Salle de séjour – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 28 juillet 2012

Les employés d’Auto Khaled viennent de partir. On emménage enfin dans un grand appartement. Promotion professionnelle, promotion sociale, promotion canapé, peu importe, on est passé du 100 m2 au 350. On avait 2 chambres à coucher, on en a 4. Double living, salle à manger, cuisine équipée, 4 salles de bain, une minuscule chambre de bonne et 2 places de parking. On appelle un décorateur, on achète des canapés en cuir designés par Patricia Urquiola, une table Knoll, des pièces Charles Eames ou Arne Jacobsen, une grande console Nada Debs, des fauteuils Bokja. On casque un œil sur les chambres d’enfant Vibel, on orne les murs d’un Damian Hirst, on suspend des lustres ici et là. On accorde les couleurs, on place des écrans led B&O bien en vue, là où il faut. Tout est beau, clinquant, de bon goût, tout brille. L’appartement est fin prêt pour y vivre. Enfin, pour y recevoir plutôt. Pendaison de la crémaillère, Veuve Cliquot rosé à foison, coutellerie Christofle, verres Baccarat (qu’on utilise trois fois par an) waw quel appart ! Une fois la fête terminée, les lumières s’éteignent… et pour un bon moment. Les portes coulissantes se ferment, direction la salle de séjour, la TV room. Une des quatre chambres refaite pour l’occasion ou l’antichambre entre la master et celle des enfants. Il y a une télé, généralement une bibliothèque où trône une encyclopédie que personne n’a jamais lue, des livres reliés, quelques Daniele Steel et les SAS de De Villiers sur le Liban. Les laptops des enfants, une imprimante, le téléphone et quelques magazines. C’est la pièce où on vit, mange, fait une sieste. C’est la seule pièce de la maison où se retrouve la famille, de l’ado rebelle à la petite princesse, du père PDG à la maman oisive. La seule pièce. Le salon, c’est pour les invités. Tout comme la salle à manger. Elle est faite pour les invités. Pour y dresser un buffet où trônera la coutellerie, l’argenterie, le cristal et la porcelaine de luxe. Mon jeddo disait toujours à ma téta : chou l’ness a7san ménné ? Il piquait sa salade qui se trouvait dans son assiette Bernardaud, avec sa fourchette en argent et buvait son eau dans son verre en cristal. Il s’est fait plaisir et au bout du compte, n’a rien emporté avec lui. Alors pourquoi, encore aujourd’hui, il y a des gens toutes classes sociales confondues qui se mettent les uns les autres dans leur salle de séjour ? Avarice ? Souci de préservation du bien mobilier ? Peur des grands espaces et du vide ? Chacun sa raison probablement aussi valable que louable. Mais alors pourquoi ? Pourquoi avoir acheté/loué un grand appartement ? Si c’est pour se confiner dans une seule pièce où parfois aucun rayon de soleil ne passe. Pourquoi protéger les canapés avec des draps ? Pour ne les découvrir qu’une fois chaque deux mois, quand madame reçoit. Pourquoi interdire aux enfants de courir dans le salon pour qu’ils ne brisent ou n’abiment rien sur leur passage ? Pourquoi ne jamais ouvrir les livres afin de ne pas détruire la reliure ? Pourquoi vivre dans une maison qui ne vit pas. Qui ne regorge pas de souvenirs, qui ne cache pas de secrets dans chaque recoin, qui ne raconte pas une histoire. Pourquoi faire toujours attention à ne rien user ? Emportera-t-on les tapis persans au paradis ? On est bien d’accord que pour vivre heureux, vivons cachés. Pas cachés dans une TV room toute petite, mais cachés derrière le grand fauteuil en daim orange, cachés au milieu d’un salon, allongés sur les tapis où on a si souvent imaginé des circuits de Formule 1 pour fait rouler ses Matchbox en regardant les moulures, cachés dans la chambre des parents où on sautait sur le lit pour toucher le plafond, cachés dans la cuisine salie par nos multiples tentatives de kebbé bi sanniyé et de gâteau au chocolat, non pas reconvertie en salle de réception pour catering, cachés sous notre bureau recouvert de tâches de peintures datant de l’époque où on se prenait pour Bansky et qu’on voulait taguer les murs, cachés dans un faux bureau de poste Mako, cachés tout simplement dans un espace normal… Je ne veux pas vivre dans La maison vide, dans la chambre vide où je passe(rai) la nuit à écouter cette symphonie, aujourd´hui finie (…)

 

J’aime regarder les filles, Médéa Azouri, L’Orient-Le jour, samedi 21 juillet 2012

J’aime regarder les filles qui marchent sur la plage. Sur leur peau le soleil caresse bien trop sage. J’aime regarder les filles, les garçons, les bambins qui marchent sur la plage ou le carrelage. J’aime regarder leur démarche, leur tenue, leur maillot, leurs cheveux. J’aime fouiller dans leur trousse de plage, toucher leur serviette, mater leur cellulite, observer leurs doigts de pieds, constater leur vernis écaillé, voir si elles sont maquillées. Il y a le ciel, le soleil et la mer et les gens. Et moi. Et vous. Et tous les autres. Ceux qu’on dévisage, allongés sur nos transats. Le chapeau vissé sur la tête, les lunettes noires qui protègent le regard, ce regard radar qui scanne tout ce qui bouge. Pas besoin d’être accompagné. Le spectacle est assez éloquent pour qu’on ne sente pas le temps passer. Evidemment, tout dépend de l’endroit où se déroule la scène. On ne verra pas le même genre de comportement ou de phénomène si l’on se trouve à L’Orchid, au Sporting, à l’ATCL, à Bonita Bay, à Ramlet el Bayda, à Jonas ou à Las Salinas. Toutefois, il y a des stéréotypes partout. De la bimbo au vieux ridé déjà noir depuis février en passant par le pêcheur invétéré, du tournesol au porc à cigare. On trouve tout à la plage. Comme à la Samaritaine. Il y a l’éternel maître nageur en short rouge, le sifflet autour du cou et qui, s’il n’a pas 75 ans, fait craquer les minettes. Les adeptes du parasol qui passent la journée à l’ombre et bronzent quand même. C’est toujours moins risqué que de s’endormir sous le soleil exactement, avec la main de son boyfriend sur le ventre. Il y a ceux qui ne déjeunent que sous leur grande ombrelle ou vont au restaurant/snack. Manger bel fay avec paréo, serviette, t-shirt et petite sacoche où se trouve fric et cellulaire. Il y a les pros du bronzage huilé. Les old school du Baby Oil avec un chouia de mercurochrome. Les pros du bronzage qui tournent avec le soleil et qui emmerdent leurs copains et voisins qui sont obligés de bouger chaque ¼ d’heure leur banc selon le moment de la journée. Cette même pro qui coince son maillot entre les fesses et se met sur le côté droit puis sur le gauche, écarte les jambes, les orteils, les doigts. Un vrai 180° du corps. Il y a les crétins de la brûlure, qui dès la première exposition se tartinent de graisse à traire. Une gueule de cul de babouin pour le reste de la semaine et les épaules qui font mal, qui pèlent et sur lesquelles on renverse le Calamine/Caladril. Comme à la grande époque où nos parents inconscients, oubliaient les SPF à la maison. Y’a les amateurs de bonne musique, les head phones bien placés sur les oreilles et qui préfèrent écouter Kavinsky plutôt que le bruit des vagues. Il y a aussi la spécialiste de la trousse fournie avec pince à épiler, masque pour cheveux, ciseaux, lime à ongles, gel purifiant, brumisateur et fil à coudre au cas où le brésilien la lâcherait en pleine route. On trouve aussi les fans du panama blanc en paille, comme un peu tout le monde. On sue sous le chapeau mais c’est pas grave, ça fait classe. Et puis c’est un genre de mini compassion avec le personnel de maison qui transpire à grosses gouttes par 40° et qui court derrière les sales mioches pour les empêcher de frapper leur sœur avec la pelle bleu roi. Y’a les bimbos en high heels de 12 centimètres, les colliers qui tintent, le rouge à lèvre, le mascara et l’eye-liner waterproofs, le brushing impeccable. Généralement ce sont ces dernières qui nagent le crawl en dehors de l’eau, la tête qui tourne de part et d’autres sans jamais frôler le H20. Ce sont également elles qui sont flanquées du porc à cigare, torse poilu et qui parle fort. Il y a les aficionados de la protection 50 pour visage. Elles s’en recouvrent chaque heure et ressemblent à des momies sur corps humain bronzé quant à lui, un centaure version libanaise prudente. On croise aussi les intellos qui bouquinent un pavé à la main sur la condition humaine à l’époque médiévale, côtoyant de très près la ménagère de moins de 50 ans qui a réussi à se procurer 50 shades of Grey et qu’elles planquent derrière un Paris Match mouillé (sic). Il y a aussi les connaisseurs en vin rosé qui se murgent la tronche dès 11h du matin. Puis, il y a les sportifs, les rois des longueurs, les tsars du kilomètre, goggles sur le nez, bonnet ridicule, planches et palmes sur les pieds et les mains genre L’homme de l’Atlantide. Et il y a nous. Trébuchant sur les 150 Havainas qui trônent à côté de l’escalier de la piscine trop froide et qui après un plongeon raté, perdons notre maillot élargi par des années de chlore… L’été est chaud.

 

 

 

 

 

 

C’est pas toi, c’est moi. Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 14 juillet 2012

Je me noie dans le bleu de tes yeux. Ton père est un voleur, il a pris toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans tes yeux. J’aimerais être une de tes larmes, pour naître dans tes yeux, vivre sur tes joues et mourir sur tes lèvres. Le discours amoureux a beau exister depuis la nuit des temps, il n’en reste pas moins une source inépuisable de phrases clichées qu’on pond à chaque fois que la drague pointe le bout de son nez. L’amour ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. J’aime deux choses : toi et la rose. La rose pour un jour et toi pour toujours. Phrases clichées et totalement niaises. Si le prétendant avait puisé dans les poèmes de Ronsard, repensé Roland Barthes ou cherché une phrase de Roméo et Juliette, l’intention aurait peut-être été louable. Sauf qu’on est plus dans le Harlequin, le Barbara Cartland ou les romans à l’eau de rose à deux sous. On ne sait pas vraiment pourquoi ce genre d’expressions dont un grand nombre de jeunes amoureux font usage, se sont retrouvées dans le langage courant. Films de série B ? Romans-photos ? Chansons de Frédéric François ? Peu importe, elles sont là. Ah, les phrases toutes faites. Et les tentatives de sortir des sentiers battus en recherchant des envolées lyriques ou philosophiques qui donnent envie de pleurer. Si j’étais une abeille et toi une fleur je passerais mon temps à butiner ton cœur. Tu dois être essoufflée à force de courir dans mes rêves… Euh oui, mais non. Parce que même citer Gainsbourg deviendrait une hérésie. Tu es la vague, moi l’île nue. Je t’aime moi non plus… Je suis venu te dire que je m’en vais. Et tes larmes n’y pourront rien changer. Parce que la rupture aussi donne naissance à de nombreux lieux communs. Ce n’est pas toi, c’est moi. Je ne suis pas assez bien pour toi. J’ai besoin de recul – pour mieux sauter ailleurs ?  Restons amis. I care for you. Je te veux heureuse, avec moi tu ne le seras pas. Mais bien sûr. Bien que tu n’es pas assez bien pour moi. Fachar 3a ra2beto. Un de perdu, dix de retrouvés. Non, un de perdu, un de perdu. Parce que remonter le moral de quelqu’un avec des phrases de ce genre-là est insupportable. Fuis-le il te suit, suis-le, il te fuit. Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Jolies phrases, certes, mais pas à chaque fois qu’un événement se produit. Parce qu’on ne peut pas asséner aux autres des proverbes à tout va dans n’importe quelle situation. Parce que souvent ça donne envie de gifler celui qui la sort. Et le temps efface sur le sable le pas des amants désunis. Là, au moment même où un jeune homme se fait larguer, lui dire que le temps fait oublier la peine, ne sert à rien. Même si c’est vrai, même si on a expérimenté la chose, même s’il sait par expérience que le temps fait oublier. Parce que quand elle lui a dit tu ne peux pas comprendre, il n’a effectivement pas compris, elle lui avait promis monts et merveilles, dit : si j’étais une abeille et toi une fleur je passerais mon temps à butiner ton cœur. Dit aussi qu’ils étaient fait l’un pour l’autre, ensemble pour la vie. C’est pas toi, c’est moi… L’amour pour l’éternité. Et les phrases dites/écrites qui ne s’oublieront pas. Aussi connes soient-elles. Il y a évidemment, un côté fleur bleue en chacun de nous, une essence de guimauve, de sirupeux. Mais de grâce pas ces phrases-là. Autre chose, j’en sais rien, mais pas ça. Pas le je te l’avais dit, il n’était pas fait pour toi. Je savais que ça ne marcherait pas. Tu vois ? Je t’avais prévenue. Pas un énième couteau dans la plaie. Et plus de métaphores pour exprimer un amour, un anamour ou un désamour. Plus de citations, plus de références, plus de mots doux pompés sur le net après avoir googlé les plus phrases d’amour. Comme ces horribles “quotes” et autres pensées philosophiques qui envahissent les “feeds” sur Facebook. Si tu aimes tes amis, share. L’amitié c’est quand les gens savent tout de toi, et t’aiment quand même. Every woman needs a man that will ruin their lipstick and not their mascara. Pitié. Tant qu’il y a de la vie, y’a de l’espoir. L’espoir de ne plus lire et d’entendre ce genre de trucs. Il est préférable d’utiliser, à la limite, les ya achta, ya amar, ya amoura. Nawarit. Adorables petits mots mielleux qui sont devenus de jolies formules pour dire bonjour, tout simplement.

 

 

 

 

Fils de… Médéa Azouri, l’Orient-Le Jour, samedi 7 juillet 2012

On ne reprochera jamais à un fils de boucher, de devenir boucher. Ni à un avocat de reprendre le cabinet de papa, ni à une pédiatre d’avoir suivi la même formation que sa mère ou à un chef d’entreprise familiale de céder ses parts à ses gosses. Evidemment, il se peut fort probablement que le gosse en question soit un sale morveux incapable d’accomplir autre chose que de dépenser l’argent de la famille mais là, on compte sur le paternel pour ne pas lui donner certaines prérogatives, et/ou le déshériter. Parce qu’après tout, l’argent de papa, c’est celui de papa. Et la vie de papa, c’est celle de papa. Sauf que voilà. Quand on nait, grandit, évolue dans un environnement, il est difficile d’en sortir. A moins que le désir de contredire ou de se rebeller soit plus fort que l’identification. Papa est médecin, on sera acteur etc. Mais sinon, on aime bien suivre une lignée. On est chirurgiens de grand-père en petit-fils. C’est rassurant. Avocats depuis un siècle, c’est rassurant… Chanteur de père/mères en frères et sœurs ou politicien de génération en génération. Oui, mais là, c’est pas pareil. Cette succession-là suscite les commentaires, les moqueries, la jalousie. Pistonnés ? Grand capital de départ ? Fils à papa plutôt que fils de papa ? S’il y a talent, la placé est légitime. S’il n’y en a pas, il faut savoir “se retirer à temps”. L’héritage est honoré. Les tentatives ne sont pas souvent fructueuses. Problème d’Œdipe non résolu peut-être. Wen bayyo, wen houwwé ? Mais quand on baigne dans la musique, il est difficile de ne pas vouloir gratter sa guitare ou pianoter à des heures perdues. Idem pour le cinéma. Les premiers balbutiements sont des dialogues et la vie de famille, une belle mise en scène. Silence, on tourne. Une vie d’artiste, ça ne s’oublie pas. Ça chante à la maison, ça porte des costumes. Papa s’appelle Marcello Mastroiani, maman est la Deneuve. Papa c’est Gainsbarre. Maman c’est Birkin. Dutronc, Hardy et Thomas, Sinatra et Nancy, Francis Ford et Sophia Coppola, Kirk et Michael, Andrée, Louis et Mathieu Chédid. Ils jouent, imitent, réalisent, chantent, se plantent souvent, réussissent parfois. Ça a marché pour ceux-là. Ils ont réussi à s’imposer petit à petit, mais rarement réussi à dépasser le père/la mère ou les deux. Trouver sa place et la mériter, était d’autant plus difficile, qu’ils devaient prouver qu’ils ont du talent. N’est pas Vincent Cassel ou Norah Jones (Ravi Shankar) qui veut. On a beau être le fils de Delon et avoir à l’instar de son papa, une belle gueule ; à part quelques apparitions furtives au cinéma, on n’aura jamais rien fait de plus glorieux que de se taper Steph de Monac’… Dans un autre registre de successions controversées, il y a les dynasties. Les grandes familles de musiciens ou d’artistes, et surtout les dynasties légendaires politiques. Une des plus importantes : les Kennedy. On les a idolâtrés, admirés, enviés. Un président, un frère, un sénateur, une belle-sœur, une nièce. Une grande famille politique, genre les Ewing sans le Stetson. Il y a aussi la version libanaise : les Gemayel, les Joumblat, les Frangieh et aujourd’hui les Hariri. Plusieurs générations où certains membres avaient définitivement leur place, et d’autres pas du tout. S’imposer face au père, le dépasser, devenir président, ne pas réussir à sortir de derrière l’image. Trop imposante, trop symbolique. Sauf si le père était là, on ne sait pourquoi. Facile quand le père a été un féchil de faire ses marques. Mais est-ce légitime ? Est-ce que le féodalisme a-t-il le droit d’être encore être de rigueur ? Si le fils est à la hauteur du père ou gardien de sa pensée, alors oui. Et pourquoi pas ? Pourquoi refuser un destin baigné de discours, de drapeaux et de patriotisme ? Pourquoi ne pas essayer de suivre les pas d’un père, lâchant enfin et au passage son Œdipe, et assumer son devoir moral et spirituel d’héritier en faisant fi de ceux qui jugeront ? C’est exactement la même chose pour un fils d’artiste ou de politicien que pour un fils d’avocat qui chaque matin voyait son père endosser sa grande robe noire. Il y a bien eu Martine Aubry et Delors, Marine et Jean-Marie (sic). N’aime-t-on pas Felipe et Juan Carlos, Charles et Elizabeth ? Et puis, être un fils de, ça remonte à la nuit des temps. Abraham, fils de Sem, fils de Noé. Jésus… fils de Dieu. « Luke I’m your father ». Darth Vader.