Parfum de femme – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 3 mars 2012

« Mais quand d’un passé ancien rien ne subsiste, seules plus frêles, mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps ». Il y a eu la madeleine de Proust. Des émois retrouvés avec une odeur, une simple odeur. Les odeurs se sentent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi… Une odeur. Un parfum. Un effluve. Et soudain, tout revient. Ou repart. L’odorat est probablement le sens le plus sensible et le plus à même de nous plonger dans le passé. De nous rappeler quelque chose, quelqu’un, quelque part. Il y a les odeurs corporelles, une fragrance, des émanations de cuisine, l’odeur d’une maison. Le parfum d’un homme, d’une femme. Une sorte de bouquet qui au détour d’une rue, nous ramène vingt ans en arrière. Comme une claque, le souvenir vous revient à la figure. Une espèce de boomerang qu’on n’attendait pas. Soudain un corps se redessine, une peau se réveille. En un instant la mémoire est projetée dans une chambre, dans des draps, dans des bras. Un pincement dans le ventre, un frisson qui nous gagne, et une vague qui remonte l’échine. Étrange sensation, surtout quand elle nous prend où on ne s’y attend pas. Souvent lorsque quelqu’un porte le même parfum qu’un(e) autre, on se retourne pensant que c’est l’autre. On suit une femme parce qu’elle porte Shalimar. Envoûtant parfum. Malheureusement, comme toujours au Liban, les parfums suivent aussi les effets de mode. Si un amant porte la même fragrance que le frère, c’est assez déstabilisant. Un moment pareil, ça secoue, inévitablement… (Re)sentir peut faire du bien. Ça rappelle quelqu’un qu’on a aimé. Quelqu’un qu’on a chéri. Ça fait sourire. Et souvent pleurer. Tout ce qui est olfactif est émouvant, séduisant mais également répugnant. Les gens qui se parfument comme des cocottes et envahissent l’espace, vous embrassent et laissent votre visage imprégné de leur odeur, de leur aftershave, c’est loin d’être attirant. Un parfum qui vous accompagne une journée durant. Difficile épreuve pour une personne qui n’aime pas les parfums, ceux qui n’en portent pas. Qui préfèrent ne rien sentir, que rien n’émane. Juste une senteur corporelle. Parfois sublime et parfois terrible. Que ce soit celles des gens ou celles d’une ambiance, d’une pièce. Tout n’est pas forcément beau. Les odeurs sont également repoussantes. Le tissu dans une voiture neuve. Les odeurs de cuisine. Celles qui vous rappellent la cantine scolaire. Les choux de Bruxelles, les effluves de n’importe quel chou chaud, les quenelles. Le foie de volailles pour certains. Les œufs pour d’autres. Le poulet réchauffé et cette odeur de zankha qui n’existe nulle part ailleurs, qui ne se traduit pas. Sur un verre, sur un chamex mal rincé, dans un bouillon. Une odeur de friture qui s’approprie les textiles, un cigare froid laissé à l’abandon dans un cendrier, les montagnes de mégots le matin au réveil. Et à l’inverse, le café fumant, son parfum qu’il soit moulu ou en grain. Une fragrance de bougie, couleur de chêne, de gardénia ou de violette. Ces petits objets de cire qui nous font voyager ailleurs. Sous un figuier, dans un champs de lavande. On n’y peut rien, notre odorat est mis à l’épreuve en permanence. Ces arômes qui chatouillent nos papilles (quand on est au régime). Une yakhné en cours de préparation, le pain chaud sortant du four,  du chocolat noir qui fond doucement, le caramel des esthéticiennes, le zaatar grillé de la man’ouché, le persil d’une taboulé, la coriandre d’une mloukhié, les graines de sésame de la semsiyé, l’eau de fleur d’oranger, un chewing-gum à la fraise, une goutte de menthe sur un sucre. Et ces parfums d’ambiance et d’enfance. Le chlore d’une piscine couverte, le préau d’une école quand on y accompagne son fils, le soufre d’une allumette, les bougies qui viennent de s’éteindre, le bois craquant d’une cheminée, le parfum du linge étendu, les savons pour bébés, les sprays virevoltants dans un salon de coiffure… Tant de parfums qui nous enveloppent et nous caressent. Des bouffées de sensations, enfantines et sensuelles, de dégoût ou de désir, de mystère et de clarté, bref, une espèce de charte de nos émotions. Elle ne porte rien d’autre qu’un peu d’essence de Guerlain dans les cheveux. Ou quelques gouttes du Numéro 5.

 

 

 

 

 

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