Tomber de plus belle – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 20 août 2011

Deux fois en un mois. Tomber en descendant dans des escaliers, deux fois en un mois, ça doit vouloir dire beaucoup. Pourquoi est-ce qu’on trébuche à deux reprises, alors qu’avant ça, on n’était jamais tombé dans les escaliers. Jamais. Telté sebté ? Et la prochaine fois, je tombe dans quoi ? De quoi ? Pour quoi ? Si le mot tomber a plusieurs définitions : faire une chute, perdre le pouvoir, disparaître et devenir (tomber malade), à l’origine, il vient d’un mot du 12e siècle qui avait un autre sens. Celui de danser, sauter ou faire la culbute. Cela venait de l’anglais « to tumble » et de l’espagnol, « tumbar ». C’est joli comme signification. Danser pour tomber. Danser amoureux ? C’est presque plus adéquat que tomber amoureux. On tombe un peu trop, non ? Dans la sémantique, on tombe trop. On tombe amoureux, on tombe malade, on tombe enceinte, on tombe des nues, on tombe à pic, on tombe sur quelqu’un, on tombe pour quelqu’un, on tombe mal. On a quand même cette amère sensation qu’on ne fait que trébucher. Si la vie est faite d’embuches (certes), trébucher n’est pas ce qu’on préfère. Pourtant, on chute, on perd l’équilibre, on est attiré au sol par son poids. Et quel poids. Le poids de quoi finalement ? Qu’est-ce qui nous fait tomber ? Au sens littéral du terme. Un homme, une femme. On est entrainé dans une chute de haut en bas. Une espèce de montagne russe émotionnelle. Avec un, deux, trois grands huit. Le cœur descend dans le ventre où il rencontre des papillons, remonte vers le cerveau, repart dans les jambes qui vacillent, pour finir en faisant un tour par l’épiderme. On tombe amoureux. On le devient et on s’écrase, attiré au sol par le poids de l’autre. Tomber en amour. Comme en anglais. On a perdu le pouvoir, le contrôle de soi, on est renversé, retourné, bouleversé. Un enfant ? On tombe enceinte. Tout tombe dans l’enceinte de soi. Là, au milieu du corps, dans le battoun. Tout vole en éclat. Les certitudes, les croyances, la notion d’amour. On découvre, on rencontre et on devient mère. Ça nous tombe dessus, comme ça… Tomber de haut. De toute sa hauteur. On est déçu, (mal) surpris. On tombe. Les bras nous en tombent aussi. On tombe à terre. A la renverse. Sur les genoux. On se plie, on subit, on s’incline. On est tombé de tout son long. C’est tombé à plat. Et ça tombe mal. Ce n’était pas le moment pour basculer, succomber, dégringoler. Mais ce fut le bon moment où il/elle est tombé(e) du ciel. A l’improviste. Sans crier gare, sans prévenir. Il/elle a tendu la main. Et ça tombe bien. Les expressions avec le mot tomber sont multiples. Elles veulent tout dire. Tout et son contraire. Il est tombé du ciel, il m’est tombé dessus. Il est tombé pour elle ? Elle l’a laissé tomber. Ne laisse pas tomber les filles, tombe-les plutôt. Un coup on trébuche, un coup on succombe. Un même mot pour parler de bonheur et de douleur. Tomber pour devenir. Doit-on trébucher pour devenir ? Accepter de se rétamer, de se casser la figure (ou la gueule). Devenir, mais en parlant d’un état physique ou moral. Tomber en défaillance, en démence, en syncope. Tomber en pâmoison, en langueur, en léthargie. (Re)tomber en enfance. Y revenir. Et devenir adulte. Tomber en adulte ? Sacrément. On tombe souvent, trop souvent quand on “devient” grand. Pas une chute de vélo ni de skateboard. Une chute, une vraie. Comme celle de Camus. Tomber dans l’erreur, dans la contradiction, dans le ridicule. Tomber dans la misère, dans le malheur, dans le mépris ou en disgrâce. Faiblir donc… mais je préfère laisser tomber ces considérations-là. Parce que je suis bien tombée. Parce que ça tombe bien et que ça tombe à pic. Je ne veux ni choir, ni m’affaisser, ni m’étaler, ni crouler. Je ne veux pas que le sort me tombe dessus. Je préfère joindre, coïncider, aboutir, séduire. Comme une évidence qui tombe sous le sens. To fall ? Non, to raise plutôt. Se lever enceinte, se lever amoureux(se). Et se (re)lever. En enfance (souvent) et sous le charme. Encore et encore.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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