Dis-moi où tu habites. Médéa Azouri, l’Orient-Le Jour, samedi 29 septembre 2012

Serions-nous complètement schizophrènes ? Totalement décalés avec notre histoire à la fois phénicienne, ottomane, française et autre ? Tellement désorientés que nous en aurions perdu le nord ? Au point de ne savoir ni le nom des rues, ni leur origine, ni le changement de leur appellation. Il faut probablement être un sacré érudit pour savoir de qui on parle sur cette plaque bleue et surtout pourquoi on en parle. Au Liban en général et à Beyrouth en particulier, il y a le quartier, le secteur, le nom de la rue, la zone. Sur ces plaques on trouve des grands hommes, des français, des martyrs, des couleurs, des numéros, des pays, des villes, des noms de famille. Une sorte de cocktail en somme, un achta/fraise/moz shaken mais stirred. Avec des changements au gré des humeurs des uns et des autres. Arabisons, orientalisons, libanisons, narcissicisons. Et au-delà de la désignation officielle de la rue, il y a la nomination populaire. Non, à Achrafieh, la rue ne s’appelle plus Trabaud mais Wadih Naïm, un ancien député pourtant originaire de Chiyah. Oui, mais les achrafiotes comme la plupart des Libanais qui empruntent cette rue ne connaissent que le nom de Trabaud, gouverneur du Liban de 1920 à 1923. On a souvent troqué les noms français de l’époque du mandat contre des personnages plus libanais. Idem pour l’époque ottomane. Sé7et el Burj est devenue la Place des Canons sous l’Empire Ottoman, puis celle des Martyrs de 1916. Un 6 mai où furent exécutés des journalistes dont Abdel Wahab el Inglisi qui donna son nom à la célèbre rue d’Achrafieh. Rien à voir avec le chanteur du même nom qui écrivit “Inta Omri” à Oum Kaltoum. Cette rue qui pour les nostalgiques, commence là où il y avait Iznogoud. C’est là que réside notre confusion. Et c’est tout à fait légitime qu’elle existe. Entre un nom remplacé, un autre inexistant, une boutique décédée et un sens qui change au gré des humeurs de la municipalité, comment voulez-vous ne pas perdre la boule ? Tari2 el Nahr s’est toujours appelé rue d’Arménie. Mais pour tout le monde cette large rue s’appelle ainsi parce qu’elle nous mène vers le fleuve, même desséché. Follow the river. Ce qui est beau dans l’usage populaire c’est que souvent il a plus de sens que le nom de la rue elle-même. Et puis il a une véritable petite histoire libanaise et commune au lieu de n’appartenir qu’à une famille ou à un petit bout de l’Histoire avec un grand H. Comment ferait-on sans Dfouni ? Où irait-on ? Que ferait-on sans la SNA (place Gebran Tueini), sans Cola, sans l’ex KO la BDthèque, sans Soulier Gérard, sans Sodeco (rue Petro Trad) ? Des sociétés de constructions, des traiteurs, des assurances qui ont prêté leur nom à des quartiers ou à des rues. Comment ferait-on pour indiquer son immeuble sans dire Mozart Chahine, Lebanese Canadian Bank, Sleep Comfort, La Cigale, Crepaway, beit’l’Hariri, quelle que soit la région où l’on se trouve ? Tu vois où est bineyét Bachir ? Tu continues et tu vas tout droit, j’habite à Mar Mitr. Ce ne doit pas être très drôle d’habiter (pour l’éternité) à Mar Mitr. Y’a plus glam quand même qu’un cimetière ou le nom d’un martyr. Parce que pendant la guerre, on a souvent donné le nom de personnes tombées pour le Liban. Noms qu’on a effaces par la suite. Plus glam qu’un cimetière donc, il y a la France : Verdun, Clémenceau, Foch, Pasteur, De Gaulle, les fondateurs et enseignants de l’USJ, Monnot et Huvelin, le fondateur de l’AUB, Bliss. Il y a les villes européennes à Hamra : Madrid, Vienne, Londres (qui se prend à gauche comme dans la capitale éponyme). Il y a l’Amérique Latine : Uruguay, Paraguay, Argentine. Il y a les familles Sursock, Joumblat. Les présidents : Charles Hélou, Camille Chamoun, Béchara El Khoury ou Élias Sarkis. Il y a la Place de l’Étoile comme là-bas dans l’hexagone. Il y a cette rue du Liban qu’on aurait pu penser immense et large telle une avenue ou un boulevard. Une rue qui porte le nom de son pays et qui, étroite, va dans deux sens, dont l’un vers le Zaroub el 7aramiyé. Les rues changent souvent de sens d’ailleurs. Un coup elle monte, un autre elle devient descente : Pharmacie Berty direction Sassine/ABC. On aime les montées et les descentes au Liban, tal3et Alexandre, nazlet Hôtel-Dieu, Basta Ta7ta, Basta Faou2a. Et puis il y a les jolies zones colorées, les bleues, les vertes, les roses et les rues 12, 5 ou 7 quand on sort de Beyrouth. Il y a aussi l’orthographe une fois française, une autre anglo-saxonne. Achrafieh, Ashrafieh, Achrafié. Et cette question assez intéressante. Pourquoi certains grands hommes n’ont-ils pas de rue en leur nom, alors que d’autres bien vivants et bien plus petits ont une avenue ou une place ? Allez savoir…

 

 

 

 

 

 

 

Publicités

Fall(ing) – Médéa Azouri, l’Orient-Le Jour, samedi 22 septembre 2012

L’été est fini. Même si le soleil brille encore haut dans le ciel. Même s’il fait encore chaud. Même si on va toujours à la plage. L’été est fini parce que demain c’est l’automne. L’automne et ses couleurs ocre et orangée, carmin et havane. Ses feuilles qui couvrent le sol, les premières pluies et les prémices de l’hiver. L’automne et ses mois de fin septembre, d’octobre, de novembre et de début décembre. L’automne placé sous les signes de la Balance, du Scorpion et du Sagittaire. L’automne et cette sensation de non saison. L’automne et son blues. On aime rarement l’automne. On ne l’aime pas comme on aime le printemps et ses premiers rayons de soleil et la perspective de l’été. Non, on n’aime généralement pas la nuit qui arrive plus tôt, le prochain changement d’heure et le froid qui commence à pointer le bout de son (cache)nez. L’automne c’est la fin de l’été avant la fin de l’année même s’il reste quelques petits mois encore avant la célébration grotesque de la Saint-Sylvestre. C’est assez amusant, parce que malgré des vacances ensoleillées, reposantes et régénératrices, on se sent épuisé. Et c’est normal, c’est le cycle naturel de toutes les espèces. Tout va vers le bas : la durée du jour diminue, tout comme la sève des arbres reflue vers le bas et le centre du tronc, et le corps subit une baisse de régime. C’est une question de Yin et de Yang chez les Chinois. Et là, on est en plein Yin. Genre en plein spleen. Genre jambes lourdes même si elles sont sur un treadmill, ciel grisonnant même s’il est encore bleu et moral à zéro même si on vient de tomber amoureux. Tomber c’est ce qu’invoque l’automne. Fall en anglais, ça ne s’invente pas. Kharif, la lente chute. L’érosion, la dégradation. Ça ne s’invente pas non plus. L’automne, c’est une sorte de PMS pour tout le monde. On se sent moche, on se sent mou, on se sent gros. On n’a qu’une envie c’est de se glisser au fond de son lit, sous la couette, à mater dvd sur dvd en grignotant des Petits Écoliers. Et ben c’est bien. C’est très bien même. C’est on ne peut plus sain. Le repli sur soi est nécessaire. On a besoin de se laisser aller, de faire le vide et surtout de se concentrer à nouveau sur l’essentiel. On arrête de fumer parce que de toutes les manières, on ne peut plus fumer dedans. On essaye de faire du sport. On essaye surtout. On détox notre corps imbibé d’alcools, on détox notre cerveau imbibé des commérages de l’été et de toutes les conneries qui ont été dites, on détox notre karma en élaguant tous ceux qui sont détestables et inutiles, en élaguant tout le mauvais. On prend un nouveau départ. Manque d’énergie ? Non. Les bad vibes, on les dégage. Et ça n’affaiblit pas. Au contraire ça renforce. Surtout le sommeil. Comme l’été fut légèrement overdosé, un peu de calme ne fera de mal à personne. Soyons zen. Apprécions l’art du rien foutre. Apprécions le rien. L’absence de programmes et de stress. Pas de soleil à rattraper, pas de plage à courir, pas de plein air obligatoire. La glande totale, sans remords, les yeux bouffis par trop de sommeil et une grasse matinée très grasse. Un survêt en guise d’habit du dimanche, une queue de cheval au lieu d’un brushing aseptisé, un gros pot de Nutella sur les genoux, substitut d’un jat de fruits. On s’abrutit devant un film con, sans scénario ni subtilité, juste une succession de gags ultra mauvais et prévisibles, on passe une après-midi à jouer au tarnib. On mange junk sans complexes, on cachera la peau d’orange et les poignets d’amours sous de larges fringues, il n’y a plus de maillot dans l’armoire. On cache et on se cache en mode cocooning et on fait c’qui nous plait. Les dépenses s’amoindrissent. Tant mieux parce que décembre n’est pas loin et que ça va faire mal. Très mal, comme d’habitude. Alors profitons de cette entre saison, de cet entre-deux, de la douceur de la brise teintée de chaleur, des feuilles mortes qui se ramassent à la pelle, des couleurs chaudes qui nous enlacent, du bois de la cheminée qui recommence à crépiter, du canapé confortable dans lequel on se love, de cet automne qui amorce la saison prochaine, de ce calme avant la tempête. De ces lentes journées et de ces longues nuits, ces nuits de tous les possibles.

 

 

 

 

 

Allez comprendre, Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 15 septembre 2012

Depuis qu’on fait le trottoir, on sent bon. On sent frais. Plus besoin de se shampouiner le crâne à 3 heures du matin. Fini le temps des clopes dans les lieux publics. Oui, mais lesquels ? Parce que le fonctionnaire du amn je-ne-sais-quoi, lui, la loi ne l’intéresse pas. De sa main droite où trône, fier, l’ongle de son auriculaire, il tient son café, de l’autre, sa Vantage. Son bureau, si on peut appeler ça un bureau empeste la cigarette froide. Ah ouais ? Ouais. Son regard de merlan frit en dit beaucoup sur la bêtise qu’est la sienne. On n’a même pas envie de lui faire une quelconque remarque. De toutes les manières on n’était pas dans le bon bureau. Comme toujours dans l’administration libanaise. On monte, on descend, on remonte, on redescend les escaliers poisseux sans jamais trouver le bon responsable, capable de vous tamponner ce foutu papier qui vous permettra de commencer le début des formalités afin d’obtenir un visa pour les States. L’administration libanaise est à l’image du pays, une immense aberration. Des aberrations, le Liban en regorge. Partout. Chez tout le monde. Aberration veut dire égarement, folie. Ça ne s’invente pas. La loi sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics est une bonne chose. Mais elle est aberrante quand on sait qu’on pollue, kidnappe, tue, en toute impunité. Et l’aberration de cette loi, c’est son application. Quand un représentant de l’état vous envoie sa fumée à la gueule, pourquoi accepter qu’un autre représentant nous colle un PV pour avoir parlé au téléphone au volant quand lui, enfourche sa mobylette déglinguée, sans casque, son vieux Nokia à la main ? Aberrant. Ce même flic qui vous dit de passer alors que le feu est rouge. Euh… Y’a rien à comprendre, c’est comme ça. Comme quand on monte sur le Ring et que la bretelle qui vous fait sortir de ce pont mythique est celle qui fait entrer les voitures qui viennent de Saïfi. Ou que le valet parking qui prend votre 4×4 n’a pas de permis de conduire. Inutile de faire un énième pamphlet sur la conduite au Liban, ça ne fera pas avancer le schmilblick. C’est sûr, on aime la logique libanaise. Une logique implacable qui traverse les époques parce qu’elle est inscrite dans les veines du peuple et de ses responsables. Et qu’on le veuille ou pas, on a les politiques qu’on mérite. Il y a 30 ans, Bachir Gemayel, dans un discours hallucinant d’actualité, avait mentionné, le sourire aux lèvres, qu’il fallait que les différents ministères coordonnent leurs initiatives, surtout au niveau des travaux publics. Depuis 1982, rien n’a changé. On asphalte, puis fait ressortir les bouches d’égout pour fixer un problème d’eau, on re-asphalte, puis on creuse à nouveau le bitume pour faire passer des câbles d’électricité, on re-re-asphalte pour qu’enfin les télécoms viennent installer de nouvelles lignes téléphoniques. Tiens, parlons-en des télécoms. Non ? Non. Internet ? Non plus. L’électricité, les moteurs ? Définitivement non. Les plus grandes absurdités ever. Illogique ou pas, on continue, et pas seulement au niveau étatique, à faire dans l’incohérence. Dans nos comportements de tous les jours, on vogue de l’insensé à la stupidité sans passer par la case départ. Je suis déprimée. Kheddé Lexotanil. Qu’on soit femme de médecin (mart l’hakim, hakim), avocat, journaliste, enseignante, au Liban on adore prescrire. Des anxiolytiques qu’on confond avec les antidépresseurs, un expectorant et surtout des antibiotiques. Kheddé Augmentin. Faut plus chercher à saisir le système de pensée. C’est comme ça. On entend My Way à un mariage. Normal, « and now, the end is near » et « les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi ». On ne comprend rien à rien. Pas de bon sens akid, juste des sens interdits qu’on prend allègrement. Mais on est bien d’accord, c’est drôle. Surtout qu’on ne se rend même plus compte qu’on nous abreuve d’un nombre de conneries et de mensonges incalculables. Le pire ? Ceux qui croient encore ce que leur disent certains dirigeants. Enfin, un en particulier. Vaut mieux en rire qu’en pleurer. Sinon ce serait la fin des haricots. J’allais oublier, la route de Damas quand on la reprend en sens inverse, pourquoi ne s’appelle-t-elle pas la route de Beyrouth ? Surtout en ce moment…

 

 

 

 

 

 

Qui a eu cette idée folle? Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 8 septembre 2012

L’angoisse. Celle de la veille, du réveil, du matin, de la route et de l’appel. L’angoisse parce que demain c’est la rentrée. L’angoisse et la peur au ventre. Avec qui je vais être ? Qui seront mes profs ? Je déteste l’école. Je déteste le son du réveil-matin à 6h, je déteste sortir de mon lit quand il fait froid, je déteste attendre l’autocar, l’odeur du préau, la cloche qui sonne, la tête des profs devant mes notes catastrophiques et celle de mes parents ensuite, je déteste le bruit de la craie sur le tableau noir, je déteste l’uniforme bleu marine et blanc, je déteste les surveillants, les cours de math, le fayot qui met son livre d’histoire entre nous pour que je ne puisse pas copier. Je déteste recevoir le carnet de notes, je déteste les contrôles, les réunions parents-profs avant qu’on ne m’annonce que je vais redoubler. Je déteste ma 3arouss de labneh parce que tachit, je déteste faire mes devoirs, étudier le kawa3id, réciter devant toute la classe l’Albatros de Baudelaire, je déteste l’odeur du chlore de la piscine couverte, les filles en bande qui s’la jouent, la cantine infecte qui t’oblige à manger des choux de Bruxelles, je déteste la Demoiselle de français et je déteste par dessus tout le dimanche soir. Le dimanche soir et son angoisse, le dimanche soir qui commence souvent dès le matin quand on n’a rien à faire, rien à regarder à la télé, l’angoisse du dimanche soir qui nous accompagnera toute notre vie. Je suis sure qu’on meurt plus le dimanche soir qu’un autre jour. Bref, je déteste l’école. La mienne et celle des enfants. Parce qu’on a beau avoir 38 ans, quand on rentre dans la cour pour accompagner son fils en CE1 et qu’on passe devant le directeur, on baisse les yeux par automatisme. Tenir sa petite main qui n’aime pas le premier jour, l’aider à porter son cartable bien trop lourd pour ses épaules frêles et puis regarder, impuissante, ses yeux s’embuer quand on s’en va. Sa petite boule dans le ventre, on l’a dans la gorge. Dolto disait souvent qu’il est normal qu’un enfant n’aime pas l’école. Normal. Pourtant. On y a passé 15 ans. 15 années formatrices où on a appris à lire, à écrire, à compter, où on a appris des choses essentielles et parfois totalement inutiles qu’on ne comprend toujours pas quand notre ado de 13 ans vient poser une question sur le théorème de Pythagore. L’école et sa vie en groupe, les amis qu’on a gardés, les profs qui nous ont fait réaliser que La Vie de Maupassant était un chef-d’œuvre, que Rimbaud avait les plus belles idées marginales, anti-bourgeoises et libertaires, et que sans le savoir, en étant obligé de le lire, on opterait pour sa vision. Ces profs qui ont su lire en nous et qui nous ont guidés sur l’exact chemin de notre vie. L’école, ses profs, ses salles de classe et ses souvenirs. Les bon, les beaux. L’odeur des cahiers Clairefontaine, l’achat de la fourniture, les trousses à battant avec tout dedans, le stylo à plume Schaeffer, les feutres Stabilo, le Bic 4 couleurs, les crayons HB, la gourde avec une tête de mort, le cartable Hervé Chapelier et puis le sac ou la mallette, plus révolutionnaires, l’agenda Quo Vadis customisé, la super calculette où on ne comprenait rien sauf pour y mettre les antisèches, le goûter des autres qu’on piquait allègrement, le premier baiser dans un coin de la cour, les bureaux à pupitre et le chewing-gum qu’on collait en dessous, l’imitation de la signature des parents, l’absence surprise d’un prof, la télé dans la salle d’histoire qui annonce le visionnage d’un film, une chanson des Beatles en guise de leçon d’anglais, les boulettes de papier propulsées à l’aide d’un Bic bleu vide, un 19/20 qu’on n’aurait jamais soupçonné, un renvoi qui finit au café du coin avec tous les potes, les vacances de neige, les courses poursuite dans les couloirs, les batailles de corn flakes dans l’autocar et ces fous rires incontrôlables qui font mal aux côtes. Et puis le Bac, la fin. La remise des diplômes et la soirée de promo. Une promo qui ne s’oubliera pas, avec qui on a gardé le contact, bien avant Facebook. Et des retrouvailles toujours émues. Des surprises, des premières amours jamais oubliées, des couples qui le sont restés et ce sourire, ce satané sourire qui s’inscrit sur notre visage, malgré tout, quand on repense à notre insouciance de l’époque. Sacré Charlemagne.

Passage piéton, Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 1er septembre 2012

Se balader main dans la main. S’asseoir et se bécoter sur un banc public. Manger un sandwich, des écouteurs dans les oreilles, un livre à la main et se prélasser sous un platane. Arpenter les rues et errer sans point d’arrivée. Découvrir des boutiques, un resto, une galerie d’art, un magasin de brocante. Promener le petit dans sa poussette et lui montrer les jacarandas, cet arbre traditionnel de Beyrouth, tout comme les jasmins qui parfument les soirs d’été. Escalader les escaliers qui subsistent, pénétrer dans des arrière-cours à travers une porte cochère, embrasser son amoureux en cachette, postés sous une sallé qui pend de la fenêtre. Et se promener, promener, promener à pied. Sans les pots d’échappement ni les klaxons, sans la poussière des chantiers, sans slalomer entre les crottes de chiens et les voitures mal garées. Sans trébucher non plus sur des bouches d’égout mal fermées et des trottoirs fracassés. On peut rêver. Parce qu’on peut de moins en moins marcher dans les rues de Beyrouth. Si quelques quartiers ont réussi à préserver leurs trottoirs comme à Hamra, Mar Mikhael ou Gemmayzé, ailleurs et surtout à Achrafieh, cela est devenu quasiment impossible, voire totalement impossible. Evidemment, il n’y a pas qu’Achrafieh à Beyrouth. Ce quartier résidentiel, ultra sollicité, ultra prisé n’est pas juste un coin qui abrite un microcosme de nantis ou d’anciens bourgeois. Ce ne sont pas seulement les tantes d’Achrafieh qui y vivent, les inconditionnels de Noura ou du Cellar, les nostalgiques du Maestro, d’Iznogoud ou de KO La Bédéthèque. Non, Achrafieh est à l’image du pays. Un quartier où on trouve tout et n’importe quoi. Tout et n’importe qui. Et une putain d’anarchie où se côtoient immeubles décrépis, vieilles maisons traditionnelles, constructions immondes et gratte-ciels inutiles. À l’image d’un pays où on ne sait pas pourquoi, il n’y a pas d’urbanisme, ni cohésion entre les différents organismes et ministères, où on creuse une route fraichement asphaltée pour y régler un problème d’eau, où un darak vous colle un PV pour 2 minutes de dépassement alors qu’un chauffeur de mobylette sans casque vient de lui passer sous le nez en sens interdit. Mais bon, le problème de la circulation au Liban est un sujet récurrent que l’on pourrait vomir à l’infini sur une page blanche. Dans un livre blanc. Il est donc devenu assez pénible de vivre en ville. Pas à cause seulement du bruit des marteaux piqueurs ou des rues de plus en plus étroites. Mais surtout, parce que c’est l’asphyxie. À tous les niveaux. Et le pire, c’est que cette asphyxie s’étend. Dans tous les recoins de la capitale. A Mar Mikhael qu’on détruit à coups de dollars, à Gemmayzé qu’on dénature, à Hamra qu’on “touristise”, à Sin el Fil qu’on industrialise, à Hazmieh qu’on déboise, à la Corniche qu’on bétonne, à ces ruines qu’on enfouit, à cette ville qu’on assassine. Lentement, sans faire de bruit. Vicieusement. Men ta7et la ta7et. Et on regarde l’exode sans broncher parce que les responsables se foutent de savoir qui s’en va et où. Sauf que… Nous sommes en 2012 après Jésus-Christ ; tout Beyrouth est occupé par les corrompus… Tout ? Non ! Car un quartier peuplé d’irréductibles achrafiotes résiste encore et toujours à l’envahisseur. Et ce qu’on espère c’est que cette résistance va s’étendre sur l’ensemble de la ville. Comme une sorte de virus qui éveillerait enfin les consciences. Demain, dimanche 2 septembre, grâce à l’initiative d’Achrafieh2020, Achrafieh sera piétonne pendant 10 heures. 10 heures sans voiture, sans gaz d’échappement. 10 heures dans un périmètre qui ira de l’avenue Charles Malek à l’avenue de l’Indépendance, de la rue du Liban à la rue Alfred Naccache, où on pourra se balader à loisir dans les cinq secteurs prévus : où on parlera de refleurir les balcons, planter les toits, où on parlera de poubelles propres. 10 heures pour rencontrer des artistes, faire participer les enfants à des activités manuelles. 10 heures pour tester ses compétences sportives, faire du vélo en toute liberté, assister à des performances d’athlètes et prendre des cours de zumba ou de yoga. 10 heures pour apprendre le code de la route. 10 heures pour chiner dans un marché aux puces et de brocante et 10 heures pour partager un repas sur un immense banquet, entourés du marché de Souk el Tayeb. Une journée comme on n’en fait plus. Une idée qu’on rêve de voir s’appliquer toute l’année…