Sahten – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 19 novembre 2011

Peler les oignons et l’ail. Les couper grossièrement et les hacher ensemble au blender. Plonger les tomates dans de l’eau bouillante, les peler et les couper en dés. Dans une casserole, faire bouillir les petits pois jusqu’à ce qu’ils cuisent (mettre du sel dans l’eau)… Va pour une bazella wou riz. Demain, ce sera fassolia ou mloukhié, une ma2loubé peut-être, et vendredi, mjadra. Du tabekh. Une yakhné. Des ragoûts libanais. Dans la plus pure tradition. La recette, je la tiens de ma mère, qui la tenait de la sienne. Elle est passée de génération en génération. Et puis, ça s’est arrêté. Net. Comme ça. Faute de temps et surtout faute d’envie. On ne cuisine plus beaucoup dans les maisons. On se fait livrer, on commande un plat du jour tous les jours, on mange light, on a une tebbakha ou maman s’occupe d’envoyer ses petits plats deux fois la semaine. C’est dommage. Parce que faire la cuisine à ceux qu’on aime est quelque chose de terriblement beau. De généreux. Choisir un plat, sortir son cahier de recettes, aligner les ingrédients et disposer le matériel. Utiliser une cuillère en bois, un saladier en stainless. Pétrir, mélanger, saupoudrer, enrober, faire revenir, réserver, mouliner, caraméliser, beurrer, cuire. Mettre les petits plats dans les grands, dresser la table. Sans chichis. Accueillir autour d’un plat unique. Une grande paella, un riz au poulet, un gigot de 7 heures. Ouvrir une bonne bouteille, puis deux, et trois. Passer au fromage et à la labné, aux olives et au na3na3. Goûter au baba au rhum fait maison et enfin, lever les mains et compter sur les doigts les preneurs de café noir ou de café blanc. Un rituel que très peu de gens continuent à faire. La maîtresse de maison ne passe quasiment plus jamais derrière les fourneaux. Ni pour ses invités et encore moins pour ses enfants. Akel beit ? En delivery ou à emporter. Pas fait maison quoi. « Chou ? Mech tabkhin lyom ? ». Et que l’on commande une labnié chez Noura, une siyyadiyé au Abdel Wahab, une kebbé saniyé chez Tabkha ou whatever, parce qu’il faut que les enfants mangent sain. « Tu sais cuisiner ?! ». « C’est toi qui a fait ce daoud bacha ? Tu sais faire du coussa ? Tu sais les farcir ? Et cette sauce, c’est de toi ? ». Incroyable. Si pour les repas de tous les jours, c’est la croix et la bannière et qu’on préfère ne pas se fouler la rate à faire une soupe (le plat le plus doux et le plus convivial), faut pas s’attendre à dîner « home made » chez ses amis. Le catering est plus approprié. On fait le menu, souvent compliqué, et on demande. Un plat de poisson, un de viande, un de poulet. Trois ou quatre entrées. Trois ou quatre desserts. Le manty est à la mode ? Eh bien, va pour ce plat arménien (ultra traditionnel) qu’on vient de découvrir, ça fera exotique. Exotique, exotique, c’est beaucoup dire. Non seulement, il fait partie de notre histoire culinaire, mais en plus, on le retrouve à chaque dîner, puisque comme souvent, tout le monde commande la même chose de chez le même pourvoyeur de mets pour les mêmes invités. Ni exotique, ni original. C’est bien dommage tout ça, parce que le repas, est le moment de convivialité par excellence. Celui où on se retrouve, où on parle, où on se passe le pain, où on sert le vin dans le verre du voisin de table, où on disserte sur ce que l’on mange, où on échange, où on rit. Un moment de partage, qui lui aussi tend à diminuer dans certains cercles au Liban. La femme ne cuisine pas et ne sert pas non plus. À la bonne franquette ? Avec un serveur en livrée, un autre qui vous verse du vin blanc à ras-bord, sans se soucier s’il va se réchauffer ou pas, et deux jeunes filles du personnel de maison pour enlever un plat, remettre un plat, soulever un plat, souffler sur le plat quand il est chaud. Tout ça pour une douzaine de personnes. Amis de la simplicité, bonjour. De toutes les manières, ce genre d’événements ne risque pas de se produire souvent, on a fini par quasiment ne plus se voir dans les maisons. Ces grands intérieurs qui restent la plupart du temps vides. Parce qu’on se préfère se voir au restaurant. Vous faites quoi ce soir ? On se voit ? « On va dîner ? ». Venez plutôt manger chez moi, je vous ferai une soupe aux champignons…

 

 

 

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