des mots pour le dire – médéa azouri – l’orient-le jour – samedi 24 septembre 2011

Tais-toi. Ne parle pas. Ne dis rien. Ne réponds pas. Ne raconte pas. Laisse, ça va passer. Oublie. Chut… Pourtant, on aimerait s’exprimer. Dire tout haut. Crier, hurler,  susurrer, murmurer. Parfois on le veut, souvent on ne le peut pas. On s’autocensure, on nous recommande le mutisme, on n’est pas habitué. On n’a pas été élevé dans une famille de dialogue, ni de paroles. Ici, on a l’habitude de (se) taire. C’est mieux, dit-on. C’est vrai, ça prend moins de place. Ça fait moins de bruit. Et puis, c’est plus facile à (dis)gérer. S’il n’y a pas de mots, il n’y a pas de maux. Enfin, c’est ce qu’on croit. C’est beaucoup plus simple. Quelle absurdité. Il faut des mots pour les maux. Quels qu’ils soient. Se taire n’est pas une solution. Loin de là. Se taire ne fait pas oublier. Au contraire. Si rien n’est énoncé, les maux ressortent. Ils reviennent à la charge, sans crier gare. On n’est pas à l’abri de son inconscient. Si rien n’est formulé, les maux reviendront sous d’autres formes et porteront d’autres noms. Ils seront tour à tour ulcère, déprime, lumbago, peu importe, mais ils seront. Lapsus, acte manqué, rêve. Il faut des mots, il faut mettre des mots, sur les choses de la vie, des sensations, des sentiments, un comportement, une douleur, une situation. Il faut dire, sans chercher à travestir. Il faut nommer sans chercher à fuir. C’est dur. C’est même très dur. Mais il n’y a rien de plus apaisant que de trouver les mots justes pour le dire. Des mots légers, sincères, graves, mais des mots. Si on ne peut pas le dire, il faut l’écrire. Mais il faut formuler. Poser un mot et ne pas le contourner. Il faut du courage pour accepter de dire. De la force pour prononcer ces mots-là : je t’aime, je souffre, je vais mal, j’ai peur, adieu, tu es belle, je te déteste, je vais mourir. Si, on ne déclare rien, on pervertit. On se cache derrière une métaphore ou une image, un mot flou et vague. « Après ; heydek’l marad ; ce n’est pas toi c’est moi ; je ne sais pas ; peut-être ; bientôt ; ça ira ; tu n’es pas laid ; je t’aime bien ». C’est mieux pour certains, pour beaucoup même. C’est plus facile. De s’abriter derrière des mots approximatifs. Comme ça le doute est permis. Heydek’l marad. L’autre maladie pour ne pas dire cancer. Après, pour ne pas dire la mort. Je t’aime bien, pour ne pas dire je ne t’aime plus. Et on ne comprend pas bien. Tout devient flou, vague. Et c’est insupportable. On tait ce qu’on ressent, comme ça on croit que ça n’existe plus Il faut des mots, du courage et du vocabulaire. Pour employer le bon mot, il faut du vocabulaire. Pour dire ce qu’on a à l’intérieur. A l’intérieur de l’esprit, à l’intérieur du cœur, à l’intérieur de l’âme. Et qu’ils soient bons ou pas, qu’ils soient beaux ou laids. Ne pas jouer l’imprécis(e) ni l’ambigu(e). Il faut appeler un chat, un chat. Au sens strict, littéral, absolu. Et un chat peut être tigré, bâtard, de gouttière, persan, castré, siamois. Mais c’est un chat. Et c’est une exactitude. L’amour aussi. C’est une flamme, une affection, un engouement ou une passion. De la folie également ou une ardeur, une pulsion, une passade, une jouissance, une euphorie, une fantaisie ou une liaison… La peine aussi et la douleur. Ce peut être une désolation, une torture, un calvaire, un simple gémissement, un chagrin, une blessure, une détresse, un gouffre sans fond, un désespoir. Il ne faut pas avoir honte de mettre des mots pour essayer de comprendre. Comprendre pourquoi et comment. Comme ça, on intègre, on conçoit l’inconcevable, on permet l’impossible, on saisit l’insaisissable. On aura mis des mots sur la haine, la beauté, la peur, la joie, la maladie, la naissance. On dira, tu me manques au lieu d’un léger tu nous manques. I love you, plutôt qu’un Love you rapide… Je te dirai mot pour mot, des mots bleus et des mots tendres, en un mot, je te dirai tout ce que je pense, je t’écrirai un mot et le glisserai sous ta porte, je ne te parlerai pas à demi-mots, je préfèrerai t’inonder de gros mots ou de mots savants, de mots d’ailleurs, de mots anglais, je ne mâcherai pas mes mots, je te donnerai le mot de passe, j’aurai des mots avec toi et je te dirai deux mots, un mot d’ordre même, et tu me prendras au mot, même si je les cherche, je ne ferai pas de jeux de mots parce que je connais le fin mot de l’histoire. Mais j’aurai toujours le mot de la fin. Parce que je l’aurai dit. J’aurai toujours le dernier mot. Toujours.

 

 

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Reprise – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – Samedi 10 septembre 2011

C’est la rentrée, hélas. Je déteste la rentrée. Mon fils aussi. Et on déteste l’école. Lui, comme moi. Le réveil à l’aube, la pluie, le matin quand il fait encore nuit, le cartable qui pèse une tonne, la prof de maths qui fait la gueule, le proviseur qui a décidé de serrer la vis et les cours qui n’en finissent pas. Ça fait 20 ans que j’ai quitté les bancs de l’école et pourtant, à la veille du grand retour, j’ai une boule dans l’estomac, l’angoisse du dimanche soir qui revient à grand pas et celle de 18 heures (l’angoisse vespérale, dit-on) qui me fout le cafard. Comme si c’était l’heure où je dois m’asseoir à mon bureau et faire mes devoirs. Réviser mon contrôle de géométrie dans l’espace (déjà qu’ici, je ne sais pas vraiment où je suis, alors, franchement me demander de me situer dans l’espace…), réciter L’Albatros ou (re)jouer Phèdre. L’année a beau débuter un 1er janvier, pour la plupart d’entre nous, l’année commence véritablement le 1er septembre. Quelle angoisse. Il fait encore beau, le soleil nous toise et le ciel bleu nous fait de l’œil, et pourtant… C’est maintenant qu’on aimerait aller faire la bringue dans les vagues, c’est maintenant que la mer est belle, que les plages sont calmes, que les routes se vident et que les bars sont sympas. C’est maintenant qu’on aimerait avoir des vacances beyrouthines. Des vacances à Beyrouth. Nous ne sommes pas arrivés à la mi-septembre qu’on a déjà besoin de repos. « De temps en temps, il faut se reposer de ne rien faire », disait Cocteau ? Sauf que là, même si on a cherché à glander tout l’été, on a fait beaucoup plus que lors d’un trimestre de boulot. Ces mois de juillet et d’août nous ont sacrément fracassés. Sous le teint bronzé, on cache de vilaines cernes et si on a perdu quelques kilos avant le solstice de juin, on a la méchante surprise de voir sur la balance : +3. A force d’ingurgiter cocktails et autres vins rosés, de s’enfiler des burgers et des figues pendant deux mois non-stop, on accuse le coup une fois septembre revenu. Je déteste la rentrée. Parce qu’on se sent obligé de prendre des bonnes résolutions qu’on ne tiendra pas trois jours, à l’instar de celles qu’on a prises le soir de la Saint-Sylvestre. On reprend le sport et les lombaires ne suivent pas. Mais pourquoi ? On n’a pas arrêté de danser tout l’été, même sur les tubes les plus pourris, comme ceux de Pitbull et de J-Lo et l’horriblissime et improbable « Loca People, What the fuck ». Logiquement, les fessiers devraient être d’acier et la graisse fondue. Mais non. Entre deux mouvements de lambada (revue et mal corrigée par la Lopez) qu’on enseignait aux gamins du quartier, on s’est fait plaisir avec des shots de tequila glacée. Côté cellulite, ça n’aide pas. Saleté de peau d’orange. C’est la rentrée et voilà venu le temps du ménage d’automne. Le pire. Le plus vicieux de tous les ménages. Plus pernicieux que celui du printemps, parce qu’il annonce l’hiver, les averses et les orages surtout. Faut nettoyer, trier, ranger. Tout. Les fringues qu’on ne supporte plus de porter et qu’on va se coltiner jusqu’à la mi-octobre au moins, les cahiers et les livres scolaires de l’année écoulée, les amours d’été qui pâlissent au coucher du soleil et les maillots de bain qui sentent le chlore. Et nous voilà, comme au mois d’avril, dans un début d’entre-deux saisons. Et il va falloir se remettre à bosser. Et dur. Finis les horaires d’été, les demi-journées et les mercredis off, qui finissaient dans un jacuzzi mousseux à la place d’un conseil d’administration. Finies la glande et l’oisiveté. Mais on a tellement besoin/envie de vacances. Surtout qu’on passe tous les déjeuners de bureau à écouter les autres nous raconter les îles grecques, l’Argentine, la mer turquoise au large de la côte amalfitaine, alors que nous on s’est juste tapé une crique à Chekka, pile en dessous de la cimenterie. Genre, on été au Nord pour échapper au dépotoir de Saïda. Ouéhéhé… Allez, ça va aller, c’est la rentrée et les gosses ne seront plus dans nos pattes à demander chaque matin : « On fait quoi aujourd’hui ? ». Plus besoin d’étaler les crèmes solaires, de gonfler les bouées et autres jeux gonflables, ni de voir le merry cream couler sur le tee-shirt tout propre qu’on vient de repasser. Terminées les heures passées dans l’eau verdâtre de la piscine pour enfants. Mes congés payés, je les prends maintenant. Je m’évade sans crier gare. Pour moi ce sera, mini vacances et grandes décisions.