Avoir. Être. Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 20 octobre 2012

Je suis, tu as. Il est, ils ont. Deux auxiliaires. Deux verbes qui dirigent le monde. Avoir et être. Avoir ou être. Avoir c’est vouloir. Être c’est exister. Avoir c’est une richesse extérieure, être c’est à l’intérieur. Mets cette pièce dans ta tirelire, ne perds pas tes playmobils, économise, gère ton argent de poche, ouvre un compte épargne, ça coûte cher. Depuis tout petits déjà on bassine les enfants. Argent par ci, fric par là. Tu as donc tu es. Tu as plus donc tu es mieux que. Un sang noble transfusé à coups de dollars. Après on s’étonne que les données soient erronées, que les valeurs ne se partagent pas, ne se partagent plus. On n’explique de moins en moins aux gamins ce qu’ils doivent être. Sois heureux, sois honnête, sois généreux, sois bon, sois fidèle, sois amoureux, sois un homme mon fils, sois une femme ma fille, sois en bonne santé. Non, au royaume de la superficialité de beaucoup de gens dans le monde et d’un grand nombre de libanais, où la seule raison d’être, c’est avoir, on conjugue le verbe avoir au passé, au présent, au futur et surtout à l’imparfait. L’imperfection de l’avoir. L’imperfection parfaite de l’être. Quand on aime on ne compte pas. Ah ça. Comment peut-on penser une seule seconde que lorsqu’on a, on est. D’accord quand on a un zizi, on est un garçon. Quand on a un kiki (eh oui), on est une fille. On n’ira pas plus loin dans le psy. Avoir est vital. C’est nécessaire, pratique. Ça aide. Avoir de quoi manger, un lit, une maison. Ça c’est l’argent. Avoir une bonne santé. Rien ne l’achète. Un enfant. Des amis, de la famille, un boulot. De l’ambition, du succès, du mérite, du courage, de la dignité. Et puis (s)avoir. Savoir que ce ne sont pas des acquisitions. On peut acquérir avec le temps des principes. On peut acquérir ce qu’on veut/peut. Être riche, être célèbre, être craint. Mais être ? Sans adjectifs, être. Est-on quand on a ? J’ai donc je suis ? Malheureusement non. Heureusement non. Comment pourrait-on mesurer la quintessence de l’être si ce n’était que sur l’avoir. Chacun sa méthode. Grâce à la réussite, on peut devenir quelqu’un. Pas de bien si on ne l’a jamais été. Toujours ce même pied de nez du verbe être au verbe avoir. Pourtant le verbe être s’est fait avoir. On l’a laissé de côté, oublié. Oublié que sans lui on n’a rien du tout. C’est bien beau d’avoir tous les modèles de la dernière collection Alexander Wang, on ne sera pas forcément stylée ni élégante. Une enfant gâtée ? Elle l’est. Bien beau d’avoir dix voitures, 150 sacs, 320 paires de Berlutti, 2 bateaux, pour finalement ne pas être satisfait. Enfants à papa ? Ils le sont. Bien sûr on peut avoir et être. Etre honnête, heureux, généreux, bon. Le grand hic qui se pose aujourd’hui c’est que les qualités s’amoindrissent et c’est inversement proportionnel au contenu du portefeuille. Le fossé se creuse. Au delà des problèmes que ça peut engendrer, une question est intéressante. Que pensent ceux qui ont à propos de ce qu’ils sont quand ils savent à l’intérieur, qu’ils ne sont pas vraiment ? Le soir quand ils posent la tête sur l’oreiller, le matin devant le miroir, en déjeunant avec des collègues, en voyageant avec des amis. Quand depuis très récemment on leur fait des salamalecs, qu’on s’étale comme une serpillère, quand on lèche le zefet sur le lequel ils marchent.  Ils en pensent quoi ? Surtout quand ils ont eu, tard. Quand ils ont eu grâce à quelqu’un d’autre. Quand ils ont reçu. Comment se voient-ils ? Comme ils ont toujours été ? Comment se sentent-ils face à ceux qui ont toujours été ou ceux qui sont ? Le paradoxe de toute cette histoire, de ce duel vieux comme la nuit des temps, c’est que l’un et l’autre des deux verbes se sont perpétuellement cognés, associés, enviés. Ce qu’avoir a toujours voulu être, être a toujours voulu avoir. Eternelle dualité entre l’intérieur et l’extérieur. Et cette satanée cupidité malheureusement insatiable. Je veux tout, tout de suite. J’ai. Enfin, j’ai. Et cette quête sans fin qu’est être, ce désir d’absolu, d’éternité. Exister, devenir. Vouloir, convoiter. Je pense donc je suis ? J’ai, donc je ne pense plus ? Le matériel, l’immatérialité. Laisser derrière soi ce qu’on a été et pas ce qu’on a eu. Je préfère ne rien emporter avec moi au paradis et laisser une trace pour avoir été. À la hauteur, une bonne mère, une amie fidèle, une femme. Et si je devais choisir entre les deux auxiliaires, moi qui aime le verbe, je préfère être et ne rien avoir, que d’avoir et ne rien être.

 

 

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Suicide blonde – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 13 octobre 2012 #blonde

Une ravissante idiote. Un cerveau creux, des questions naïves, des comportements tout aussi étranges que stupides. Les blondes. Ces têtes de turc qui s’en prennent plein la figure. Ces blondes qui ont remplacé les Belges, les Portugais, les Hamasné et tous ceux qui ont été pendant des années les héros involontaires de blagues plutôt méchantes et considérées aujourd’hui comme étant racistes et politiquement incorrectes. Dès qu’il s’agit de mettre en scène un protagoniste qui fera une grosse connerie, c’est une blonde. Une bimbo crétine, une Barbie nigaude, ridicule et fréquemment pute. La blonde est une marie couche toi là. Une fille facile qui écarte les cuisses au premier venu, qui ne sait pas changer une ampoule, qui ne sait pas comment utiliser un téléphone, pose des questions d’une connerie effarante. Mais pourquoi tant de haine ? Pourquoi la blonde est-elle devenue une paria ? Ah, grande question. Ramène ta blonde. Ramène ta femme, ta copine, ta meuf. C’est donc la femme qui en prend pour son grade dans ces blagues souvent de mauvais goût. La blonde a pendant très longtemps été l’incarnation de la féminité. Sauf qu’à côté de la froideur des héroïnes hitchcockiennes, il y a eu un grand nombre de ravissantes idiotes. Les rôles de Marilyn n’ont pas aidé.   Et bien, la blonde, la vraie, la décolorée, la peroxydée, la high lightée, la platine, la vénitienne a sacrément de chance. Parce que si elle est effectivement conne comme ses pieds, elle a le luxe d’être tranquille. Aucune prise de tête, aucune crise existentielle. Pas de passage sur un divan ni prise de xanax. Pour la blonde tout va bien. J’envie la blonde. La vraie. Etre con est une grâce. Ne3mé. La tête est vide et un rien la remplit. La vie est douce. Un peu de tristesse, mais rien de grave. Et puis l’ineptie d’une blonde donne envie de la protéger. Parce qu’en plus une blonde c’est fragile. Caricatural ? Oui. Autant que les blagues qui circulent sur elles. Mais aujourd’hui les hommes préfèrent-ils encore les blondes ? Au cinéma, les icônes sont plutôt brunes. On oublie la Monroe, Bardot, Grace Kelly, Jane Mansfield et on s’oriente plus vers les sensuelles Monica Bellucci ou Angelina Jolie. Intelligentes ces brunes-là ? Certaines. Alors être blonde c’est quoi au juste ? C’est un statement. Etre blonde, c’est dans la tête. Jouer à la blonde, c’est un art. Se faire passer pour une idiote alors qu’on ne l’est pas, est une des attitudes les plus machiavéliques qu’il soit. Tout d’abord parce que la fausse blonde prend au final les autres pour des cons mais principalement parce qu’elle laisse passer tellement de choses qu’au final elle se fout de tout. Rakbé rass 7mar. Et vis peinarde. Sois tour à tour blonde comme Claude François ou Dave. Sois Emmanuelle Béart ou Ursula Andress sortant de l’eau. Sois une potiche comme Victoria Silvstedt et tire les ficelles. Déhanche-toi comme Shakira. Sois vénale et lubrique. Sois aussi aware que Jean-Claude Van Damme et mets ton cerveau en berne. Y’a rien de mieux. Rien de plus confortable. Une tête vidée lorsqu’elle est pleine. Etre une fausse conne comme on est une fausse blonde. Laisse couler, laisse jaser et surtout amuse-toi quand celui d’en face essaye de t’entourlouper. Sois blonde jusqu’au bout des seins. Ça ne sert à rien de sans cesse se demander le pourquoi du comment. Pourquoi cette relation avec ma mère, pourquoi pas de promotion, pourquoi toujours les mêmes erreurs, pourquoi le blues du matin au réveil, pourquoi les insomnies, pourquoi n’importe quoi. Concentre-toi sur ta couleur, sur ta peau, sur le reflet du soleil. Laisse tes cheveux au vent et ton rouge sur les lèvres. Sois blonde, tais-toi et écoute. Manipule, jubile à l’intérieur, fais semblant d’adorer Fifty Shades of Grey et le soir lis Cent ans de solitude, fais semblant de pleurer pour qu’on te change une roue, pour qu’on te porte secours, fais semblant pour faire croire que tu as irrémédiablement besoin de lui. Trompe sur tes goûts politiques et vote intelligent. Et souris puisque c’est grave.

 

 

 

Kill him/her – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 6 octobre 2012

Je pourrais le/la tuer. Lui casser la gueule, l’étrangler, le/la dépecer, lui arracher les ongles. L’Homme est violent. Extrêmement violent. Il blesse, fait souffrir, torture, assassine. Avec perversité, plaisir. C’est le seul de toute l’espèce animale à accomplir des actes de violence qui ne sont pas d’ordre naturel. L’animal tue par instinct de survie, parce qu’il a faim. L’Homme, non. Sauf parfois si ses conditions sociales sont précaires. L’Homme est violent… Nous sommes tous violents. Tous. Nous avons tous des pulsions violentes. Des pulsions sadiques. Comme celles des enfants. Si on laisse seul un enfant, sans contrôle, se bagarrer avec un autre, il pourrait le tuer, sans se rendre compte qu’il fait du mal. L’enfant a besoin de limites. Il a besoin qu’on lui apprenne à canaliser sa violence. Comme ça, il pourra la sublimer. Et bien voilà, nous avons tous des désirs de vengeance, de revanche, de punition. Des réactions bestiales. On pourrait écrabouiller l’autre, lui exploser la tête contre une vitre. Le pare-brise surtout. Confinés sur des routes étroites qui n’étaient pas censées accueillir autant de voitures, écrasés par la promiscuité, le manque de civisme des autres, irrités par les exactions incessantes, on pourrait facilement commettre un meurtre. Vicieux de surcroît. On imagine une batte de baseball, un couteau, un flingue. Du sang qui gicle, de l’hémoglobine partout. Eh oui, la violence n’est pas propre à ce qu’on appelle les maladies mentales. Les pulsions sadiques sont en nous depuis notre plus tendre enfance. Et comme ces parents qui ont le devoir de contrôler la violence de leurs enfants, l’État est censé nous mettre des limites. Et l’État comme la justice sont plutôt absents au Liban. Normal donc que tout parte en vrille pour un sens interdit, un doigt d’honneur, un regard de travers. Comme la violence est liée à la parole, il suffit d’un mot pour que ça pète. Le manque de sanctions étatiques permet aux gens de dépasser les bornes et les limites. L’homme est violent. La femme aussi. Crêpage de chignon, insultes, coup de poing, tirage de cheveux, rêves de brutalité sexuelle, de viol même. Elles peuvent être capables du meilleur comme du pire. Rares sont les femmes qui font des mashkals, certes, mais quand on les laisse aller à leur sauvagerie, ça peut faire mal. Très mal(e). Elles sont belles ces femmes au sang chaud, la rage au ventre pour (se) défendre ou en représailles. Genre Uma Thurman dans Kill Bill. On a tous, pensé ce petit “yes” quand la belle blonde bute les uns après les autres ceux qui ont cherché à la tuer. Un immense khay byéstéhal, quand Lisbeth, la girl with the dragon tattoo utilise son vibromasseur. On a souri, criant quasiment victoire. Une sorte de jouissance qu’on n’a pas eu devant la scène précédente où la jeune femme se fait violer et qui est d’une injustice et d’une ignobilité absolues. Quel sentiment dingue quand même. Un sentiment qui peut paraître horrible, surprenant. Mais qui est tout simplement normal. Cette exultation qu’on a quand notre désir de vengeance est assouvi, apaisé à l’écran, ça s’appelle la catharsis. La catharsis c’est l’épuration, la délivrance des passions par le moyen de la représentation dramaturgique. Et le débat bien sûr, existe depuis la nuit des temps : la violence au cinéma, au théâtre, dans la littérature est-elle libératrice, un déclencheur ou un exercice purement littéraire, une perversité intellectuelle comme chez Sade ? Généralement si la violence défoule, elle nous met aussi mal à l’aise parce qu’elle nous procure un plaisir involontaire. Putain ce que Patricia Arquette est grandiose la bouche en sang. Qu’elle est belle. Et même si les passages de certains films sont d’une férocité sans précédent, il y a quelque chose de terriblement jouissif à les regarder. Clockwork Orange, Natural Born killers, Apocalypse Now, Reservoir Dog et tant d’autres. Il y a définitivement de la violence en chacun de nous. Il y en a face à la mauvaise foi, au mensonge, à l’injustice, à l’ingratitude. Il y a de la cruauté. On pourrait brutaliser, être férocement blessant, hurler, cogner. On pourrait abattre un(e) rival(e) d’une balle entre les deux yeux. Lapider sur la place publique les traîtres et les traitresses. Les salauds qui impunément commettent des crimes contre l’humanité. On pourrait foutre son poing dans la gueule de celui qui fait preuve de mauvaise foi. On pourrait torturer à cause d’une injustice. On pourrait arracher les yeux d’un politique menteur à la mémoire courte. Et écraser ses deux orbites comme Uma.

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