l’année du serpent – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 29 décembre 2012

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Dites-moi Madame Soleil ce que nous réserve 2013 ? Que va-t-il arriver ? Rencontrerais-je le grand amour ? Aurais-je une promotion ? Plus d’argent, plus d’amis, une bonne santé, des enfants ? Déménagerais-je dans un grand appartement ?

On a beau être rationnel, cartésien, lecteur assidu de Roland Barthes, nourri à la parole de Lénine, imbibé de celle du Christ, il y a toujours un moment où l’on jette un coup d’œil à notre horoscope. Surtout quand la nouvelle année se profile. On termine un chapitre pour en ouvrir un autre. Et au-delà des bonnes résolutions de reprise du sport, d’arrêt de la cigarette, d’un début d’une nouvelle hygiène de vie, il y a quelques chose de plus fort encore qui nous anime, une fois les douze coups de minuits passés. Abba a entonné sa pire chanson, les cotillons se sont écrasés sur le parquet ciré, les paillettes se sont coincées dans nos cheveux, on a embrassé tout un tas de gens qu’on ne connaît, ni n’aime, on s’est tapé un énième gueuleton, une énième cuite et on a pris de grandes décisions. Pas celles sur lesquelles on reviendra le jour de l’épiphanie, les autres. Celles du changement de vie. Qu’on soit scorpion ascendant poissons, taureau avec la lune en vierge, balance, bélier, bœuf, rat, dragon, né le matin ou l’après-midi, on crève d’envie de savoir ce qui nous attend. L’année du serpent ou Venus en capricorne, et nous voilà adeptes du supplément spécial astrologie 2013 de Femme Actuelle. Et quand c’est bien, on y croit. Tous. Il y aura du flouze et un nouvel homme, une embauche et une ébauche d’histoire d’amour, un mariage, une naissance. On y croit jusqu’à la moelle. C’est la méthode Couet astrologique. C’est écrit, tout ira bien. Je le veux, tout ira bien. Les astres ne trompent pas. Ni Maguy Farah, ni Michel Hayek, ni Françoise Hardy. Ils savent lire dans le ciel, alors on y croit. Mitterrand le faisait, alors pourquoi pas nous ? Et puis il n’y a rien de mal à se faire tirer les tarots. À se demander si le Chariot, le Bateleur ou ‘Ermite sont de bons présages. A se demander si 2013 sera plus sereine que les années précédentes. À se demander si enfin la roue va tourner. Il n’y a rien de mal à se rassurer. Rien de mal à vouloir que ça aille mieux. Rien de mal à se souhaiter du bien, à se vouloir du bien. Surtout par les temps qui courent. Numérologie, tarologie, voyance, on veut lire. Déchiffrer. On veut un signe. Un signe coincé dans les lignes de la main, dans l’interprétation d’un rêve, dans une roue astrale, dans les chiffres de sa date de naissance, dans la carte du Soleil, dans le marc d’une tasse de café retournée. On a rêvé qu’on allait avoir un petite fille, rez2a. Il y a une colombe dans le téfel du café wassat, rez2a. On a tiré la carte du Monde, rez2a. On a besoin de chance. On rêve que le vent tourne, que les choses bougent. On y tient tellement que même si on n’aime pas le café, on en avalera une tasse sans sucre, juste parce qu’au milieu de cet amas noir où on fera tourner notre pouce, on crève d’envie de voir une petite lueur. Et on le redit, il n’y a rien de mal à vouloir croire. Depuis qu’on est tout petit on nous pousse à croire en un tas de choses. A la petite souris, au Père Noël, aux fées, à l’Abominable homme des neiges, aux licornes, au monstre du Loch Ness, aux orges, au loup garou, au prince charmant, aux elfes, au marchand de sable, au père fouettard, aux sorcières, aux “il était une fois”, aux “happily ever after”. On y a cru jusque dans nos trippes. Alors que ce soit dans une chaffé ou sur la ligne de vie, dans un jeu de cartes Fournier ou dans une boule de cristal, dans l’adition des lettres de notre prénom ou dans un pendule, dans la forme de notre visage ou dans notre façon d’écrire un M, dans les entrailles d’un coq ou dans les yeux de Laura Mars –  peu importe le flacon – on voudra savoir ce que 2013 nous préserve. De quoi seront faits ces 365 jours, cette année non bissextile, cette année impaire sans JO ni Mondial, ni Coupe d’Europe, cette année d’élections mornes, cette année qui porte le nombre le plus redouté et le plus joué de tous les temps. En cette fin 2012 qui ôta et apporta tant, cette année composée de janvier et d’avril, d’août et de novembre, on va pronostiquer celle à venir en bousculant tous les karmas, en chamboulant les oracles, en déroutant et détournant les prévisions du monde. Bonne année.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hey you – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 22 décembre 2012

Si ce papier sort c’est que nous n’avons pas explosé tous ensemble, hier à 12 :12. L’apocalypse n’a pas eu lieu. Aucun astéroïde ne s’est effondré sur notre planète. Le soleil a continué à briller. Pas de mort collective genre Waco. Pas de fin du monde à la Lars Von Trier. Nous ne mourrons pas ensemble et on ne dira rien à Dieu. Pas de demande de pardon ni de miséricorde. On ne confessera pas nos péchés. Dieu n’est pas pressé de nous voir. On le comprend. Ça ferait un sacré foutoir 6 milliards de personnes qui débarquent en même temps aux portes du paradis. 6 milliards d’êtres humains coincés au purgatoire se demandant pour la plupart d’entre eux s’il n’est pas plus sympa de descendre dans la chaleur infernale pour y retrouver ses potes plutôt que de monter s’asseoir sur un nuage moelleux entre un abbé et un Prix Nobel de la paix. Et parmi ces 6 milliards d’humains, quelques milliers qui viendront pleurnicher sur l’autel de la honte, disant qu’ils ne voulaient pas faire du mal. Que c’est la main du diable qui les a guidés sur le chemin de la perdition. Qu’ils ont croqué la pomme, hypnotisés par le serpent d’Alice au pays des merveilles. Que Satan, sous toutes ses formes, s’est emparé de leur âme. Que c’est lui qui leur a fait dire des conneries à la télé, qui les a poussés à vendre leur pays, à le foutre en l’air, à laisser l’anarchie s’emparer de lui. Ils seraient venus s’agenouiller devant le Saint-Père pour lui dire qu’ils ne savent pas comment les caisses de l’État se sont vidées et comment leurs poches se sont remplies. Que c’est la fourche du démon qui brouillait les lignes du cellulaire chaque 30 secondes et que c’est sa queue qui coupait d’un coup sec l’électricité. On comprend que Dieu se soit passé de ce genre de jérémiades. Il se serait pendu illico juste après avoir entendu certains dirigeants libanais. Il n’aurait pas tenu le coup. Et comme Dieu ne peut pas mourir, il aurait fait une dépression. On aurait eu un Dieu sous Xanax, s’abreuvant de cognac du matin au soir et fumant de la weed pour ne plus rien entendre. On aurait eu l’air fin, faisant la queue devant sa porte, attendant qu’il se réveille, un Libanais passant devant l’autre parce que trop pressé d’aller serrer la main à Elvis Presley ou faire de l’œil au tandem Hayworth/Garbo. On ne dira rien à Dieu donc, parce que nous non plus, on n’a pas très envie de le voir. On se contentera de la barbe du père Noël. Et avouons qu’on a encore quelques petits trucs à régler ici-bas. Quelques contentieux et/ou conflits litigieux. Vu qu’on croyait que la fin était arrivée, on s’était empressé de dire aux gens qu’on n’aimait pas qu’on ne les aimait pas. Va falloir rectifier le tir. Mais euh, c’était pour rire. C’était un poisson de décembre. Ça ne marchera pas. Il faudra se résigner à se faire de nouveaux amis. La bonne copine à qui on a dit qu’elle était une sacrée social climber ne l’a pas avalé. La voiture du voisin qu’on a rayée à coups de clés, c’est pas passé non plus. Tout comme le bras d’honneur à notre patronne, on oublie non seulement la promotion mais on s’inscrit tout de suite au chômage. Retour à la case départ. Mais on les comprend. On n’aurait pas dû. Noël est dans deux jours, bonjour le Christmas spirit. On est un peu dans la merde là. Faut se racheter, faut se racheter. Mais comment faire ? On va se la jouer Miss Liban tiens. On n’a plus que 48 heures pour faire pénitence, on n’a plus le choix. Dieu n’est pas stone, il nous attend au tournant. On va s’agenouiller, se prosterner et on va prier de toutes les manières possibles, de toutes nos forces pour la paix dans le monde, la guérison des souffrants, l’argent pour les nécessiteux. On s’imaginera sur le plateau de l’élection de ladite Miss, la larme à l’œil, clamant qu’il faut préserver la planète, la sauver pour les générations futures. On promettra d’œuvrer pour les vieux et d’aimer notre prochain. On sera altruiste et généreux. Et là, aux douze coups de minuit, Dieu, Allah, Bouddha, Yahvé, whoever, ouvrira les portes du Ciel et les anges se mettront à chanter et Céline Dion deviendra muette. Elle arrêtera de nous parler de ses ovaires, de son R’né. Elle ne prendra plus un air de circonstance quand elle parle de ses enfants ou de Michel Drucker. C’est donc ça le paradis ? Un monde sans Céline Dion ni Hélène Ségara ? Alors c’est quand la fin du monde ? Pour les Incas… c’est quand ?

Le père noël est une ordure. Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 15 décembre 2012

Y’a pas à dire, l’ambiance est à la morosité. 10 jours et ce sera Noël. Sans beaucoup de neige, sans grève de la SNCF, sans Yann Barthès qui a quitté Beyrouth la semaine dernière. Ce sera Noël sans fric, sans enthousiasme, sans jolies décorations, sans beaucoup de soirées. Par contre Noël sera avec. Avec embouteillages, profusion de sms et chansons de Noël insupportables. Il y a un truc dans ce mois de décembre, un truc totalement absurde. C’est la crise, ça s’saura. Les gens n’achètent pas, attendent les soldes. Personne aux caisses. Même dans les boutiques pas chères. Même aux heures de pointe. Même chez ceux qui ont déjà commencé les discount, les remises. Pourtant les rues sont pleines. Bourrées de monde. De klaxons, de gens qui s’engueulent, qui font des queues de poisson ou des doigts d’honneur, de voituriers en chaleur, de 4×4 en double file. Dès que le 1er décembre s’affiche sur les boîtiers des montres, on se rue pour acheter un calendrier de l’Avent aux gamins et le trafic commence. 45 minutes pour faire 100 mètres. Impossible de (re)joindre ceux qui nous attendent. Les conversations cellulaires ne durent pas plus de 30 secondes. Le réseau est saturé paraît-il. Nous aussi. Je m’étais promis cette année pourtant, de ne rien dire sur les fêtes. De laisser la magie de Noël nous envelopper de son doux manteau blanc. Mais c’était illusoire de croire que les fêtes s’annonceraient bien. D’accord c’est la crise. Partout ailleurs. Et c’est la fin du monde. Vendredi prochain. L’Apocalypse s’abat sur nous. Est-ce pour ça que tout le monde a la tronche d’un sapin jauni qui a perdu ses épines ? Ou est-ce à cause des sms qui pleuvent chaque deux minutes, nous annonçant une promo par ci, un dîner dans un resto où l’on n’a jamais mis les pieds, une soirée pourrie à 25 dollars le drink, un billet d’avion pour Larnaca dans la soute à bagages, un test pour savoir si on est enceinte, un pyjama taille 44 offert si on achète un lave-linge et des invitations en veux-tu en voilà à des ouvertures, des espaces éphémères, à des collections de Noël, à des ventes d’objets, des expositions, des trucs, des machins, des cocktails, des soirées. En deux mots : l’horreur. Déjà qu’on est sur nos nerfs parce qu’on ne sait pas où trouver le sac à dos qu’on colorie que le petit a vu sur Teletoon. Le petit qui ne croit plus au Père Noël. Bonjour la magie du 25 au matin. On ne planque plus les cadeaux sur la tetkhité, on ne sort plus sur la pointe des pieds et on n’avale plus ni les cookies, ni le lait en dessous du sapin. Le Père Noël n’existe pas. Notre compte en banque non plus. On est sur nos nerfs disait-on. On attend les soldes en repérant à l’avance les trucs qu’on aimerait acquérir. Et soudain, semblant venir de nulle part – non, pas un aigle noir – Jordy, Mariah Carey, Band Aid, Wham, Chris de Burgh. Last Christmas I gave you my heart, All I want for Christmas is you… Que peut-on dire ? Qu’on est dépité surtout. Parce que chaque année c’est la même chose. Le même cd qui passe en boucle, à tue-tête dans tous les restaurants, malls et boutiques. Le même cd qui loin d’offrir un soupçon de magie de Noël, nous plombe le moral. Alors voilà. Nous sommes à 10 jours de Noël. On fait quoi ? Déjà, on ne parle pas du Nouvel An. On change la musique des boutiques en leur offrant des cd où on entend Elvis, Sinatra, Lennon ou Dean Martin nous chanter Noël. Ensuite, on sait que les soldes arrivent à grand pas. Donc si ce n’est pas avant, eh ben on fêtera Noël le 27. Pourquoi pas d’ailleurs. On prend la tangente si on peut. On invite un tas de copains à célébrer la veillée de Noël, on fait des cadeaux à 20 dollars – sacré challenge. On demande la démission de tous nos politiques. Comme ça, on aura peut-être un réseau cellulaire moins cher et plus efficace, une connexion internet normale, des routes non inondées, une rabta de pain à un prix ordinaire, des augmentations décentes, des droits et non pas des privilèges. Peut-être qu’avec cette liste (non exhaustive) réalisée par un Père Noël qui n’existe pas, on se sentira plus léger. On ne rouspètera plus sur les routes et les chansons de Noël, ces affreuses et exécrables chansons de Noël seront plus digestes. Et Noël sera à nouveau Noël.

 

 

 

 

 

 

Il était une fois – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 8 décembre 2012

Il était une fois un prince, une princesse, une grenouille, un carrosse, une marâtre, une pomme, un âne, une fée, un ogre, un loup, un haricot géant, des allumettes. Ils eurent beaucoup d’enfants et vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours. Au-delà de cette fin, gigantesque mensonge qu’on sert aux gamins depuis la nuit des temps, les contes pour enfants ont une raison d’être. Il était une fois l’inceste, la rivalité entre sœurs, le désir sexuel, les remariages, la virilité et la pauvreté. Contenu symbolique, éducatif, psychanalytique, initiatique. On apprend aux enfants à se défendre, à refuser le désir paternel, à comprendre qu’une mère peut mourir, qu’il ne faut pas parler aux inconnus ni se glisser dans leur lit, à différencier le bien du mal. Les contes pour enfants de Perrault à Grimm en passant par Andersen se lisent entre les lignes. Non un papa ne peut pas épouser sa fille, non on ne doit pas se faufiler dans le lit du loup, oui un haricot géant est un symbole phallique, oui la rivalité et la haine entre sœurs existent, oui la virginité est mise en péril par une pomme rouge et non les princes n’existent pas. Ni leurs chevaux blancs, ni les fées, ni leurs châteaux. Ils ne sont pas charmants et les princesses ne portent pas de souliers de vair. Les princes ne tombent pas amoureux de souillons à la beauté incomparable et sûrement pas au premier coup d’œil. Et malheureusement, il y a des petites filles qui meurent de froid en regardant les autres se régaler devant un repas luxueux. A quoi pensait Hans Christian Andersen en écrivant La petite fille aux allumettes ? À la misère du 19e siècle. À quoi pensent les directeurs de programmes des télés qui passent les films et autres dessins animés pendant la période des fêtes ? À rien sûrement. Il n’y a rien de plus terrifiant, triste et angoissant que ce conte. Bonjour la culpabilité le soir de Noël. On est loin du conte de fées puisque la fin n’est pas celle qu’on attendait. Pas de happy ending pour cette petite marchande aux boucles blondes. Alors on fait quoi aujourd’hui avec ces gosses ? On leur bassine les oreilles et les yeux avec des histoires plus débiles les unes que les autres. Certaines, heureusement parlent d’écologie, de racisme, d’handicap. C’est bien mais faut-il encore que quelqu’un explique aux bambins de 6 ans qui se coltinent tous les Disney et Pixar en anglais sans sous-titres français, qu’il faut sauver la planète comme Wall-E. Donc, on relit et on revoit nos classiques, et on leur raconte d’autres histoires. Pas des histoires de civisme en leur racontant la conduite au Liban. Pas d’histoires de droits de l’homme, ni des histoires sur la mer qu’il faut nettoyer, sur les OGM, sur nos hommes politiques. Trop glauque et puis merci la fin. Non, le fin mot de l’histoire, on doit l’avoir. On voit ensemble Grease, La Boum et on danse. On regarde E.T. et Gone with the wind, et on parle de différence. On revoit Sound of Music, Fifth Element et on parle de ce cinquième élément. De ce putain de cinquième élément qu’est l’amour. On chante l’amour et la douceur de vivre. On leur fait écouter les Beatles au lieu de ces conneries qu’on entend à la radio. On les berce avec “Something”,  “Across the Universe” ou “The long and winding road”. On leur fait découvrir “Le gorille”, “La poupée qui fait non”, “L’ami Caouette”, “Les marionnettes”. On leur fait danser le rock, le twist et surtout les slows. On écoute “Stand by me” et on leur raconte nos amis, les leurs. Ceux de Harry Potter. On lit entre les lignes de tous les romans. On relit Pagnol, Le grand Meaulnes, George Sand. On leur demande de choisir quelques uns des cadeaux qui sont sous le sapin pour les offrir à d’autres moins chanceux. On leur apprend à sourire, à aider. On leur raconte notre histoire. Quand on était petits. Les bêtises qu’on a faites, les punitions qu’on a reçues. On les fait rire. On joue avec eux. Et on reparle d’amour, encore et encore, parce qu’à la fin, c’est tout ce qui reste. Et on les écoute. Ils ont beaucoup d’histoires à nous raconter et surtout plein de choses à nous apprendre.

 

 

Samidoun – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 1er décembre 2012

Il est né en 1977. Il a 35 ans. 35 ans qu’il sert des samboussiks et de la salade de pommes de terre. Icône absolue de la restauration beyrouthine, dernier des grands, le Beirut Cellar, placé sur un coin de la rue Schéhadé fête son anniversaire demain. Il y aura sûrement plusieurs générations d’achrafiotes. Les tantes, les nostalgiques, les nouveaux venus et quelques uns qui vivent extra muros. Ils seront probablement tous là, les aficionados de cette formule magique : makaniks/saucisse de Francfort/iceberg Roquefort/nachos. Le Cellar ouvre demain, grand ses portes, quasiment jamais fermées même au milieu des bombardements. Il a résisté à l’envahisseur against all odds tel un repaire dans la tempête. Le Cellar est rassurant. Il est rassurant, non seulement parce qu’il rappelle des souvenirs mais parce qu’il est un point d’ancrage dans ce foutoir absolu, ce grand chantier où on a du mal à reconnaître la ville. Ensuite, retrouver les mêmes saveurs, humer les mêmes odeurs plongerait n’importe qui dans une comfort zone dont on a besoin. Comme quand on mange une purée, ou qu’on avale une grande cuillère de Nutella. Le Cellar c’est le restaurant comfort food par excellence. On est sûr de n’avoir pratiquement jamais de mauvaises surprises. Il y a bien évidemment ceux qui disent que ce n’est pas comme avant. On s’en fout d’avant. C’est sans importance. Il y a les murs, ce qu’on mange, les vieilles chansons qui rencontrent Florence and the Machine, il y a le staff. On a beau aller et venir entre un nouveau bar, une nouvelle terrasse, on revient toujours à nos basiques. Le Cellar c’est la petite robe noire de la restauration. Comme le Sô, le Casablanca, le Pacifico, Castel, Chez Sami, le Blue Note, le Chase, Al Dente, le Mayass, le Gargotier. Moins âgés, plus âgés, peu importe, les habitudes sont restées les mêmes. Le Casa a 15 ans. Il n’a pas changé d’un chouia. On y mange bien, on y boit beaucoup. On salue Fayez, Carlos, Zaccharia et Johnny bien sûr. Un saké martini pour la route. Celle qui nous mène au Sô, jeune adolescent de 12 ans, petit frère des cultissimes Down Town et Mozarella. Celle qui nous mène à Monnot où le Pacifico, premier et dernier bastion de la rue, sert les meilleurs Moscow Mule du Liban. Le Pacifico et ses dimanches, ses happy hours et son étroite terrasse. Men 7our wou men dour, on revient toujours à la maison. À l’ATCL, au Rimal, au Sporting, n’importe où, tant que c’est “chez un peu de nous”. La longévité de ces endroits est quelque chose de simple. C’est bon, les proprios sont souvent là et on connaît tout le monde. Sacré exemple, surtout quand on connaît l’ingratitude de la clientèle libanaise qui s’enthousiasme pour un lieu, le désertant quelques semaines plus tard au profit d’un nouvel endroit branché qui vient d’éclore et qui fermera ses portes dans quatre ou cinq mois. Au Liban, le mystère ne réside pas dans le secret des restaurants ou bars qui perdurent. Ce qui est mystérieux et surtout totalement incompréhensible c’est le cerveau des gens qui décident d’ouvrir un resto, un bar, une boîte, peu importe quoi alors que ce n’est ni leur métier, ni le bon moment, ni le bon endroit. Pourquoi faire si mal ce que d’autres font tellement bien ? Pourquoi ouvrir un café qui n’a jamais reçu plus de 5 clients par jour ? Pourquoi choisir un quartier où personne ne passe ? Pourquoi s’obstiner à être le 153e italien du coin ? Pourquoi se prendre pour un master es sushi quand on ne sait pas nager ? Pourquoi ne pas penser ouvrir un resto chinois, thaïlandais ou vietnamien ? Pourquoi s’imaginer roi de la nuit quand on n’ a jamais bu que des Jamaïca sans alcool ou au maximum un whisky Coca ? Allez comprendre ce qui pousse les gens à se prendre un mur, ce qui les anime quand ils décident de se lancer à 48 associés dans la conception d’un concept je ne sais quoi, sans aucun concept. Il doit y avoir un tas d’explications et de non explications. Ennui ? Blanchiment ? Connerie ? Comme on dit, tant pis pour eux. Tant qu’on aura nos calamars salt’n’pepper, des grilled octopuss, la salade du chef vinaigrette, la mloukhié du jeudi, le convoyeur de sushis, notre chocolat mou, les foies de volaille au porto, le kebbab cerise et les makannik au debs el remmane, la terre n’arrêtera pas de tourner et on n’aura pas envie d’en descendre.