Qui a eu cette idée folle? Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 8 septembre 2012

L’angoisse. Celle de la veille, du réveil, du matin, de la route et de l’appel. L’angoisse parce que demain c’est la rentrée. L’angoisse et la peur au ventre. Avec qui je vais être ? Qui seront mes profs ? Je déteste l’école. Je déteste le son du réveil-matin à 6h, je déteste sortir de mon lit quand il fait froid, je déteste attendre l’autocar, l’odeur du préau, la cloche qui sonne, la tête des profs devant mes notes catastrophiques et celle de mes parents ensuite, je déteste le bruit de la craie sur le tableau noir, je déteste l’uniforme bleu marine et blanc, je déteste les surveillants, les cours de math, le fayot qui met son livre d’histoire entre nous pour que je ne puisse pas copier. Je déteste recevoir le carnet de notes, je déteste les contrôles, les réunions parents-profs avant qu’on ne m’annonce que je vais redoubler. Je déteste ma 3arouss de labneh parce que tachit, je déteste faire mes devoirs, étudier le kawa3id, réciter devant toute la classe l’Albatros de Baudelaire, je déteste l’odeur du chlore de la piscine couverte, les filles en bande qui s’la jouent, la cantine infecte qui t’oblige à manger des choux de Bruxelles, je déteste la Demoiselle de français et je déteste par dessus tout le dimanche soir. Le dimanche soir et son angoisse, le dimanche soir qui commence souvent dès le matin quand on n’a rien à faire, rien à regarder à la télé, l’angoisse du dimanche soir qui nous accompagnera toute notre vie. Je suis sure qu’on meurt plus le dimanche soir qu’un autre jour. Bref, je déteste l’école. La mienne et celle des enfants. Parce qu’on a beau avoir 38 ans, quand on rentre dans la cour pour accompagner son fils en CE1 et qu’on passe devant le directeur, on baisse les yeux par automatisme. Tenir sa petite main qui n’aime pas le premier jour, l’aider à porter son cartable bien trop lourd pour ses épaules frêles et puis regarder, impuissante, ses yeux s’embuer quand on s’en va. Sa petite boule dans le ventre, on l’a dans la gorge. Dolto disait souvent qu’il est normal qu’un enfant n’aime pas l’école. Normal. Pourtant. On y a passé 15 ans. 15 années formatrices où on a appris à lire, à écrire, à compter, où on a appris des choses essentielles et parfois totalement inutiles qu’on ne comprend toujours pas quand notre ado de 13 ans vient poser une question sur le théorème de Pythagore. L’école et sa vie en groupe, les amis qu’on a gardés, les profs qui nous ont fait réaliser que La Vie de Maupassant était un chef-d’œuvre, que Rimbaud avait les plus belles idées marginales, anti-bourgeoises et libertaires, et que sans le savoir, en étant obligé de le lire, on opterait pour sa vision. Ces profs qui ont su lire en nous et qui nous ont guidés sur l’exact chemin de notre vie. L’école, ses profs, ses salles de classe et ses souvenirs. Les bon, les beaux. L’odeur des cahiers Clairefontaine, l’achat de la fourniture, les trousses à battant avec tout dedans, le stylo à plume Schaeffer, les feutres Stabilo, le Bic 4 couleurs, les crayons HB, la gourde avec une tête de mort, le cartable Hervé Chapelier et puis le sac ou la mallette, plus révolutionnaires, l’agenda Quo Vadis customisé, la super calculette où on ne comprenait rien sauf pour y mettre les antisèches, le goûter des autres qu’on piquait allègrement, le premier baiser dans un coin de la cour, les bureaux à pupitre et le chewing-gum qu’on collait en dessous, l’imitation de la signature des parents, l’absence surprise d’un prof, la télé dans la salle d’histoire qui annonce le visionnage d’un film, une chanson des Beatles en guise de leçon d’anglais, les boulettes de papier propulsées à l’aide d’un Bic bleu vide, un 19/20 qu’on n’aurait jamais soupçonné, un renvoi qui finit au café du coin avec tous les potes, les vacances de neige, les courses poursuite dans les couloirs, les batailles de corn flakes dans l’autocar et ces fous rires incontrôlables qui font mal aux côtes. Et puis le Bac, la fin. La remise des diplômes et la soirée de promo. Une promo qui ne s’oubliera pas, avec qui on a gardé le contact, bien avant Facebook. Et des retrouvailles toujours émues. Des surprises, des premières amours jamais oubliées, des couples qui le sont restés et ce sourire, ce satané sourire qui s’inscrit sur notre visage, malgré tout, quand on repense à notre insouciance de l’époque. Sacré Charlemagne.

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