Les nuits sans sommeil – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 4 février 2012

Il y a quelque chose de particulièrement exquis dans l’aube. Plus que dans le crépuscule. Il y a le silence. Le silence et le jour qui se lève. Une nouvelle journée qui commence laissant derrière une nuit sans sommeil. Il y a quelque chose de terriblement angoissant et de terriblement séduisant dans une insomnie. Il y a, à la fois les démons qui se réveillent, les questionnements intimes, les peurs nocturnes et l’espoir d’un autre lendemain. Il y a cette nuit de tous les possibles. Où soudain, toutes les éventualités s’offrent à nous. Des chimères aux constructions. Pour Marguerite Duras, la véritable insomnie est sans raison métaphysique. « C’est comme si on avait perdu la recette ». Elle survient de façon brutale : « tout à coup, on ne dort pas, comme une irruption dans la vie quotidienne ». La vraie insomnie entraine une familiarité avec la mort et la désacralise… C’est une plus belle définition des nuits sans sommeil qu’une explication d’une quelconque pathologie. Il y a plusieurs sortes d’insomnies. Pas au sens médical du terme, mais au sens philosophique du thème. Il y a celles qui sont choisies et voulues, celles qui s’imposent, celles du début de sommeil, celles en milieu de nuit, celles du matin, celles à deux ou à plusieurs. Il y a certes les insomnies paralysantes, mais il y a aussi les nuits blanches où tout devient clarté. D’ailleurs ces nuits-là n’ont jamais aussi bien porté leur nom. C’est une transgression où dormir n’a plus aucun sens. Parce que si la nuit il faut dormir, quand on ne le fait pas, on a cette impression de toute puissance sur les autres. Une sorte de gain du temps. Une revanche sur le quotidien où le cerveau carburerait à bon escient. Duras disait aussi que l’insomnie marque la fin d’une naïveté. « Je n’ai jamais rencontré de grands insomniaques qui soient naïfs ». L’intelligence de/dans la nuit ? Voilà pourquoi si le lendemain, on est fatigué, cela ne nous porte aucun préjudice. L’avant fut bien plus productif qu’une journée de travail. Une journée rythmée de bruits, de chantiers, de contrariétés et d’agressions. Ne pas dormir pour rattraper le temps perdu du jour, le temps perdu tout court. Et puis, pourquoi se lever avec le soleil et pas avec la lune ? Pourquoi ouvrir les yeux quand le soleil brûle et pas quand la lune caresse. D’ailleurs on retient plus et mieux les nuits blanches et claires. C’est comme si la soirée prenait toujours le pas sur le jour. On passe plus rarement de belles journées que de belles soirées. Elle doit être exceptionnelle cette journée pour qu’on en garde un souvenir mémorable, « et nous avons des nuits plus belles que vos jours », Racine. C’est vrai que la nuit on rêve et que le rêve a des fonctions réparatrices, mais le rêve éveillé n’est-il finalement pas plus attrayant ? La nuit porte conseil, la nuit on danse dans une boîte (de nuit) avec des oiseaux (de nuit) où tous les chats sont gris. Nous sommes tous inscrits à la même enseigne. Dans le silence et l’obscurité de ces nuits chaudes où les masques se renversent, les tabous s’effondrent. Et même si Deneuve sous la direction de Buñuel, fut de jour, les Belles ne se révèlent que de nuit. La nuit est dangereuse, et le danger est excitant. La nuit, on n’est pas dérangé. On ne laisse entrer que ceux qu’on veut. Et puis la nuit tombe, comme on tombe amoureux, comme on tombe enceinte. Sans oublier cette aube qui vient, sans angoisses vespérales, dans la rosée du matin. Il y a comme une certaine douceur à finir sa nuit à l’aube. Quand le silence se brise petit à petit par quelques personnes, quand les stores se lèvent, quand les gens de la nuit vont se coucher, quand la nuit a porté ses fruits et que se dessine une nouvelle journée alternant sommeil et éveil, yeux qui se ferment et qui s’entrouvrent. Il y a les oiseaux de jour et les chouettes aux yeux grands ouverts. Les lynx aussi. Ceux qui font la bringue jusqu’à l’aube, qui voient dans l’obscurité, trouvent mieux leurs repères dans la pénombre, traversent le brouillard sans peine, ne craignent pas l’opacité et se confondent dans l’anonymat de la nuit, écoutent le vent balayer les feuilles, la pluie se cogner contre les vitres. Ceux qui aiment les nuits d’amour.

 

 

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