Croise les doigts, Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 18 août 2012

Dimanche dernier c’était la nuit des étoiles filantes. La terre a rencontré les Perséides et on s’est posté sous un ciel étoilé, pur, net, au milieu de nul part. Fais un vœu. Une douzaine au total. Qu’on y croit ou qu’on n’y croit pas, à chaque fois qu’une étoile éclairait le ciel avec sa traînée poudreuse, on espérait qu’on serait exaucé. Je veux être heureux, gagner plus d’argent, guérir, avoir un bébé… un vœu pour nous, un pour les autres, un pour l’autre. On a beau ne pas être croyant, adepte de rien, mécréant, on veut y croire. Somme toute, on n’a rien à perdre. Les étoiles filantes nous porteraient-elles bonheur ? Il ne fallait surtout pas les compter. Les filantes et les normales. Ça fait pousser des verrues paraît-il. Paraît-il. Alors, on ne les compte pas, on sait jamais. Les petites superstitions, on en a tous. Sans réellement savoir pourquoi on le fait. Mécaniquement. On touche du bois trois fois, surtout trois fois. Et on se pince les fesses quand quelqu’un dit qu’on a de jolies mains, avec un smalla pour accompagner le pincement. On n’a pas envie d’avoir un ongle qui part en vrille. Il paraît aussi que lorsqu’on croise un curé, faut se gratter les fesses. Jamais entendu auparavant. Un curé porterait-il la poisse à l’instar d’un chat noir ? C’est peut-être la couleur de la soutane, comme le parapluie que l’on ne doit pas ouvrir à l’intérieur d’une maison. Le noir, on n’aime pas. D’ailleurs il ne faut jamais aller chez personne après un enterrement, ça porte malheur. Allez comprendre comment, même les gens les plus rationnels et les plus sages se fient à de vieilles croyances. On ne se passe pas le sel à table, ni le couteau, ça pourrait “couper” une relation. Oui, bien sûr. À table, y’a plein de choses qu’on ne doit pas faire. Faire tomber le sel (encore lui). Le jeter tout de suite derrière l’épaule pour conjurer la malchance. Faut pas non plus prendre le pain de son voisin. Vaut mieux ne pas être 13 non plus. On ne sait jamais si un Judas était parmi nous. Rajouter une quatorzième place, un œuf trônant sur l’assiette. Pourquoi ? On n’en sait rien. Une poule serait-elle de meilleure augure qu’un douzième apôtre ? Comme quoi, il aurait été intelligent ce jour-là d’avoir convié Marie-Madeleine, on aurait évité un tas de problèmes. Le 13 est un nombre intéressant aussi. Pour certains, il est synonyme d’infortune, pour d’autres c’est exactement le contraire. Surtout quand il tombe un vendredi. Il y a fort à parier (au casino) qu’il ne se passera rien ce jour-là. Il semblerait que ces petites choses de la vie de tous les jours qu’on fait sans plus vraiment s’en rendre compte, soient très orientales. Comme ce satané mauvais œil que chrétiens, musulmans et juifs craignent. El ayn. Qu’on essaye de contrer en portant des turquoises ou carrément des ayn. Et vaut mieux ne pas tomber sur quelqu’un qui a les yeux bleus et les dents du bonheur. Ce léger vide entre les dents ne laisse rien de bon à présager si le porteur est quelque peu envieux. Elles sont drôles nos superstitions. Crédules ou pas, on évite de passer sous une échelle, de laisser une porte d’armoire ouverte, idem pour une paire de ciseaux. On dit que si l’armoire reste ouverte, les gens parleront de toi. À Beyrouth, c’est pas bien grave, qu’elle soit ouverte ou pas, les gens parleront de toi. Alors, autant aérer la penderie. On ne joue même pas avec le feu (sinon on fait pipi au lit). Tous les parents l’ont dit un jour à leurs gosses quand ils se sont emparés d’un briquet ou d’une boîte d’allumettes. Le rapport ? Alors, depuis, on est conditionné(es) par ce destin qu’on essaye de détourner en faisant et en ne faisant pas certaines choses. On ne pose pas son sac à main par terre sinon il risque de se vider. Quand on offre un portefeuille, on y glisse un billet pour qu’il soit toujours rempli. On n’enjambe pas un enfant allongé par terre car on le menace de ne plus grandir. On ne pose pas de fleurs (et surtout pas des chrysanthèmes) sur le lit d’un malade à l’hôpital, on n’offre pas de perles à son épouse, à moins qu’on ne veuille qu’elle crève, on ne se passe pas le savon de main en main et on ne laisse pas une femme enceinte se gratter quand elle a une envie non assouvie. Risque de chahwé sur le corps du bébé. On met du champagne derrière l’oreille si la coupe a malencontreusement glissé de nos doigts et on mange du blanc pour célébrer la nouvelle année. Et quand on souffle les bougies, on ferme les yeux, on fait un vœu et on coupe la première part avec un couteau à l’envers… Allez, il y a encore des étoiles filantes jusqu’à la fin du mois.

 

 

 

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