Passage piéton, Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 1er septembre 2012

Se balader main dans la main. S’asseoir et se bécoter sur un banc public. Manger un sandwich, des écouteurs dans les oreilles, un livre à la main et se prélasser sous un platane. Arpenter les rues et errer sans point d’arrivée. Découvrir des boutiques, un resto, une galerie d’art, un magasin de brocante. Promener le petit dans sa poussette et lui montrer les jacarandas, cet arbre traditionnel de Beyrouth, tout comme les jasmins qui parfument les soirs d’été. Escalader les escaliers qui subsistent, pénétrer dans des arrière-cours à travers une porte cochère, embrasser son amoureux en cachette, postés sous une sallé qui pend de la fenêtre. Et se promener, promener, promener à pied. Sans les pots d’échappement ni les klaxons, sans la poussière des chantiers, sans slalomer entre les crottes de chiens et les voitures mal garées. Sans trébucher non plus sur des bouches d’égout mal fermées et des trottoirs fracassés. On peut rêver. Parce qu’on peut de moins en moins marcher dans les rues de Beyrouth. Si quelques quartiers ont réussi à préserver leurs trottoirs comme à Hamra, Mar Mikhael ou Gemmayzé, ailleurs et surtout à Achrafieh, cela est devenu quasiment impossible, voire totalement impossible. Evidemment, il n’y a pas qu’Achrafieh à Beyrouth. Ce quartier résidentiel, ultra sollicité, ultra prisé n’est pas juste un coin qui abrite un microcosme de nantis ou d’anciens bourgeois. Ce ne sont pas seulement les tantes d’Achrafieh qui y vivent, les inconditionnels de Noura ou du Cellar, les nostalgiques du Maestro, d’Iznogoud ou de KO La Bédéthèque. Non, Achrafieh est à l’image du pays. Un quartier où on trouve tout et n’importe quoi. Tout et n’importe qui. Et une putain d’anarchie où se côtoient immeubles décrépis, vieilles maisons traditionnelles, constructions immondes et gratte-ciels inutiles. À l’image d’un pays où on ne sait pas pourquoi, il n’y a pas d’urbanisme, ni cohésion entre les différents organismes et ministères, où on creuse une route fraichement asphaltée pour y régler un problème d’eau, où un darak vous colle un PV pour 2 minutes de dépassement alors qu’un chauffeur de mobylette sans casque vient de lui passer sous le nez en sens interdit. Mais bon, le problème de la circulation au Liban est un sujet récurrent que l’on pourrait vomir à l’infini sur une page blanche. Dans un livre blanc. Il est donc devenu assez pénible de vivre en ville. Pas à cause seulement du bruit des marteaux piqueurs ou des rues de plus en plus étroites. Mais surtout, parce que c’est l’asphyxie. À tous les niveaux. Et le pire, c’est que cette asphyxie s’étend. Dans tous les recoins de la capitale. A Mar Mikhael qu’on détruit à coups de dollars, à Gemmayzé qu’on dénature, à Hamra qu’on “touristise”, à Sin el Fil qu’on industrialise, à Hazmieh qu’on déboise, à la Corniche qu’on bétonne, à ces ruines qu’on enfouit, à cette ville qu’on assassine. Lentement, sans faire de bruit. Vicieusement. Men ta7et la ta7et. Et on regarde l’exode sans broncher parce que les responsables se foutent de savoir qui s’en va et où. Sauf que… Nous sommes en 2012 après Jésus-Christ ; tout Beyrouth est occupé par les corrompus… Tout ? Non ! Car un quartier peuplé d’irréductibles achrafiotes résiste encore et toujours à l’envahisseur. Et ce qu’on espère c’est que cette résistance va s’étendre sur l’ensemble de la ville. Comme une sorte de virus qui éveillerait enfin les consciences. Demain, dimanche 2 septembre, grâce à l’initiative d’Achrafieh2020, Achrafieh sera piétonne pendant 10 heures. 10 heures sans voiture, sans gaz d’échappement. 10 heures dans un périmètre qui ira de l’avenue Charles Malek à l’avenue de l’Indépendance, de la rue du Liban à la rue Alfred Naccache, où on pourra se balader à loisir dans les cinq secteurs prévus : où on parlera de refleurir les balcons, planter les toits, où on parlera de poubelles propres. 10 heures pour rencontrer des artistes, faire participer les enfants à des activités manuelles. 10 heures pour tester ses compétences sportives, faire du vélo en toute liberté, assister à des performances d’athlètes et prendre des cours de zumba ou de yoga. 10 heures pour apprendre le code de la route. 10 heures pour chiner dans un marché aux puces et de brocante et 10 heures pour partager un repas sur un immense banquet, entourés du marché de Souk el Tayeb. Une journée comme on n’en fait plus. Une idée qu’on rêve de voir s’appliquer toute l’année…

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