Souvenirs tactiles – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 27 août 2011

Ça aurait pu être Broummana, Aley, Qornet Chehwane, Jezzine, Baalbeck. Ça a été Ajaltoun. Ce village du Kesrouan que l’on traverse quand on monte à Faraya. Ce village situé entre Ballouné et Kleiat où l’on a passé une quinzaine d’étés. Un village hybride où l’on trouve des maisons en pierre et aux toits de tuiles, et des immeubles parsemés ici et là. Un village qui a changé avec les années. Où l’on ne reconnaît plus certains coins. Un village qui a grandi au même rythme que nous. Que moi. Lentement, mais sûrement. On a tous un village « d’été », de vacances. Un endroit où pendant quelques temps, on a passé les mois de juillet et d’août. On y a écumé des étés frais, des fins d’après-midi à regarder le soleil se coucher et le crépuscule arriver, où la nuit était étoilée et les fins de soirées bercées par une aube remplie de rosée… Les souvenirs sont parfois tactiles. Ils s’accompagnent du toucher. De la sensation de la pierre sous la main, de la poussière de chaux qui reste dans la paume. D’une poignée de porte qu’on refermait en douce. Les souvenirs sont également olfactifs. Ils sont remplis d’odeurs. Des odeurs qui réveillent des émotions enfouies et oubliées. Des sensations qu’on croyait disparues à jamais. Il aura suffi d’une promenade sur cette route de montagne pour exorciser les démons d’une adolescence devenue par la suite, des prémices de jeunesse. Il aura suffi d’un arrêt spontané pour revoir en accéléré, quinze années défiler sous ses yeux. Sous ses mains. Debout devant cette maison qui regorge d’un tas de moments heureux et malheureux, on réalise que rien n’est immuable. Même la pierre a changé de couleur. La terrasse couleur terracotta est ensevelie sous la poussière. Pour y accéder, il a fallu grimper. Escalader une série de petits murets. Comme avant. Les reflexes reviennent. On enfourche le premier obstacle en faisant attention de ne pas tomber dans le bir. On s’agrippe au parapet, on se tient à la grille en métal. On saute du haut d’un petit mur d’un mètre cinquante. Sans se faire mal. En jupe et tongs, avec 25 ans de plus. Mais, exactement comme avant. On avance pieds nus. La même chaleur émane du sol. Les herbes mortes ont poussé partout. Le mazar est toujours là, mais la Vierge n’y est plus. A l’intérieur des pierres qui constituent cette mini grotte où on a fait des centaines de vœux (jamais exaucés), on cherche les petits mots qu’on y avait glissés. Ils ont disparu, altérés par le temps. La hézézé sur la « véranda » n’est plus là. Les volets ont changé de couleur. Il n’y a plus personne dans cette maison qui recèle tant de secrets. Mais c’est la maison de notre/mon enfance. Tout revient pêle-mêle : Mar Zakhia, les feux d’artifice à 1000 livres, ces parachutes qu’on avait acheté chez François et qu’on cherchait partout dans le jardin, le poulet de chez Harouni, les fous rires avec ses voisines et ses copines à 2 heures du matin, Rocky qu’on regardait en boucle, l’odeur des figuiers. Et puis le retour vers Paris. Les au revoir lacrymaux et ces gens qu’on reverra ou pas/plus. Et de nouveau Paris. La ville des lumières et ses souvenirs. Tactiles mais également olfactifs, auditifs, visuels et gustatifs. Ces numéros de téléphone qu’on ne compose plus et qu’on connaît toujours. Le 337 98 30, sans le (4), sans le (01). Les trajets en bus, à l’arrière du 83, la moiteur du métro et ses lignes qu’on savait par cœur. Les religieuses au chocolat, la texture du croissant au beurre, l’odeur des cahiers à la rentrée scolaire. Ces rues que l’on arpentait sans plan, le Jardin des Plantes, Censier d’Aubenton, la rue Pierre Nicole, le Beaugrenelle. Le bois des bancs sur le Pont des Arts, les lumières des réverbères et la Tour Eiffel qui ne s’allumait pas la nuit. Le chantier du Palais Omnisport de Bercy visité en classe de CE2. L’ivoire des touches du piano sur lequel on prenait des cours, les bracelets brésiliens qu’on faisait dans sa chambre tapissée de poster boys, la sortie en salles de E.T. au Pathé Marignan Concorde dans le froid glacé des Champs Elysées, les figurines de Star Wars qui s’entassaient à côté des cubes en bois et des Barbies aux cheveux découpés. Des sensations d’adolescents qui reviennent à la charge entremêlés à des sentiments d’adultes. Dont ce doux sentiment qu’on a grandi…

 

 

 

 

 

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