Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 25 février 2012

Woody Allen en spermatozoïde, est une image inoubliable. Nous sommes en 1972. Quelques années après la révolution sexuelle de la fin des années 60. On se sent bien, les gens se libèrent du carcan social. Finie la morale bourgeoise, les préjugés d’une société bien pensante. On parle de sexe, on chante le sexe, on filme le sexe, on « fait » le sexe. Les femmes s’émancipent. On ne couche plus pour procréer ni dans un cadre conjugal. On se fait plaisir. On désire et on l’assume. Gainsbourg va et vient entre les reins de Bardot puis de Jane. Emmanuelle passe en salle. Marlon Brando danse son dernier tango à Paris. Et puis, petit à petit le conservatisme reprend sa place. On censure, se tait. La génération Sida se retrouve privée de libertés. On condamne, on se fait piéger par les tabous. Et ça continue. Pour faire avant-gardiste, on a opté pour le porno chic, le trash dans la pub, dans les shoots de mode, la provocation de certains photographes. Oui, mais non. Montrer un corps nu sur une affiche pour promouvoir un parfum n’a rien de particulier, ni de subversif. C’est juste une pub qui marchande le plus souvent le corps de la femme. Une objectivation ultra sexiste.  Ce n’est pas ce qui arrangera la communication entre les générations. On parle de sexe avec ses amis. Très rarement avec ses parents. En tout cas, pas souvent au Liban. Quelques mères et pères (rarement) ouvrent le sujet avec leur progéniture. Fais attention. Tu es trop jeune. Pas le premier soir. Utilise des préservatifs. Heureusement que les copains et les copines sont là. Même avec pudeur, il est possible de parler de tout. Nous sommes au 21e siècle voyons. Parler des techniques, des positions et des expériences n’est plus tabou. Mais certains sujets ne s’abordent toujours pas. Et quand bien même une femme décide de s’amuser, d’accrocher à son tableau de chasse plusieurs amants, de jongler avec les hommes à l’instar de l’autre sexe, elle se fera traiter le plus souvent de p****. Généralement par  les autres femmes. Parce qu’il n’y a rien de pire qu’une femme pour en juger une autre. Ce n’est pas le porno qui rendra service aux hommes dont l’instinct de supériorité et la vanité sexuelle sont flattés par la plupart des films du genre. Et heureusement, une fois de plus, qu’il y a les ami(e)s pour apprendre, comprendre, en rire. Et heureusement qu’il y a les magazines. Euh… C’est une blague. Il y a quelque chose de particulièrement étrange dans les magazines qui parlent de sexe. Il y a d’abord les titres des articles, toujours mis en exergue sur la couverture. Le point G, comment le trouver ? La bisexualité, une nouvelle tendance. L’éjaculation précoce, un mal qui se soigne. La chirurgie plastique du sexe féminin, une nouvelle tendance. Les jeux sexuels, une nouvelle tendance. L’orgasme féminin, un tabou qui tombe. Des tendances qu’on a du mal à comprendre. Surtout que les magazines, à l’instar des autres médias comme la télé, Internet ou la publicité poussent les lecteurs/spectateurs à reproduire sans s’en rendre compte, des comportements stéréotypés plutôt que des attitudes naturelles et personnelles. Notre conjoint, comment le rendre accro de nous ? Comment être sexuellement attirante. Quoi faire pour séduire l’homme de sa vie ou d’une nuit. Redonner du piquant à sa vie sexuelle en 5 leçons. Dans le genre figé, on ne fait pas mieux. Dans le genre irréaliste, c’est pas mal non plus. Va pour le cliché. Tous les hommes sont pareils. Ils réagissent tous de la même façon. Et de toutes les manières, l’entente sexuelle de deux personnes, repose souvent sur les épaules des demoiselles. Comment l’allumer sans passer pour une pétasse. Le plaisir féminin, avant tout. Messieurs, quelques conseils pour satisfaire votre partenaire. Shoot me. Shoot us. Résultat des cours(es), une quantité considérable de mensonges propagés sur la sexualité. Mais alors, on fait comment ? On fait comment dans une société comme la nôtre où la culpabilité ancestrale est posée sur les épaules des femmes ? Eh ben, on essaye d’en parler. Au téléphone, quand on prend un verre, en voiture, à la plage après trois verres de rosé. Autour d’un déjeuner dans la cuisine du bureau. Avec les collègues plus jeunes, moins jeunes, celles et ceux qui ont de sacrées histoires à raconter. Tout simplement. Comme ça, parler de cul, en mangeant une loubieh wou riz.

 

 

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Amours révolues – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 18 février 2012

Pendant plus d’une semaine, on nous a bassiné les oreilles et la vue avec Whitney Houston s’égosillant dans Bodyguard alors que plus personne ne s’en préoccupait depuis une dizaine d’années. On nous a bassiné avec les ours en polyester, les cartes chantantes, les strings affriolants et les campagnes de lingerie osées et oh la la. Du rouge partout, de la dentelle bon marché et la sirupeuse Céline Dion version Titanic qui aurait mieux fait de couler plus tôt. La Saint Valentin est tout simplement insupportable. Cela va sans dire. Surtout que ça vient après Noël, les boules et Wham, le Nouvel An, Abba, les guirlandes et les chansons pourries ; et avant la fête des mères, le printemps, Pâques et ses lapins indigestes. Et le pire, c’est que ça tombe en même temps que les sms pour les soldes. On a jonglé entre un 70% et un dîner à 50 dollars au restaurant Mon Général, sis à Antoura. La Saint Valentin et cette agression permanente de l’ouïe et de la vue, cette insulte au bon goût et à l’esthétisme. Les prix flambent. Les fleuristes quintuplent le prix des roses rouges et on voit déambuler dans les rues, les bouquets les plus laids possibles. Les hôtels font monter aux enchères leurs chambres et jettent des pétales sur tous les lits des suites (dites) nuptiales. Les boutiques de lingerie mettent en vitrine des modèles de slips tellement osés que le Red District d’Amsterdam, à côté, c’est le merveilleux pays de Candy. Les restaurants affichent complets avec des menus, variations sur le même t’aime, de salades en forme de Cupidon, de gâteaux saupoudrés de cœurs en sucre et une clientèle en mal d’amour bon marché. Des couples qui s’affichent dans les magazines mondains (feuilletés chez le coiffeur le temps d’une pose couleur), une rose entre les dents entouré de ce que la ville peut compter comme autres couples guimauves, immortalisés sur papier glacé. On aurait aimé autre chose. Quoi ? Autre chose qu’une promo sur un petit diable qui danse la lambada en fredonnant « I love you baby » de Tina Charles. Quoi au juste ? Autre chose que les chansons de Nicki Minaj ou de Justin Bieber qui prennent les ados pour des abrutis et les abreuvent de paroles aussi riches que les calories d’une feuille de laitue. « I love you, yeah, I love you, yeah, Love me blablabla ». Ces ados et jeunes adultes qui pensent aujourd’hui que l’amour se résume à une mèche rebelle, un pantalon skinny brillant et une pelle roulée dans la cage d’escalier du lycée. Est-ce qu’on sait aujourd’hui, à l’ère du virtuel, ce que c’est que l’amour ? À l’ère des chansons aux paroles insignifiantes ce que c’est que tomber réellement amoureux ? Est-ce qu’on sait encore séduire, poursuivre, faire la cour, écrire ? On en est où de l’amour tout simplement ? Est-ce qu’on s’assoit sur un banc public pour embrasser sa moitié ? Ça fait du bien de croiser des amoureux qui se tiennent la main, qui se regardent en croyant qu’ils sont seuls au monde, sans une once d’exhibitionnisme. Sans s’étaler sur Facebook ou dans Mondanité. Sans crier sur tous les toits qu’ils sont en couple, depuis une semaine. Si on a troqué les lettres d’amour manuscrites au profit d’un I  ♥ U (auquel on répond par un J) envoyé par sms, bb ou un quelconque whatsapp, on a également oublié la pudeur des sentiments. On a oublié que l’amour ça se protège, ça se préserve. On a oublié qu’avant d’être un statut social ou une revendication, c’est censé être une belle histoire qui réunit deux êtres, deux regards, deux peaux. On a oublié que suivre les conseils de sa mère est bien plus bénéfique que lire un article ou un blog sur « comment séduire le voisin d’à côté en s’habillant comme Paris Hilton ». On a oublié ou peut-être tout simplement, on n’a pas appris. On n’a pas lu Belle du Seigneur, on n’a pas pleuré sur le sort d’Ariane et de Solal, on ne s’est pas laissé séduire par L’Amant de Marguerite Duras, on n’a pas dévoré L’amour au temps du choléra de Gabriel Garcia Marquez, on n’a pas succombé au charme de Heathcliff, d’Armand Duval ou du Vicomte de Valmont. On connaît mieux les amours actuelles de Brad et d’Angelina, d’Ashton et de Demi, les amours torturées des vampires de Twilight et celles des chansons édulcorées qui parlent… de rien. Something in the way she moves/Attracts me like no other lover./ Something in the way she woos me/I don’t want to leave her now/You know I believe and how.

L’âge de raison – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 11 février 2012

On est bien d’accord, en ce moment, il devient de plus en plus compliqué d’aimer le Liban. On a cette amère sensation que tout part en c… dans ce qui fut le meilleur des mondes. Faites leur jeu, rien ne va plus. Et rien n’y fait. Plus le temps avance, plus les mois passent, moins on a envie d’être là. Pourtant, il y a un moment où on l’a aimé ce pays. On l’a adoré même. On a tenté, essayé et réussi à convaincre un tas de potes de (re)venir s’installer ici sous ce ciel azuré qui nous réchauffe 300 jours par an. Pourtant. Pourtant, malgré toutes les causes qui, en vrac, nous pousseraient à déguerpir vite fait bien fait : le bordel, l’anarchie, l’absence de sens civique, la corruption, les terroristes, la lenteur d’internet, la cherté de vie, le réseau cellulaire le plus cher du monde, la mer polluée, les embouteillages, les coupures d’électricité et tout le reste, il y a bien, quand même, 20 bonnes raisons de (ré)aimer le Liban. D’abord il y a justement l’anarchie. Faut avouer que prendre un sens interdit, c’est plutôt pratique quand la rue du Liban est bouchée et que Sodeco est surpeuplée. L’anarchie, ça nous permet de ne pas se faire engueuler si on parle au téléphone en conduisant, de se garer sur le trottoir, juste devant son coiffeur et de faire parfois des pointes de vitesse. Il y a aussi le soleil. Ce soleil qui nous permet de végéter au Sporting, dès qu’il pointe le bout de son nez. Ce soleil qui nous aide à supporter l’insupportable. Il y a Gemmayzé, Hamra et leurs rues parsemées de bars où l’on rencontre tout un tas de potes vers 18h quand tout le monde a finit de bosser. Et toutes ces rues qui font nos villes où qu’elles soient, qui malgré la quasi impossibilité d’y marcher, grouillent de monde. Il y a la montagne où on peut se rendre une journée pour profiter de la neige, cette montagne où l’on peut estiver en continuant d’aller au boulot. Il y a évidemment la fameuse légende de pouvoir se baigner et skier le même jour, et voir du haut des pistes, un Beyrouth qui devient soudain plus beau. Il y a la man’ouché. La man’ouché du matin. Celle au zaatar grillé, celle au fromage dégoulinant. Et cette odeur qui sort du furn. Il y a les services qui nous font traverser la ville pour 2000LL. Il y a ces jours fériés en veux-tu en voilà, quand les vacances légales font défaut tellement elles sont courtes. Il y a ce pays qu’on peut encore (re)découvrir les dimanches et ces virées là où la nature est encore préservée. Il y a cette p*** de vie nocturne et ces nuits qui s’enchaînent du lundi au dimanche et où la fête est plus belle qu’ailleurs. Il y a ces gens, qui malgré leur amateurisme savent faire plein de choses, comme le concierge qui fait office de plombier, de peintre, de menuisier et de valet parking. Il y a les mezzés. Ces grandes tablées où l’on trinque à l’arak autour d’un hommos (notre grande fierté nationale), d’un taboulé, d’une labné et toutes les yakhnet qui nous accompagnent depuis qu’on est petit. Il y a ce satané contact humain qu’on ne trouve pas autre part. Ces gens, tous ces gens qui vous sourient même quand le ciel est bas et lourd. Ces gens qui aident, sans rien demander en retour. Il y a ces horaires de bureau qui sont souvent flexibles. Et ces collègues devenus des amis. Il y a ces endroits où on peut encore en griller une sans pénalité. Où malgré tous les interdits, il y a encore cette liberté de fumer une cigarette. Il y a la tawlé et son système de comptage en turc. Les parties de tarnib, de likha, de sab3a wou noss, de quatorze qui nous font rire, crier, chanter, s’aimer. Il y a les effluves du café fumant. Et cette tasse qu’on retourne pour y lire dedans des avenirs plus heureux. Il y a tous ces amis qui vous tiennent la main. Cette farandole extraordinaire de gens anti-conformistes qui vous ont fait comprendre un jour ce que c’est qu’une vraie famille. Ces amis qui vous ouvrent les bras et la porte à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, qui vous appellent pour vous soutenir, qui vous font dormir sur le canapé, vous refilent leurs fringues. Ces amis qui sont libanais, français ou américains et qui ont choisi cette même terre (d’exil) pour y poser leurs valises et leur vie. Il y a tous ceux qui aiment le Liban, ceux d’ici, ceux d’ailleurs, qui nous réconcilient avec lui. Chaque fois un peu plus. Et enfin, il y a cette vingtième raison celle qui intrinsèquement, vous tient les viscères, vous colle les pieds au sol, vous empêche de chercher plus loin un autre soleil. Cette raison, qui est la vôtre…

 

 

 

Les nuits sans sommeil – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 4 février 2012

Il y a quelque chose de particulièrement exquis dans l’aube. Plus que dans le crépuscule. Il y a le silence. Le silence et le jour qui se lève. Une nouvelle journée qui commence laissant derrière une nuit sans sommeil. Il y a quelque chose de terriblement angoissant et de terriblement séduisant dans une insomnie. Il y a, à la fois les démons qui se réveillent, les questionnements intimes, les peurs nocturnes et l’espoir d’un autre lendemain. Il y a cette nuit de tous les possibles. Où soudain, toutes les éventualités s’offrent à nous. Des chimères aux constructions. Pour Marguerite Duras, la véritable insomnie est sans raison métaphysique. « C’est comme si on avait perdu la recette ». Elle survient de façon brutale : « tout à coup, on ne dort pas, comme une irruption dans la vie quotidienne ». La vraie insomnie entraine une familiarité avec la mort et la désacralise… C’est une plus belle définition des nuits sans sommeil qu’une explication d’une quelconque pathologie. Il y a plusieurs sortes d’insomnies. Pas au sens médical du terme, mais au sens philosophique du thème. Il y a celles qui sont choisies et voulues, celles qui s’imposent, celles du début de sommeil, celles en milieu de nuit, celles du matin, celles à deux ou à plusieurs. Il y a certes les insomnies paralysantes, mais il y a aussi les nuits blanches où tout devient clarté. D’ailleurs ces nuits-là n’ont jamais aussi bien porté leur nom. C’est une transgression où dormir n’a plus aucun sens. Parce que si la nuit il faut dormir, quand on ne le fait pas, on a cette impression de toute puissance sur les autres. Une sorte de gain du temps. Une revanche sur le quotidien où le cerveau carburerait à bon escient. Duras disait aussi que l’insomnie marque la fin d’une naïveté. « Je n’ai jamais rencontré de grands insomniaques qui soient naïfs ». L’intelligence de/dans la nuit ? Voilà pourquoi si le lendemain, on est fatigué, cela ne nous porte aucun préjudice. L’avant fut bien plus productif qu’une journée de travail. Une journée rythmée de bruits, de chantiers, de contrariétés et d’agressions. Ne pas dormir pour rattraper le temps perdu du jour, le temps perdu tout court. Et puis, pourquoi se lever avec le soleil et pas avec la lune ? Pourquoi ouvrir les yeux quand le soleil brûle et pas quand la lune caresse. D’ailleurs on retient plus et mieux les nuits blanches et claires. C’est comme si la soirée prenait toujours le pas sur le jour. On passe plus rarement de belles journées que de belles soirées. Elle doit être exceptionnelle cette journée pour qu’on en garde un souvenir mémorable, « et nous avons des nuits plus belles que vos jours », Racine. C’est vrai que la nuit on rêve et que le rêve a des fonctions réparatrices, mais le rêve éveillé n’est-il finalement pas plus attrayant ? La nuit porte conseil, la nuit on danse dans une boîte (de nuit) avec des oiseaux (de nuit) où tous les chats sont gris. Nous sommes tous inscrits à la même enseigne. Dans le silence et l’obscurité de ces nuits chaudes où les masques se renversent, les tabous s’effondrent. Et même si Deneuve sous la direction de Buñuel, fut de jour, les Belles ne se révèlent que de nuit. La nuit est dangereuse, et le danger est excitant. La nuit, on n’est pas dérangé. On ne laisse entrer que ceux qu’on veut. Et puis la nuit tombe, comme on tombe amoureux, comme on tombe enceinte. Sans oublier cette aube qui vient, sans angoisses vespérales, dans la rosée du matin. Il y a comme une certaine douceur à finir sa nuit à l’aube. Quand le silence se brise petit à petit par quelques personnes, quand les stores se lèvent, quand les gens de la nuit vont se coucher, quand la nuit a porté ses fruits et que se dessine une nouvelle journée alternant sommeil et éveil, yeux qui se ferment et qui s’entrouvrent. Il y a les oiseaux de jour et les chouettes aux yeux grands ouverts. Les lynx aussi. Ceux qui font la bringue jusqu’à l’aube, qui voient dans l’obscurité, trouvent mieux leurs repères dans la pénombre, traversent le brouillard sans peine, ne craignent pas l’opacité et se confondent dans l’anonymat de la nuit, écoutent le vent balayer les feuilles, la pluie se cogner contre les vitres. Ceux qui aiment les nuits d’amour.