. Cet instant T, j’ai envie de le saisir. De le secouer, de l’étirer dans tous les sens. J’ai envie de le créer, de le faire naître. J’ai envie de construire mon château de cartes, avec de l’Altico. De faire voler en éclats les aiguilles de ma montre, la position des planètes, le croisement des étoiles. De tenter le tout pour tout, quitte à me prendre un mur, à me brûler les ailes. J’ai envie d’envoyer paître mes certitudes, de tacler le destin. De les confectionner, ces moments Z, R ou D. De ne pas attendre demain. De faire aujourd’hui. Là, maintenant, tout de suite. Putain de (bad) timing.

 

 

 

 

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