Le dîner sans con – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 10 novembre 2012

On a tous un ami boulet. Une espèce de scotch, un sparadrap qui colle à tous les doigts et dont on n’arrive pas à se défaire. On a beau essayer de le dégager, de lui mettre des distances, d’envoyer des messages subliminaux ou d’émettre des signaux gros comme une montagne, rien n’y fait. Ce type qu’on traîne depuis l’école et qui nous fait de la peine, cette sangsue sociale qui compte sur nous pour se faire une place sous le soleil fané de la high, la copine susceptible qui fait la gueule à chaque fois qu’on fait un plan avec d’autres, l’éternel vieux garçon qui ne fait jamais rien le samedi soir, la cousine du boyfriend qu’on est obligé de sortir et tous ceux qui, à cause des aléas de la vie, des rencontres, des alliances, des mésalliances, de la promiscuité, sont devenus des personnages importants de notre vie. Parfois c’est un choix, parfois, non. Avoir Machin à toutes les sauces est devenu une sorte d’obligation. Et on se retrouve contraint de se le taper ad vitam aeternam. Aux petites et aux grandes occasions, au quotidien, au téléphone. On n’y pourra jamais rien. On gère comme on peut et même en classant l’entourage en catégories, en créant l’organigramme de nos fréquentations, en organisant l’emploi du temps de notre vie sociale/amicale/amoureuse/professionnelle, on se fera avoir. On ne peut pas faire le tri dans toutes nos amitiés. On ne peut pas se délester d’une personne sans dommages collatéraux. Parce que notre culpabilité ne nous le permet souvent pas, parce que la conjoncture sociale ne nous le permet pas, parce que le groupe dont on fait partie ne nous le permet pas. C’est ainsi que ça fonctionne. X veut dire Y qui veut dire Z. On ne pourra jamais inviter les deux sans le troisième. On ne pourra jamais voir l’un sans les deux autres. Ce mécanisme est courant. Ultra fréquent. Faut savoir manager. Le groupe c’est un peu le Club des 5 version nanas hystériques et mecs de mauvaise foi. On partage tout à 5. Tout et tout le temps. A chaque fois qu’on traverse une épreuve, qu’on a une nouvelle petite amie, qu’on a un chagrin, une promotion, un pet de travers, on se sent forcé de donner un compte rendu détaillé à l’autre. Sinon c’est la vexation assurée. On va au ciné à 5 (x2 quand on est en couple), on fait du shopping à 5, on part en vacances, on mange, on pleure, on rit à 10. Ça si c’est on n’a pas rameuté toute la smala au sens large du terme. Avec les enfants, leurs amis et les nounous, grosso modo ça fait 20 personnes à déjeuner. 2 tables. Rien d’un repas dominical en famille. Un vrai casse-tête chinois, parce que la vie en communauté est à la base très compliquée. Gérer la susceptibilité des uns, la rancœur des autres. Et leur programme. On dit à l’une de peur qu’elle ne se fâche, on la zappe par volonté de rébellion. Résultat, on finit par parler de son absence durant tout le dîner. On n’est pas obligé de dire à tout le monde. Sauf qu’une fois la conversation téléphonique engagée et que la copine soi-disant légitimement non conviée demande ce que vous faîtes le soir, vous sentez le rouge monter de la poitrine et vous picoter le cerveau où il s’est logé pile poil sur le point du remord. Aie. C’est le boxon à coup sûr. Difficile de taper le poing sur la table sans se faire taper sur les doigts. Alors on fait avec et parfois sans, risquant d’en froisser quelques uns au passage. On ne peut pas raconter à chacun la même histoire de la même façon avec les mêmes détails. Donc, on fait le plus souvent avec. Avec la attention hore qui envahit votre wall sur FB, le vautour omniprésent quand ça va mal, le squatteur des condoléances, la judgmentaliste qui donnera toujours son avis surtout quand on ne le lui a pas demandé, la social climber piqueuse d’amis et qui se fera un malin plaisir d’organiser des plans avec eux et sans vous, le gold digger qui draguera sans aucun scrupule vos potes des deux sexes en vue d’un partage de portefeuille ; on fera avec la pleurnicheuse qui se plaint, gémit et râle en permanence, le belliqueux qui parle mal aux serveurs et aux vendeurs, le radin qui ne commande jamais rien au resto parce qu’il n’a pas faim et qui pique dans les assiettes des autres, avec la snobinarde qui demande le vin le plus cher, choisit les endroits les plus huppés sans se soucier des problèmes financiers des autres. En un mot, ces potes microbes tels ces virus dont on n’arrivera jamais à se débarrasser et qu’on a fini par aimer. C’est le syndrome de Stockholm version Friends.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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