Il est né le divin enfant – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour – samedi 3 décembre 2011

Il est arrivé. Neuf mois qu’on l’attendait. Un peu moins, un peu plus. Le meghlé est prêt, les souvenirs sont emballés, la poussette attend dans l’entrée. L’enfant prodige débarque à la maison. Précédé de 250 ballons bleus (ou rose), d’arrangements de gerberas et de choux odorants, suivi d’une nounou, d’ours en peluche et de gourmettes en or 18 carats. Le/la petit(e) est enfin là. Et il/elle s’appelle… Taraaaaaa. Comment a-t-on nommé cet adorable nouveau-né ? Le choix du prénom n’est jamais une chose aisée. Surtout au Liban où tant de paramètres entrent en jeu. Le prénom du grand-père pour s’inscrire dans la tradition de la lignée à reconnaître tout en affichant une fierté genre « mon père ce héros » (après tout, ne demande-t-on toujours pas : ibn min ?) son propre prénom dans un acte purement narcissique, celui d’une sœur adorée, un prénom français pour permettre au bébé de s’adapter au monde occidental, un prénom italien ou américain parce qu’on adhère à la culture ou par simple mode, un prénom oriental enfin, dénué d’un caractère confessionnel ou bien au contraire, porteur d’un message religieux. Il faut aussi s’accrocher parfois. Au-delà d’une mode mondiale confirmée par les statistiques de tous les sites internet sur les prénoms, style Lucas, Emma, Laura ou Enzo, il y a les trips libanais. Du genre De Gaulle, Jeanne d’Arc (à prononcer Jean d’Arc) ou encore Maria Mercedes, à l’époque de la série, et les incontournables et extraordinaires Foch, Joffre, Hitler, énormes Starsky et Hutch (pour des jumeaux) ou Madon(n)a. Il doit probablement y avoir eu une recrudescence de Nancy et Ragheb ces dernières années. Les modes sont parfois incompréhensibles – comme souvent d’ailleurs – et même si on a compté beaucoup de Zalfa à l’époque du mandat de Camille Chamoun, allez savoir pourquoi il y a une trentaine d’années, on a eu une frappée de Karl, de Yasmina, de Karim ou de Rania. Tout est possible en matière de prénoms au Liban. Mais alors tout. Et c’est ainsi finalement, qu’on connaît la personnalité des parents. Faut être assez classique pour nommer son fils Elie quand on est de la famille Khoury. Parce que des Elie Khoury, on en connaît tous au moins 3. Faut être assez spé également pour faire des jeux de mots avec le nom de famille. Manzar Helou, Tarek Sakra ou De Gaulle qui appelle son fils Charles. Sur le passeport, c’est grandiose. Surtout quand on débarque à Roissy. D’ailleurs le nombre de gens qui préfèrent donner un prénom français plutôt que libanais est invraisemblable. Et va pour un prénom breton alors qu’on n’a jamais quitté Aley ou pour une Câline au lieu d’un traditionnel Hind. Tarbouche bayyon m3ala2 bel Tour Eiffel ou sur la Tour de Pise. Grande tendance au Liban le prénom étranger. Va quand même falloir s’adapter à la vague chinoise, non ? A quand un Yang Li Estephan ? Le problème ici, plus qu’ailleurs, c’est l’écriture en arabe. S’appeler Midia, Milaaanie ou Lourane, c’est quelque chose. Surtout quand on a à faire avec un douanier ou un fonctionnaire zélé qui n’arrive pas à déchiffrer votre carte d’identité. Y’a de tout au Liban. Comme toujours. Y’a les prénoms ultra patriotiques, les sonorités arabisantes, les originaux, les prénoms composés quand on veut ménager la chèvre et le choux, les créations locales, les passe-partout selon l’accent, comme Rayan, les classiques, les combos classiques du style Karim et Nadim, les variantes américaines où un « i » s’écrit « ee » comme dans (encore) Kareem, les Junior dont on ne connaît jamais le vrai prénom, des prénoms francisés ou occidentalisés, comme Rouphéyel qui devient Raphaël, les prénoms qui racontent une histoire – celle du pays ou celle de la famille – , les surnoms qui collent à la peau, genre Loulou, Jeannot, Zouzou, ceux qui détonnent sur le physique, les unisexes qui prêtent à confusion, les prénoms vieilles France que même les Français n’utilisent plus, les prénoms à plusieurs prononciations du style Amal, les références hollywoodiennes, les déclinaisons entre frères et sœurs : Henri, Henriette, Georges et Georgette, Joseph, Joséphine, Ali et Alia, les mélanges franco/arabo/américano italiens dans une même fratrie : Aida, Mattéo, Chloé et Julian, et j’en passe. Difficile de ne froisser personne en écrivant ce papier. Parce qu’il y a toujours une raison pour qu’on ait affublé son gosse de tel ou tel nom. Quoi que z’auraient pu éviter Adolphe-Hitler en prénom composé.

 

 

 

 

 

 

 

 

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