À l’intérieur – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 24 novembre 2012

C’est amusant de voir ce qu’on garde, ce qu’on emmagasine, ce qu’on cache dans nos tiroirs. Etonnant de voir le nombre de choses qu’on n’a pas jeté. Ces petits riens qui sont les témoignages de notre vie. Des reçus de banque, des billets d’avion, des souvenirs de naissance, des élastiques, des colifichets qu’on ne porte plus, un bouton dont on a oublié à quel vêtement il appartient. On accumule et empile tout et n’importe quoi et la grande question est pourquoi ? Pourquoi planque-t-on une boîte d’allumettes vide, pourquoi ce paquet de cartes où il manque le Roi de Cœur ? Pourquoi a-t-on gardé un numéro de téléphone griffonné sur un bout de papier alors qu’on ne sait même pas qui est son propriétaire ? On ne sait jamais. Mais on ne sait jamais quoi ? On ne se rend compte des conneries qu’on a collectionnées que lorsqu’on passe en mode rangement. Un grand sac bleu Sanita posé à même le sol, un sac bleu qui ne suffira pas. À l’intérieur un amoncèlement de trucs qu’on n’a pas utilisés depuis la nuit des temps. Une crème solaire périmée, une chaussette gauche, un bracelet sans fermoir, un étui à cigare sans capuchon, un feutre desséché, une photo déchirée, un calendrier daté de 2007… Il est essentiel de bazarder. De nettoyer, de faire le tri. On se sent étrangement bien après une séance ctrl+alt+del poussiéreuse. On se sent plus léger. On a fait le ménage dans tous les sens du terme. On laisse derrière ce qui doit rester derrière et on conserve l’essentiel. On vide son sac, on sort du placard. Adieu le pantalon 38 dans lequel on n’entre plus malgré 153 tentatives Dukan, on le refile à une jeune plus mince. On arrête de croire qu’on retrouvera sa ligne d’antan. Adieu ce pull rapiécé, il ne reviendra jamais à la mode. Adieu ce service à thé où il n’y a plus que trois tasses, ces cartes de vœux du Noël 1993, ces lapins de Pâques. Adieu les coupons de cinéma, les bonbonnières immondes et tout ce qu’on nous a refourgué. On donne, on recycle, ça fera plaisir à d’autres. On purifie son intérieur. Parce que la maison, la chambre, les tiroirs, les armoires, les greniers, c’est nous de dedans. Notre intérieur nous ressemble. Il peut-être bordélique, aseptisé, froid, coloré, épuré, chargé d’histoire(s), abîmé, usé. Notre intérieur c’est le nôtre. C’est d’ailleurs joli qu’on utilise la même formulation. Quand on entre chez quelqu’un, c’est comme si on entrait dans quelqu’un. Il y a ceux qui aiment accumuler les bibelots, reliques d’un autre temps, souvenirs des parents et des grands-parents. Il y a fort à parier que ces gens-là ont des tiroirs plein à craquer et qu’ils font rarement le ménage des années passées. Il y a des appartements impeccablement décorés par un autre, où tout est parfait, où tout est coordonné, où le cuir est lisse, l’argenterie rangée, les cendriers disposés symétriquement sur la table basse à côté des beaux livres qui n’ont jamais été lus ni ouverts. Il y a fort à parier que ces gens-là vivent comme les autres et s’habillent comme les autres. Il y a les appartements métissés où les styles et les époques se croisent sans jamais s’entrechoquer. Ces appartements mélange d’hier et d’aujourd’hui où se côtoient un canapé rouge fatigué et une nouvelle télé, ces appartements qui pourraient raconter un tas d’histoires. Il y a fort à parier que ces gens-là font souvent l’aller-retour entre désormais et jadis. Il y a ces appartements où on trouve une tétine tombée sous le canapé, où des Playmobils trainent sur le tapis, où les amis viennent manger assis par terre, devant la télé, où la cuisine vibre et où le frigo est toujours rempli. Il y a fort à parier que dans cet intérieur-là il y a beaucoup de rires. Des rires antécédents rangés dans des cartons sur la tetkhité et des sourires de cet instant. Alors que pourrait-il arriver si on jette l’accessoire pour ne conserver que le nécessaire ? Que doit-on garder ? Que regrette-t-on ? Que doit-on balancer ? Quand jeter du lest, quand se débarrasser du superflu ? Et si on sauvegardait certaines petites choses, un billet de concert, une rose fanée, un mot doux, un rouge à lèvres qui a souvent embrassé, un appareil photo argentique et ses négatifs qui ont immortalisé notre adolescence, une boîte remplie de cartes postales, les photos de classe, un autographe de Carla Bruni de l’époque où elle était encore belle, un porte-clés de la tour Eiffel et une addition du Hard Rock Café de Paris signée par son groupe de copines. On garderait un peu de tout ça parce que la vie est aussi faite de détails. De détails nécessaires.

 

 

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