High School – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 6 août 2011

On a beau avoir quitté les bancs de la maternelle, l’école, le collège, les terrains de foot, la salle de physique, la cour de récréation, laissé derrière ces quinze années de notre vie, on a beau les avoir enfouies, cherché à les oublier ; “you’ll never leave High School”. Jamais. On ne quittera jamais définitivement l’école. Ni ses blessures, ni ses joies, ni ses peines. On ne pourra jamais effacer le tableau noir de notre enfance/adolescence. Ces années-là sont inscrites au marqueur indélébile dans les fondations de notre moi. Quelles que soient les voies que nous avons empruntées, le chemin que l’on a tracé, il restera dans le reflet du miroir, une petite part de cette jeune fille timide, de ce jeune homme acnéique, de cette demoiselle complexée ou de ce mec ultra branché. Quoi qu’il arrive… Ancrée pour toujours cette perception de l’autre aussi. Des autres surtout. Même après 20 ans, le bac en poche depuis belle lurette, après un mariage, un divorce, des enfants, une carrière, on gardera éternellement notre regard de teenager sur ce pauvre nerd, qui cachait ses démons derrière ses lunettes épaisses. Il aura beau avoir réussi dans l’informatique, mis des lentilles, s’être émancipé, libéré, rien n’y fera. Il sera le nerd à qui on n’a pas envie de parler, celui dont on se moque, celui pour qui on n’a pas eu un seul regard. Rien que du mépris. Et de l’intérêt parfois, quand il s’agissait de lorgner sur sa dictée à laquelle, bien sûr, il allait avoir vingt sur vingt. Aujourd’hui, il a 40 ans le nerd. Il est grand et beau, son sourire en coin est tout aussi méprisant que le vôtre il y a 30 ans quand il a essayé de vous embrasser. Il est plus heureux que vous, et quand votre copine vous annonce qu’elle est avec lui, vous êtes estomaquée, parce que jamais mais au grand jamais vous n’avez perçu chez lui un quelconque trait sexuel. Manque de pot. Parce qu’en plus, le sexy boy de l’époque, le footballeur le plus populaire de la classe de 5eA, le jaggal du lycée, celui pour lequel elles se pâmaient toutes, celui qui est sorti avec ces “toutes”, qui vous a agrafée sans le moindre scrupule à son tableau de chasse, et qui vous a épousée, faute de mieux, est devenu le type le plus abject qu’il soit. Une espèce de vieux schnoque au crâne dégarni, un kerch bedonnant, une ambition avoisinant celle d’une limace dans un 200 mètres, un looser. Un looser d’aujourd’hui. Ça casse le mythe. C’en est fini avec le fantasme de sa jeunesse. Ça arrive tous les jours. Dans le monde virtuel de Facebook dont le but initial était de retrouver ses anciens copains de classe, et dans la vraie vie. Comme avec ces potes de Terminale qui ont bourlingué pendant des années et qui pensent encore qu’ils étaient les plus cools de la récré, les plus beaux du quartier. Il reste encore quelques minettes attardées qui écarquillent les yeux à leur passage, parce que ces mecs-là avaient deux ans de plus, étaient en classe de seconde quand les demoiselles étaient en quatrième, elles. À cette époque-là, deux ans, c’était énorme ! Ça faisait une sacrée différence. Aujourd’hui, on ne compte même plus les dix années d’écart… quand on vient de faire connaissance. Les 20 mois qui nous séparent des “petits dans l’autocar au fond”, ils pèsent encore et toujours. On ne relativise pas face à l’image qui colle à la peau, face au(x) souvenir(s) de l’adolescence. On ne se déleste pas facilement des idées reçues. Et même si on est sorti à ce moment-là de l’adolescence pour entrer dans l’âge adulte, on reste définitivement et éternellement scotché à nos préjugés de jeunes cons. C’était un boudin, une allumeuse, une fille aux mœurs légères, une truie, une boutonneuse, un fayot, le dernier de la classe, un rapporteur, le fils du prof, un dragueur, un mec qui a eu le bac à l’oral, a raté son permis de conduire cinq fois, s’est pris un râteau, un weird, le premier et grand amour de sa voisine de cantine… Promo 91, c’était il y a vingt ans. Les retrouvailles ont été dures. Pour tout le monde. Face à ce grand dadais qui me plaisait tant, j’ai cherché à cacher mes yeux derrière mes lunettes, que je n’ai plus, mais qui me pèsent toujours autant. Je suis devenue blonde et journaliste, et ce n’est peut-être pas un hasard si j’ai, chaque année, été déléguée de classe, ce que je serai probablement, quelque part, ad vitam æternam.

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