On abat bien les chevaux. Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 24 mars 2012

On a beau en avoir parlé des centaines de fois, éculé le sujet jusqu’au dernier mot, râlé, protesté, s’être indigné ; on ne peut toujours pas se résigner à se taire. Mais qu’est-ce que fout le gouvernement ? Dans tous les sens du terme, à propos de tous les dossiers mais là, à propos de Beyrouth. De son cachet, de son histoire, de ses maisons en pierre, de ses ruines romaines et phéniciennes. Tous les jours, une maison tombe, un chantier commence. Tous les jours, on détruit, on ensevelit, on bétonne ce qui reste de Beyrouth. Comme si on se foutait du passé, de ce qui a fait le charme de cette ville. Achrafieh s’en prend plein la gueule et les autres quartiers ne sont pas reste. Au lieu d’étendre la ville et de construire en périphérie, en banlieue, on étouffe l’intérieur. Plus de vue, plus de lumière, plus de place, plus de parkings et des rues saturées de voitures. Je vous l’accorde, ça sent le déjà vu, le déjà écrit. Mais c’est devenu abject. Une vieille maison libanaise avec vitraux, arcades et haut plafond meurt pour laisser place à une espèce de gratte-ciel où seulement trois étages seront occupés. Quand la photographe et ethnologue (de la mémoire), Houda Kassatly avait pris en photo les façades des maisons beyrouthines, elle avait mis en exergue leur beauté et leur cachet. 15 ans plus tard, il ne reste plus que 10% de ces demeures (sic). Bientôt il n’en restera plus aucune. Avec le projet de route Pedro Trad, maintes et maintes fois refusé, repoussé, protesté depuis 1955 qui va probablement être exécuté, on est mal barré. De Bourj el Ghazal jusqu’à Sodéco, l’autoroute prévue pour désengorger l’entrée d’Achrafieh, va détruire de vieilles maisons traditionnelles. Exproprier des gens qui vivent là depuis des lustres et rendre ce quartier qui était à l’origine une colline résidentielle où certains estivaient même. Dans toutes les villes du monde, on aménage les pourtours, on fait des extensions, on agrandit. La ville devient tentaculaire. Sauf ici. Sauf ici… C’est un truc de fous. Bientôt, il ne restera plus rien de nos souvenirs, de ceux des parents. Il restera des noms. Comme toujours avec les Beyrouthins. Il y a encore des gens qui disent le Maestro (rue Trabaud) alors que c’est le Mayass depuis un moment déjà. On parlera encore et toujours d’Iznogoud et autres Wimpy, Horse Shoe ou des daraj du cinéma Vendôme. Détruire tout ce qui symbolise la mémoire, c’est dire “on ne vient de nulle part”.  Ce qui veut dire, “on ne va nulle part”. Renier son passé, c’est tuer son identité. Détruire tout ce qui symbolise la mémoire, c’est comme si on exterminait les vendeurs de kaaké. C’est comme si on arrachait les dernières sallés qui pendent des fenêtres. C’est comme si on décidait de tuer tous les petits déken où on trouve tout ce qu’on ne trouve pas ailleurs et qu’on les remplaçait par des supermarchés. Pas des supermarkets. C’est comme si on supplantait les salons de haute coiffure de quartier, pour y construire un énième spa/salon/massage/manucure. C’est comme si on envahissait les petits cafés de tric-trac pour y ouvrir le 32e restaurant italien de la rue ou le 25e sushi bar du coin. C’est comme si on demandait aux couturières et tailleurs aux mains de fées de s’incliner devant le prêt à porter et le made in China. C’est comme si on mettait à la porte les furn de mné2ich et de khébez qui sent bon pour vendre des baguettes qui n’auront jamais le goût d’une ficelle parisienne. C’est comme si on ravageait la grande roue de Raouché, le Sporting,  le Café Rawda et le Long Beach pour y construire un super méga gigantesque hôtel/complexe balnéaire pour y accueillir les touristes des pays du Golfe en mal d’ambiance libanaise. Il ne restera plus que les danseuses des palaces pour nous rappeler au bon souvenir de Nadia Gamal. Déjà qu’avec la loi sur le tabac qui passe à exécution en septembre prochain, on ne pourra plus savourer une narguilé ajami avec un hommos, on va faire quoi maintenant ? Se rabattre sur les derniers vestiges du vrai Beyrouth ? Va peut-être falloir quitter la ville pour ses hauteurs. Là-bas, un peu plus haut. Là où il y a encore quelque chose du Liban de papa qui subsiste…

 

 

 

 

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