Rékib l’machkal, Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 31 mars 2012

L’hiver nous dit enfin au revoir. Le printemps pointe le bout de son nez. L’été est à la porte. Un déjeuner en bord de mer. Sous le soleil exactement. Pas un bruit, juste le vent qui caresse le visage. Sur la table, se côtoient une limonade, une bière, un arak, des cacahuètes, des carottes citronnées et des bizer la2tine. Un rêve. Les serveurs sourient. La clientèle est composée d’habitués. On se salue d’une table à une autre. La terrasse n’est pas vaste. Loin de là. On a commandé le poisson. Deux daurades et du sultan Ibrahim frits, un le2oss grillé. Quelques crevettes. Le hommos arrive, la taboulé aussi. Kesskon, sahtein. Soudain, deux tables plus loin, un homme s’énerve. Le chien de la femme d’à côté (rien à voir avec la Ardant) venait de pisser juste sous ses pieds. Une légère éclaboussure et le mec pète une durite. Il regarde son copain et commence à parler de plus en plus fort. Arguant que la propriétaire du petit chien ne s’était pas excusé. La propriétaire étant assise sur la table collée à la sienne. De plus en plus fort. Un Libanais loud comme tant d’autres, tapant du poing sur la table en notifiant qu’il ne permet pas cela parce qu’il n’est pas n’importe qui. Un Libanais arrogant comme beaucoup d’autres. Le restaurant est silencieux. Impossible d’en placer une. Cinq minutes tout au plus. Et la bonne femme se lève, criant à son tour. Ça va dit-elle, pas besoin d’en faire un plat et de nous insulter indirectement. Le type se lève aussi, hurle de plus belle. Finissant par une phrase élégante comparant la femme à son chien. Vous êtes des animaux metel kalbkoun. Très chic. L’homme d’un certain âge, assit avec la femme s’énerve. Les noms d’oiseaux pleuvent. Le monsieur se lève également, insulte l’arrosé. Le ton monte. Le monsieur prend sa chaise en plastique et s’approche du bonhomme pour le frapper. Les serveurs interviennent. Trois femmes septuagénaires s’énervent à leur tour en criant au premier type de se taire parce que les clients déjeunent et qu’ils ont le droit de le faire en paix. Un autre client gueule à son tour demandant au plaintif de la boucler. Nous tous, morts de rire. Une scène hallucinante. Twilight Zone et en même temps pas vraiment. C’est le genre d’événement qui n’étonne plus personne. Que les hommes soient bruyants, ça s’saura. Qu’ils soient arrogants et vindicatifs, aussi. Les mâles libanais ont le sang chaud. Celui qui ne fait qu’un quart de tour. Il suffit d’une mini queue de poisson pour qu’un mec s’excite et pousse une gueulante. Profusion d’insultes et pas les plus softs. Gestes obscènes. Même face à une femme. Aucune retenue. Les limites sont très vite dépassées. Mais pourquoi ? Parce qu’on peut, impunément, faire sa loi ? Parce que 30 ans de guerre, ça reste dans les gènes ? Quelles que soi(en)t la/les explication(s), le terrain reste fertile. Quelques grammes dans le sang ou dans le nez, et c’est parti pour une valse. En boîte parce qu’un bellâtre mate la girlfriend, au bureau parce que les plans ne sont pas terminés. Ta gueule ! Kol kh**a. Et j’en passe. Et le plus beau, bien évidemment, se passe sur les routes. À raison, à tort, qui s’en fout. Ça part en vrille pour n’importe quoi. Je t’en colle une, je t’écrase le nez, t’arrache la mâchoire, te tire les cheveux, t’envoies une droite, te tacle dans le tibia et te crache à la figure. Même les femmes s’y sont mises. Du grand art. Comme cette scène dans l’avion, vue par des milliers de Libanais où un homme, vraisemblablement en pleine crise de nerfs, menaçait de tout casser. Le problème c’est qu’on ne sait plus comment les choses peuvent tourner. Un flingue par ci, une batte par là… Et c’est le drame. Mais faut avouer que souvent, un type pareil ça peut rassurer. Pas lors d’un esclandre public, mais quand son instinct de félin prend le dessus. Du genre, je protège ma tribu, ma fratrie. On se sent tout de suite en sécurité. Si c’est papa qui assure les arrières de ses gamins et surtout de sa gamine, ça fait très Darth Vader qui sauve son Luke Skywalker de fils. Un sentiment de toute puissance du paternel. Et si c’est l’amoureux, le boyfriend, le mari, ça fait sacrément viril quand même. On a tout de suite envie de se jeter dans les bras de ce super héros. Et puis, un petit côté az3ar, ça a toujours plu aux demoiselles. Surtout celles qui ont le sang chaud…

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On abat bien les chevaux. Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 24 mars 2012

On a beau en avoir parlé des centaines de fois, éculé le sujet jusqu’au dernier mot, râlé, protesté, s’être indigné ; on ne peut toujours pas se résigner à se taire. Mais qu’est-ce que fout le gouvernement ? Dans tous les sens du terme, à propos de tous les dossiers mais là, à propos de Beyrouth. De son cachet, de son histoire, de ses maisons en pierre, de ses ruines romaines et phéniciennes. Tous les jours, une maison tombe, un chantier commence. Tous les jours, on détruit, on ensevelit, on bétonne ce qui reste de Beyrouth. Comme si on se foutait du passé, de ce qui a fait le charme de cette ville. Achrafieh s’en prend plein la gueule et les autres quartiers ne sont pas reste. Au lieu d’étendre la ville et de construire en périphérie, en banlieue, on étouffe l’intérieur. Plus de vue, plus de lumière, plus de place, plus de parkings et des rues saturées de voitures. Je vous l’accorde, ça sent le déjà vu, le déjà écrit. Mais c’est devenu abject. Une vieille maison libanaise avec vitraux, arcades et haut plafond meurt pour laisser place à une espèce de gratte-ciel où seulement trois étages seront occupés. Quand la photographe et ethnologue (de la mémoire), Houda Kassatly avait pris en photo les façades des maisons beyrouthines, elle avait mis en exergue leur beauté et leur cachet. 15 ans plus tard, il ne reste plus que 10% de ces demeures (sic). Bientôt il n’en restera plus aucune. Avec le projet de route Pedro Trad, maintes et maintes fois refusé, repoussé, protesté depuis 1955 qui va probablement être exécuté, on est mal barré. De Bourj el Ghazal jusqu’à Sodéco, l’autoroute prévue pour désengorger l’entrée d’Achrafieh, va détruire de vieilles maisons traditionnelles. Exproprier des gens qui vivent là depuis des lustres et rendre ce quartier qui était à l’origine une colline résidentielle où certains estivaient même. Dans toutes les villes du monde, on aménage les pourtours, on fait des extensions, on agrandit. La ville devient tentaculaire. Sauf ici. Sauf ici… C’est un truc de fous. Bientôt, il ne restera plus rien de nos souvenirs, de ceux des parents. Il restera des noms. Comme toujours avec les Beyrouthins. Il y a encore des gens qui disent le Maestro (rue Trabaud) alors que c’est le Mayass depuis un moment déjà. On parlera encore et toujours d’Iznogoud et autres Wimpy, Horse Shoe ou des daraj du cinéma Vendôme. Détruire tout ce qui symbolise la mémoire, c’est dire “on ne vient de nulle part”.  Ce qui veut dire, “on ne va nulle part”. Renier son passé, c’est tuer son identité. Détruire tout ce qui symbolise la mémoire, c’est comme si on exterminait les vendeurs de kaaké. C’est comme si on arrachait les dernières sallés qui pendent des fenêtres. C’est comme si on décidait de tuer tous les petits déken où on trouve tout ce qu’on ne trouve pas ailleurs et qu’on les remplaçait par des supermarchés. Pas des supermarkets. C’est comme si on supplantait les salons de haute coiffure de quartier, pour y construire un énième spa/salon/massage/manucure. C’est comme si on envahissait les petits cafés de tric-trac pour y ouvrir le 32e restaurant italien de la rue ou le 25e sushi bar du coin. C’est comme si on demandait aux couturières et tailleurs aux mains de fées de s’incliner devant le prêt à porter et le made in China. C’est comme si on mettait à la porte les furn de mné2ich et de khébez qui sent bon pour vendre des baguettes qui n’auront jamais le goût d’une ficelle parisienne. C’est comme si on ravageait la grande roue de Raouché, le Sporting,  le Café Rawda et le Long Beach pour y construire un super méga gigantesque hôtel/complexe balnéaire pour y accueillir les touristes des pays du Golfe en mal d’ambiance libanaise. Il ne restera plus que les danseuses des palaces pour nous rappeler au bon souvenir de Nadia Gamal. Déjà qu’avec la loi sur le tabac qui passe à exécution en septembre prochain, on ne pourra plus savourer une narguilé ajami avec un hommos, on va faire quoi maintenant ? Se rabattre sur les derniers vestiges du vrai Beyrouth ? Va peut-être falloir quitter la ville pour ses hauteurs. Là-bas, un peu plus haut. Là où il y a encore quelque chose du Liban de papa qui subsiste…

 

 

 

 

Plaisirs solitaires – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 10 mars 2012

Dans un pays où les communautés régissent à peu près tout, où la société est assez intrusive, où la sollicitation est omni présente, il est de plus en plus difficile d’être seul(e). De se retrouver seul. Sans coup de fil, sans voix, sans personne. Les maisons grouillent de monde, le téléphone sonne sans cesse. Un coup un message, un autre un mail. Les enfants piaillent, les conjoints demandent, exigent, ordonnent. Les enfants gémissent, Le conjoint crie, le patron stresse. Les nouvelles technologies n’aidant pas, on se retrouve très vite assailli par des « T’es où ? ». Bien lové sous sa couette, on n’a pas forcément envie de répondre. Sauf que whatsapp ou bbm ont marqué que le message a été lu. Eh oui… L’être humain a beau vivre en communauté, il a besoin de solitude. D’être en présence de lui-même. De réfléchir, de se remettre en question, de se poser. Certains ont peur de ces moments-là qui les amènent à confronter leurs angoisses, leurs (vieux) démons. C’est probablement une des principales raisons qui les pousse à sortir, à voir des gens, à socializer. Mais bon, ce n’est pas ce qui a de mieux. Le boucan intérieur n’a rien d’équilibrant. Et pour avoir un intérieur zen et reposé, il faut que l’extérieur soit propice. Mais comment être seul quand le contexte s’y prête si peu ? Quand peut-on trouver une brèche dans la journée pour œuvrer en solo ? Comment faire quand on vit à deux, à trois, à quatre ou à sept ? Qu’on travaille à vingt ? Il y a des gens qui prennent le volant. Font de longs trajets. Longent la mer, vont en montagne, roulent, roulent, roulent, les fenêtres ouvertes, la musique à fond, le téléphone éteint. Ceux qui vont au cinéma l’après-midi. Ceux qui se cachent au fond de leur lit. Heureusement qu’il y a des moments où tout se vide autour. Le matin très tôt quand les enfants sont partis à l’école, le soir, quand tout le monde dort. Mais il faut pouvoir veiller tard, et surtout ne pas être invité à un quelconque dîner. Dîner qu’il faut zapper avec courtoisie. Comme ça, c’est l’autre qui y va et sans aucune culpabilité, on peut se lover dans le canapé et regarder en solitaire un DVD, du genre Crazy Stupid Love avec le très sexy Ryan Gosling. Ce moment-là est jouissif, mater un film dans le silence, sans interruption. Et si le téléphone sonne ou qu’il bip, on répond par un gentil « je suis occupé(e), je te rappelle/je parle avec l’étranger ». On est souvent obligé de mentir parce qu’on comprend difficilement qu’au lieu de faire une virée une shopping avec ses copines, vous préférez rester en pyjama à la maison. Pour ne rien faire que de savourer le silence. Comme quand toute la famille est au ski et qu’on profite de la ville plus calme que d’habitude. Pas besoin de jouer dans la neige pour respirer. Le grand air c’est surtout le nôtre. On sort seul, accompagné peut-être, mais seul. Parce que malheureusement, une fois qu’on s’est passé la bague au doigt, on perd très souvent son individualité. Ça ne s’appelle pas ma7bass pour rien. On fait tout à deux. On sort à deux, on déjeune à deux, on dort à deux. Et quand la famille s’agrandit, on fait tout à plusieurs. Tout le temps. Ce n’est pas qu’il faut s’isoler de ses amis ou de sa famille, c’est juste que de temps en temps, on n’a pas nécessairement envie de barboter en meute dans la piscine. Seul sous le soleil exactement. Un livre à la main, une musique dans la tête et le soleil sur la peau.  De la musique pour s’écarter un peu. Un morceau (en boucle) dans les oreilles quand on travaille dans un open space. S’accorder un petit plaisir (en) solitaire, un voyage au Grand Canyon, une promenade dans les rues de Paris, un déjeuner en terrasse, une nuit devant la cheminée, une virée dans la Bekaa, un avant-midi au Sporting, s’asseoir devant les Iris de Van Gogh, prendre son petit-déjeuner sur le balcon à 5 heures du matin quand Beyrouth s’éveille, danser sous la douche, végéter sous la couette toute une journée, surfer sur le net en ne pensant à rien, prendre un verre sur le zinc d’un bar… tout ça est essentiel. Vital. Faut juste se foutre des autres, ne penser qu’à soi. Sans être obligé de dire qu’on est malade quand on n’a pas envie de sortir. On dit souvent à tort qu’un être seul est en mauvaise compagnie. Être seul est une bénédiction… quand on le choisit.

Parfum de femme – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 3 mars 2012

« Mais quand d’un passé ancien rien ne subsiste, seules plus frêles, mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps ». Il y a eu la madeleine de Proust. Des émois retrouvés avec une odeur, une simple odeur. Les odeurs se sentent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi… Une odeur. Un parfum. Un effluve. Et soudain, tout revient. Ou repart. L’odorat est probablement le sens le plus sensible et le plus à même de nous plonger dans le passé. De nous rappeler quelque chose, quelqu’un, quelque part. Il y a les odeurs corporelles, une fragrance, des émanations de cuisine, l’odeur d’une maison. Le parfum d’un homme, d’une femme. Une sorte de bouquet qui au détour d’une rue, nous ramène vingt ans en arrière. Comme une claque, le souvenir vous revient à la figure. Une espèce de boomerang qu’on n’attendait pas. Soudain un corps se redessine, une peau se réveille. En un instant la mémoire est projetée dans une chambre, dans des draps, dans des bras. Un pincement dans le ventre, un frisson qui nous gagne, et une vague qui remonte l’échine. Étrange sensation, surtout quand elle nous prend où on ne s’y attend pas. Souvent lorsque quelqu’un porte le même parfum qu’un(e) autre, on se retourne pensant que c’est l’autre. On suit une femme parce qu’elle porte Shalimar. Envoûtant parfum. Malheureusement, comme toujours au Liban, les parfums suivent aussi les effets de mode. Si un amant porte la même fragrance que le frère, c’est assez déstabilisant. Un moment pareil, ça secoue, inévitablement… (Re)sentir peut faire du bien. Ça rappelle quelqu’un qu’on a aimé. Quelqu’un qu’on a chéri. Ça fait sourire. Et souvent pleurer. Tout ce qui est olfactif est émouvant, séduisant mais également répugnant. Les gens qui se parfument comme des cocottes et envahissent l’espace, vous embrassent et laissent votre visage imprégné de leur odeur, de leur aftershave, c’est loin d’être attirant. Un parfum qui vous accompagne une journée durant. Difficile épreuve pour une personne qui n’aime pas les parfums, ceux qui n’en portent pas. Qui préfèrent ne rien sentir, que rien n’émane. Juste une senteur corporelle. Parfois sublime et parfois terrible. Que ce soit celles des gens ou celles d’une ambiance, d’une pièce. Tout n’est pas forcément beau. Les odeurs sont également repoussantes. Le tissu dans une voiture neuve. Les odeurs de cuisine. Celles qui vous rappellent la cantine scolaire. Les choux de Bruxelles, les effluves de n’importe quel chou chaud, les quenelles. Le foie de volailles pour certains. Les œufs pour d’autres. Le poulet réchauffé et cette odeur de zankha qui n’existe nulle part ailleurs, qui ne se traduit pas. Sur un verre, sur un chamex mal rincé, dans un bouillon. Une odeur de friture qui s’approprie les textiles, un cigare froid laissé à l’abandon dans un cendrier, les montagnes de mégots le matin au réveil. Et à l’inverse, le café fumant, son parfum qu’il soit moulu ou en grain. Une fragrance de bougie, couleur de chêne, de gardénia ou de violette. Ces petits objets de cire qui nous font voyager ailleurs. Sous un figuier, dans un champs de lavande. On n’y peut rien, notre odorat est mis à l’épreuve en permanence. Ces arômes qui chatouillent nos papilles (quand on est au régime). Une yakhné en cours de préparation, le pain chaud sortant du four,  du chocolat noir qui fond doucement, le caramel des esthéticiennes, le zaatar grillé de la man’ouché, le persil d’une taboulé, la coriandre d’une mloukhié, les graines de sésame de la semsiyé, l’eau de fleur d’oranger, un chewing-gum à la fraise, une goutte de menthe sur un sucre. Et ces parfums d’ambiance et d’enfance. Le chlore d’une piscine couverte, le préau d’une école quand on y accompagne son fils, le soufre d’une allumette, les bougies qui viennent de s’éteindre, le bois craquant d’une cheminée, le parfum du linge étendu, les savons pour bébés, les sprays virevoltants dans un salon de coiffure… Tant de parfums qui nous enveloppent et nous caressent. Des bouffées de sensations, enfantines et sensuelles, de dégoût ou de désir, de mystère et de clarté, bref, une espèce de charte de nos émotions. Elle ne porte rien d’autre qu’un peu d’essence de Guerlain dans les cheveux. Ou quelques gouttes du Numéro 5.