Plaisirs actuels – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 26 novembre 2011

Tu sais, quand j’étais petite, quand j’avais 6 ans et demi, les cellulaires n’existaient pas. On n’avait ni iPod, ni iPad, ni Blackberry, ni 150 chaînes de télé. On écoutait de la musique grâce à un walkman qui pesait trois tonnes et on faisait inlassablement rewind pour réécouter un morceau – sauf si on l’avait enregistré plusieurs fois à la suite. On achetait des albums complets de musique, en vinyle puis en cd et on connaissait toutes les pistes, appréciant le track 3, jamais sorti en single. On s’écrivait des lettres et on languissait avant de recevoir la réponse, postée trois semaines avant s ou envoyée par l’intermédiaire d’une connaissance qui faisait le trajet Beyrouth/Paris ou vice et versa. On regardait quasiment tous, les mêmes programmes télé et on en parlait avec enthousiasme le lendemain à la récré. On collectionnait les timbres, les K7, on enregistrait les matches de Rolland Garros sur des vidéos 240 minutes en espérant que Connors irait à bout de McEnroe en trois sets. Les dimanches de pluie, on jouait au Tarnib,  à Simon, à la Bonne Paye, au Monopoly, au Cluedo, au Trivial ou au Risk. On jouait à plusieurs. On écoutait de la musique ensemble, sur un tourne-disque qui “lisait” les 78 puis les 33 et les 45 tours, et on se sentait über tendance quand on s’était procuré un maxi 45 du dernier Prince. On mangeait des Rass 3el Abed et non pas des Tarbouche, on estivait dans des régions encore boisées, et on partageait plus qu’un repas. Papa nous faisait découvrir Elvis Presley, les Beatles, Bob Dylan, Polnareff et Stevie Wonder, tandis que maman nous initiait aux lectures terrestres… Mais est-ce que tout ça, veut forcément dire que c’était mieux avant ? Qu’on était mieux sans téléphones portables, sans instant messaging, sans Internet ? L’avantage de chevaucher deux millénaires, d’avoir connu une époque désormais révolue, d’avoir écrit manuellement, d’avoir troqué nos compilations faites maisons sur bandes contre des morceaux téléchargés sur iTunes, d’avoir appris à taper sur une dactylo, puis avoir appris à dresser une souris, puis un trackpad et enfin de manier avec adresse les fonctions de nos doigts sur les écrans des iPod/iPad/iPhone et autres iConcepts ; c’est qu’aujourd’hui, on sait. On connaît les différences, on maitrise le avant/après. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, c’est vrai. Mais ce n’est pas en regardant sans cesse le passé, qu’on ira de l’avant. Oui, c’était parfois mieux avant, mais c’est aussi mieux après. Et surtout pendant. D’accord, on est dans une époque speed, face à une nouvelle génération du tout, tout de suite. Une ère de grande communication où prime l’individualisme. Où le monologue a plus de place que le dialogue. Certes. Il est vrai qu’on ne s’assoit plus en famille pour écouter la voix d’Asmahan grésiller sur le gramophone familial, mais il ne tient qu’à nous/vous de faire découvrir aux enfants, aux petits enfants, la beauté d’un texte comme celui de “Ya habibi ta3ala”. Et puis, avouons-le, il est bien plus agréable de pouvoir joindre quelqu’un à 3 heures du matin quand on a un gros coup de blues, que de soulever le combiné en attendant que la ligne arrive. Ça aurait été plus rassurant durant les événements (comme on dit), si on avait eu Twitter, Facebook ou France 24 pour savoir ce qui se passait. Pour comprendre, pour avoir des nouvelles, pour ne pas avoir peur. C’est vrai qu’aujourd’hui, la surprise n’existe presque plus. On s’attend à tout. Mais au moins, on peut s’attendre parfois au pire, et donc le prévenir. Et puis, franchement, c’est sympa un chat sur BBM. Prendre des fous rires à quatre sur un groupe appelé Heart, dire qu’on arrive dans 5 minutes, glisser un émoticon de diablotin aussi éloquent qu’une proposition indécente. Oui, avant on s’écrivait, on entretenait une correspondance à coups de missives et autres pigeons voyageurs. Mais oui, on se séduit encore avec des mots. Un sms en entrainant un autre, une intimité qui se crée, une histoire qui débute. On s’engueule plus souvent aussi, c’est vrai, parce que l’intonation n’y est pas, mais on se réconcilie plus vite également. La différence, c’est qu’aujourd’hui, on a le choix. Le choix d’aimer ou de ne pas aimer. On n’est plus obligé d’acheter tout un album parce qu’un morceau nous a plu. On sélectionne, on invente notre propre jukebox. Un jukebox où se mêlent chansons, émotions, photos, souvenirs, messages. Un jukebox… comme au bon nouveau temps.

 

 

 

 

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Sahten – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 19 novembre 2011

Peler les oignons et l’ail. Les couper grossièrement et les hacher ensemble au blender. Plonger les tomates dans de l’eau bouillante, les peler et les couper en dés. Dans une casserole, faire bouillir les petits pois jusqu’à ce qu’ils cuisent (mettre du sel dans l’eau)… Va pour une bazella wou riz. Demain, ce sera fassolia ou mloukhié, une ma2loubé peut-être, et vendredi, mjadra. Du tabekh. Une yakhné. Des ragoûts libanais. Dans la plus pure tradition. La recette, je la tiens de ma mère, qui la tenait de la sienne. Elle est passée de génération en génération. Et puis, ça s’est arrêté. Net. Comme ça. Faute de temps et surtout faute d’envie. On ne cuisine plus beaucoup dans les maisons. On se fait livrer, on commande un plat du jour tous les jours, on mange light, on a une tebbakha ou maman s’occupe d’envoyer ses petits plats deux fois la semaine. C’est dommage. Parce que faire la cuisine à ceux qu’on aime est quelque chose de terriblement beau. De généreux. Choisir un plat, sortir son cahier de recettes, aligner les ingrédients et disposer le matériel. Utiliser une cuillère en bois, un saladier en stainless. Pétrir, mélanger, saupoudrer, enrober, faire revenir, réserver, mouliner, caraméliser, beurrer, cuire. Mettre les petits plats dans les grands, dresser la table. Sans chichis. Accueillir autour d’un plat unique. Une grande paella, un riz au poulet, un gigot de 7 heures. Ouvrir une bonne bouteille, puis deux, et trois. Passer au fromage et à la labné, aux olives et au na3na3. Goûter au baba au rhum fait maison et enfin, lever les mains et compter sur les doigts les preneurs de café noir ou de café blanc. Un rituel que très peu de gens continuent à faire. La maîtresse de maison ne passe quasiment plus jamais derrière les fourneaux. Ni pour ses invités et encore moins pour ses enfants. Akel beit ? En delivery ou à emporter. Pas fait maison quoi. « Chou ? Mech tabkhin lyom ? ». Et que l’on commande une labnié chez Noura, une siyyadiyé au Abdel Wahab, une kebbé saniyé chez Tabkha ou whatever, parce qu’il faut que les enfants mangent sain. « Tu sais cuisiner ?! ». « C’est toi qui a fait ce daoud bacha ? Tu sais faire du coussa ? Tu sais les farcir ? Et cette sauce, c’est de toi ? ». Incroyable. Si pour les repas de tous les jours, c’est la croix et la bannière et qu’on préfère ne pas se fouler la rate à faire une soupe (le plat le plus doux et le plus convivial), faut pas s’attendre à dîner « home made » chez ses amis. Le catering est plus approprié. On fait le menu, souvent compliqué, et on demande. Un plat de poisson, un de viande, un de poulet. Trois ou quatre entrées. Trois ou quatre desserts. Le manty est à la mode ? Eh bien, va pour ce plat arménien (ultra traditionnel) qu’on vient de découvrir, ça fera exotique. Exotique, exotique, c’est beaucoup dire. Non seulement, il fait partie de notre histoire culinaire, mais en plus, on le retrouve à chaque dîner, puisque comme souvent, tout le monde commande la même chose de chez le même pourvoyeur de mets pour les mêmes invités. Ni exotique, ni original. C’est bien dommage tout ça, parce que le repas, est le moment de convivialité par excellence. Celui où on se retrouve, où on parle, où on se passe le pain, où on sert le vin dans le verre du voisin de table, où on disserte sur ce que l’on mange, où on échange, où on rit. Un moment de partage, qui lui aussi tend à diminuer dans certains cercles au Liban. La femme ne cuisine pas et ne sert pas non plus. À la bonne franquette ? Avec un serveur en livrée, un autre qui vous verse du vin blanc à ras-bord, sans se soucier s’il va se réchauffer ou pas, et deux jeunes filles du personnel de maison pour enlever un plat, remettre un plat, soulever un plat, souffler sur le plat quand il est chaud. Tout ça pour une douzaine de personnes. Amis de la simplicité, bonjour. De toutes les manières, ce genre d’événements ne risque pas de se produire souvent, on a fini par quasiment ne plus se voir dans les maisons. Ces grands intérieurs qui restent la plupart du temps vides. Parce qu’on se préfère se voir au restaurant. Vous faites quoi ce soir ? On se voit ? « On va dîner ? ». Venez plutôt manger chez moi, je vous ferai une soupe aux champignons…

 

 

 

Cadeau empoisonné – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 12 novembre 2011

UN PEU PLUS DE… cadeau empoisonné.

 

Il y a quelques jours, j’ai reçu un cadeau d’une grande marque de cosmétiques. Le truc dont les femmes raffolent. Un rouge à lèvres rouge sang ? Un fard à paupières doré ? Un gloss glittering ? Un blush teint rosé ? Un vernis nude ? Nop. Un baume anti-rides, laser effect nouvelle génération. Je suis censée le prendre comment ? Comme un geste élégant et courtois qui finalement, pense à mon âge (plutôt) mûr ? Ou alors je le prends super mal parce que soudain, un petit flacon me rappelle que même si c’est bientôt mon anniversaire, que je joue encore à Angry Birds, à la wii, que j’écoute Beth Ditto, aime Ryan Gosling, porte des Dr Martens… je n’ai plus 20 ans. Un cadeau adorable. Mais difficile à digérer. Une sorte de cadeau (un peu) empoisonné. Comme ce robot multi fonctions offert par sa maman, le premier Noël que l’on célèbre en femme mariée. « Ma fille, tu es désormais une ménagère ». Ouéhéhé. Genre maintenant, tu dois être une sitt’beit. Finis les cadeaux funky ou délurés, le dernier Nirvana ou un t-shirt No Future. Maintenant, c’est le Livre de recettes des meilleurs cakes à faire en 30 minutes pour épater ses copains, un joli tablier de cuisine – on adore vous imaginer derrière les fourneaux – un presse agrumes certes high tech et signé Stark, mais un presse agrumes quand même, un plaid pour le canapé, un centre de table en porcelaine – ya ma7la le napperon en crochet de tante Aida – ou une séance de drainage lymphatique (tu en as besoin chérie, cette rétention d’eau te tuera un jour). Mais encore ? Pour les hommes, on optera dans le coupe-cigare, un humidificateur à cigares, une boîte de cigares, un livre sur les cigares, une séance de spa, une cravate ou un whiskey 12 years old/blue collection/limited édition qui remplace allègrement une bonne bouteille de Grey Goose ou quelques shots de téquila. Ah mais, on y a pensé aux shots ! Pour orner le bar où se trouvent de bien jolies bouteilles de vins. Il y a le portefeuille aussi et, et, et… les boutons de manchette (sic). Fini aussi le temps où on pensait à l’intégral Manara, aux sex toys ou à un t-shirt bien moulant Andy Warhol fumant un pétard dessus. Sauf peut-être à l’aube de la quarantaine, dans un pseudo retour de verve, on offre un porte jarretelles à sa copine ou un livre sur les Big Butts à son meilleur pote. Quelle insolence ! C’est compliqué d’offrir un cadeau. Compliqué d’en recevoir. Le budget ? Le sens ? L’idée ? Aimera-t-elle ? Est-ce que ça va lui plaire ? Il sait lire ? Elle aime le cuir ? Galère. C’était bien plus facile quand on était petits. Une Barbie ou une boîte de Playmobils faisaient non seulement l’affaire, mais faisaient plaisir surtout. Plus on grandit/vieillit, plus on se prend la tête. Qu’est-ce qu’on va offrir ? « Qu’est-ce que tu veux pour ton anniv ? ». La question qui peut fâcher. Dans le même genre que « Est-ce que j’ai grossi ? » demandé subtilement par une femme. On répond oui, ça fait la gueule parce qu’il n’y a que le physique qui compte. On répond non, ça fait la gueule parce que tu n’as rien remarqué. Idem donc pour le cadeau. Pas sympa parce que pas d’effet surprise. Sont gonflés les amis de ne pas savoir ce que j’aime. Et si surprise il y a, sont gonflés les amis de ne pas savoir ce que j’aime pas. Parce que le cadeau qui ne plait pas, c’est particulièrement contraignant. On échange ? On garde ? On fait de la peine alors qu’elle était super contente de t’offrir un pull col roulé violet ? Aaargh. A ce stade-là, je préfère de loin le Presto reçu l’année dernière. On fait quoi alors ? On choisit son cadeau en faisant une liste. On prend l’argent, on s’achète un truc et on entend sa copine vous dire « Si tu n’aimes pas, tu peux échanger ». Ahahahahahahaha. Et si on n’a pas d’idée, on fait quoi ? Là, au moment même. Le jour de l’anniversaire, du baptême, du mariage, des fiançailles, de la pendaison de la crémaillère, de la naissance. On n’a pas d’idée. Mais le problème c’est qu’on doit. Et c’est bien dommage de « devoir » offrir quelque chose. C’est tellement plus sympathique de penser à quelqu’un comme ça, out of nowhere, en passant devant une boutique, en entrant dans une bijouterie, en remarquant une toile, un bouquin qui risquent de plaire. En offrant une rose blanche. En surprenant quoi. Tout simplement. A un instant qui n’est pas T.

 

 

 

 

Un hot dog sans saucisse – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 5 novembre 2011

Il y a les choses qu’on aime. Celles qu’on n’aime pas. Celles qu’on aime avec. Et celles qu’on aime sans. On ne peut pas toujours aimer les choses toutes faites telles qu’elles sont. Il est agréable de bousculer parfois, les codes établis, les données. Ce prêt-à-porter, prêt-à-manger et tous ces petits riens déjà prêts. Les chambouler serait du sur-mesure en quelques sortes. Un tailor made de ce que l’on aime. Une salade niçoise sans haricots verts mais avec du maïs à la place. Parce que, finalement, pourquoi serait-on obligé d’aimer les haricots verts ou le thon à l’eau ? C’est vrai qu’on peut composer soi-même sa salade sur un bar du même nom. Mais il n’en court pas les rues. Et puis, c’est marrant de culbuter de temps en temps l’ordre établi et de créer son propre menu. De se faire plaisir et de rêver à tout ce qu’on pourrait faire sans imposition. Pas d’anarchiser le système. Non. Mais de l’adapter à ses désirs. Il y a quelques jours sur Facebook, l’ami d’amis a posté le statut suivant : J’aime l’ironie sans cynisme, la lucidité sans nihilisme, la fête sans culpabilité, la politesse sans hypocrisie, la générosité sans charité, la timidité sans affectation, la nuit sans solitude, les rues sans bagnoles, le bonheur sans ennui et les larmes sans raison. Frédéric Beigbeder. Elle est belle cette citation. Elle est juste. Un joli inventaire que l’on pourrait continuer à foison et à loisirs. « À la carte ». Un peu comme une liste de Noël avant l’heure. A cocher sans modération. Une jolie demande non utopique. Pas le souhait d’une quelconque ubiquité ou d’une machine à remonter le temps. Rien d’impossible. Si ce n’est le rêve de quelque chose de mieux, de meilleur… sans. On prendrait ce qu’il y a de bon sans le mauvais. Le beau sans le laid. Le glam sans le vulgaire. La grandeur sans la décadence. Un sans plus quoi. On jetterait dans ce pêle-mêle nos envies les plus folles, nos idées les plus loufoques. Une sorte de concentré sans fioriture. L’essentiel sans le superflu. Du nécessaire, de l’accessoire mais sans insignifiance. On mettrait de l’auxiliaire mais pas du secondaire. Du complémentaire mais pas du futile. On retirerait tout ce qui ne compte pas. Tout ce qu’on n’aime pas… Un poulet sans hormones. La liberté sans prix. Une photo sans retouches. Beyrouth sans bruit. Un voyage sans avion. La mer sans vagues. Le sexe sans capotes. L’amitié sans obligation. La confiance sans trahison. La politique sans nos hommes politique. Un burger sans calories. Un bonbon sans colorants. La solitude sans angoisse. Un dîner sans bourgeoisie. Une rencontre sans crainte. Un boulot sans horaires. Une adolescence sans acné. Un enfant sans anxiété. Une annulation sans justification. Un dentiste sans fraise. Une rupture sans douleur. Un anniversaire sans nostalgie. Une cuite sans nausée. Du shopping sans limites. La maturité sans vieillesse. Un cul sans cellulite. Des jambes sans poils. Une nuit courte sans fatigue. La vieillesse sans oubli. Des toilettes sans odeur. Un mariage sans divorce. Un début sans la fin. Une erreur sans honte. Un film sans pub. Une Libanaise sans silicone. Un Libanais sans égo. L’amour sans terminus. Et ce qui est cité plus haut. Sans explication. Ce serait extraordinaire de faire et de ne pas faire, sans dire pourquoi. Sans chercher à se justifier. On se comprendrait sans se parler. On se ferait aider sans demander. On recevrait sans quémander. On aurait sans supplier. On serait sans s’apprêter. On aimerait sans compter. Ce serait le bonheur sans entrave quoi… Mais cela va sans dire et sans aucun doute, qu’il y a parfois des « avec » qui sont bien meilleurs. Je ne pourrais pas vivre sans toi/vous, sans quoi je serai un sans-abris. Il t’aimera sans cesse et sans broncher. Elle tentera un sans-faute. Ne sois jamais sans-cœur ni sans-gêne, parce que je me transformerai en révolutionnaire sans-culotte ou en Passante du Sans-souci. Sur ce et sans plus attendre, parce que cette histoire risque de se terminer sans queue ni tête, je vais me commander un hot dog sans saucisse. Je vous dis au revoir mais sans adieu…