Mots d’où – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 13 août 2011

On dit que la parole est d’argent et le silence d’or. De diamant, de platine et de chêne aussi. Comme il peut être appréciable ce silence, surtout maintenant, là, en ce moment où tout n’est que bruit et fureur, agitation et boucan. Enjoy the silence. C’est beau un silence. Ça en dit long. C’est souvent éloquent. Il y a des jours où on n’a pas envie de parler. Et encore moins d’écrire. Où on ne trouve pas ses mots. Les bons mots. Des jours (et des lunes) où l’inspiration ne vient pas. Où les mots ne trouvent pas leur place. Ni seuls, ni en début de phrase, ni en fin. Et encore moins au milieu. Il y a des jours, comme ça, où le vocabulaire fait défaut, où le langage devient une plaie… Et puis, ça revient. Une logorrhée inexplicable. Des heures de paroles, des fragments de discours, une correspondance romanesque, une discussion à bâtons rompus, sans frein, ni limites, ni aucun tabou. Un jour avec, un jour sans. Une espèce de va-et-vient boulimie/anorexie des mots. Une confession ; un silence. Malheureusement, la plupart des gens ont peur du silence. Il est pour eux synonyme de néant, de vide. On cherche à écraser le silence terrifiant et on ne fait que du bruit. Pourtant le langage, sans l’espace d’une certaine forme de silence, perd tout son sens et peut noyer la pensée dans le bruit des mots. Il y a ceux qui noient leur chagrin dans l’alcool et ceux qui noient leurs angoisses dans le bruit. Alors, on parle. Tous azimuts. On remplit le silence, on bouche les trous. On anéantit la ponctuation, on ne reprend pas son souffle, on enchaîne les mots, les phrases, sans faire de pause. On jette aux orties les points virgule, les points de suspension, les tirets. Cette ponctuation qui donne les silences. Une parenthèse est un silence. On s’arrête, on se tait. Un torrent de mots, et puis une trêve. On saute à la ligne. On recommence. On écrit un nouveau chapitre. On ferme un livre. Cette alternance paroles/silence est nécessaire. Verbaliser, dire, mettre des mots sur des sensations, de sentiments. Utiliser des onomatopées parfois plus expressives qu’un mot, se cacher derrière une métaphore quand les mots font mal. Exprimer, formuler. C’est vital. Sauf que. Sauf que l’abus de mots peut être périlleux. Tout autant que le silence. L’abus de mots est dangereux. Trop en dire. Trop en utiliser, anéantit leur signification, leur fait perdre leur valeur. C’était le mot de trop. Celui qu’il ne fallait pas dire. Celui qui a tout détruit. Mefte7 el char kelmé. Souvent, on rate une occasion de se taire. On aurait dû y penser. Avant. Parler pour ne rien dire ou pour en dire trop. C’est idem. “Parle si tu as des mots plus forts que le silence, ou garde le silence”. Euripide. Garder le silence. Être obligé. De se taire, de se fondre dans le mutisme, de ne pas ouvrir la bouche. C’est là que le silence devient effroyable. C’est ce silence-là qui ronge. Celui qui étouffe. Quand on n’a pas le droit de parler, dans une situation difficile, parce qu’on ne peut pas. Parce que la société nous l’interdit, la morale aussi. Ce silence-là est abominable. C’est un silence qui tue. C’est le silence qu’on abhorre. Pas le silence de la quiétude, ni celui de la paix. Voilà pourquoi il faut profiter de ces moments de silence. Ceux qui nous réconcilient avec nous-mêmes, ceux qui nous permettent d’y voir plus clair. Ceux qui nous calment. “Écoute le silence Raphaël”. N’allume pas tout le temps la télé, ne mets pas la musique, en permanence à fond, ne crie pas. Savoure le silence et ce qu’il veut dire. Écoute-le te raconter des histoires, laisse-le te caresser, laisse-le t’expliquer que la vie est ainsi faite, donne-lui l’occasion de t’apaiser. Profite du silence, même à deux. Surtout à deux. Ces silences-là en disent plus, en disent long. Le silence des amoureux, le silence des regards, le silence qui entoure un baiser. Écoute la musique du silence. “Ô privilège du génie ! Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui” disait Guitry. Laisse le silence t’habiter, te remplir. Et si tu as envie de parler, écris. Couche tes paroles sur une feuille. Regarde-les, lis-les, visualise-les. Tords-les. Fais les se succéder, interromps-les. Mets des points, deux même, si tu en as envie ; va à la ligne, écris dans la marge. Surtout dans la marge.

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