Mille et une nuits. Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 2 juin 2012

« L’homme est né de l’utérus d’une femme », « je ne dirai jamais à mon fils, fais ce que tu veux », « j’aurais aimé que mes parents me disent non quand j’étais plus jeune »… « Je suis fatiguée de prendre le rôle de l’homme ». Shéhérazade à Baabda. Dans cette prison censée accueillir 40 personnes et qui en enferme 75, 23 femmes mises en scène par une très couillue Zeina Daccache, racontent leur vie. Hors cellule et à l’intérieur de l’établissement pénitentiaire. Des femmes, comme vous, comme moi, comme elles, comme nos mères, nos sœurs, nos tantes. Des femmes accusées de vol, de meurtre, d’adultère, de consommation ou de trafic de drogue. Des femmes qui attendent parfois leur jugement en croupissant au fond d’une cellule qu’elles partagent avec 23 codétenues. Une chambre où elles ne voient ni la lumière, ni le ciel. Une chambre où se trouvent leurs toilettes… La projection de cette pièce jouée au sein même de la prison en avril et mai passés, a eu lieu au théâtre Babel le week-end dernier. Un écran sur scène. Des femmes. Des Shéhérazade d’aujourd’hui. Et l’intimité de leur histoire. On se retrouve projeté dans un univers qu’on n’aurait jamais soupçonné. Et il ne s’agit pas seulement de l’univers carcéral dans lequel elles sont condamnées à vivre. Il s’agit de l’univers patriarcal dans lequel chaque Libanaise est contrainte de graviter. Pas d’évoluer, parce que pour le moment, il n’y a aucune évolution de la condition de la femme au Liban. Surtout dans les milieux moins favorisés que les nôtres. Surtout, là où il n’y a pas d’argent, où il n’y a pas de droit et parfois pas d’éducation. Violence, mariages arrangés, misère sont le quotidien de ces détenues qui regardent le public dans les yeux. Elles fixent jusqu’au plus profond des rétines de ces visiteurs d’un autre monde, pour leur montrer qu’elles sont humaines, fragiles, blessées, cassées par une vie qui ne leur a fait aucun cadeau… Elle. Elle vient de sortir après 14 ans de détention pour le meurtre de ce mari qu’elle n’a pas choisi, épousé à 12 ans et qui l’a battait depuis le premier jour. 14 ans qu’elle n’a pas vu la mer. 14 ans qu’elle n’a pas vu ses enfants. 14 ans pour un crime de légitime défense. Et les autres ? Un adultère ? Tromper un homme qui vous bat est donc un crime ? Une action qui vous fait croupir en prison. Avec aucune visite. Pas un proche qui daigne venir vous voir. Parce que 3ayb3ayb qu’une femme parle à des étrangers (mais elle peut en épouser un, forcée), 3ayb qu’elle élève sa voix (même quand on la bat), 3ayb. La gorge serrée. Voilà ce qu’on ressent face à ses femmes. La gorge serrée et un goût amer sur les lèvres. La honte aussi de n’avoir jamais imaginé que deux rues plus loin, juste à côté, dans cet appartement aux volets fermés, il y a une femme qu’on viole. Parce qu’elle n’a pas choisi l’homme qu’elle a épousé. Dans ce cas-là, il s’agit d’un viol. Mais la loi s’en fout. La justice libanaise se fout qu’une femme se venge d’un oncle qui la viole depuis ses 8 ans. La justice libanaise se fout qu’une femme puisse être trompée tant que ce n’est pas elle qui commet l’adultère. Mais ça on ne le dit pas. On ne dit pas aux Libanaises qu’elles ne sont pas les tutrices légales de leurs enfants. Que c’est le père et en cas de décès, l’homme le plus proche de ce dernier. On ne dit pas aux Libanaises qu’elles ne peuvent pas ouvrir un compte en banque à leur enfant, ni leur donner la nationalité. On ne dit pas aux Libanaises que les crimes d’honneur ont encore lieu. On ne dit pas aux Libanaises, qu’en cas de divorce, elles ne recevront que 400 000LL de pension alimentaire. On ne leur dit pas non plus qu’elles iront en prison en attendant leur jugement. On ne leur dit pas que leurs droits sont bafoués chaque jour. Qu’elles n’ont pas le droit d’ouvrir la bouche. Certaines le peuvent. Et encore. Même quand on a de l’argent, une wasta ou du pouvoir, les droits sont ce qu’ils sont. Le droit à rien. Perte de la garde de son enfant à un jeune âge. Perte de la garde en cas de remariage. Perte de la garde si on a une vie un peu plus délurée que la société peut l’accepter… Une heure. Il aura suffit d’une heure face à ses femmes. À celles qui sont restées là-bas, à celles qui sont sorties, pour baisser les yeux remplis de larmes et de rage. Une heure pour se rappeler qu’ici, la femme n’est pas grand chose.

 

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