Égoïste – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 12 janvier 2013

« Attachement excessif à soi-même qui fait que l’on recherche exclusivement son plaisir et son intérêt personnel ». Il pleut. À torrent, à verse et le pays va à vau-l’eau. C’est bien le cas de le dire. La dérive. On n’est jamais tombés aussi bas. Et pour ne s’occuper de rien, pour ne pas gérer les cas difficiles, pour ne pas se consacrer à l’infrastructure, l’état des routes, des égouts, des fronts de mer, notre ministre a préféré demander aux gens de rester chez eux. On a fermé les écoles, fait paniquer les gens, on s’est cloîtré. C’est vrai que c’était dangereux, risqué et que les images étaient impressionnantes. Olga a frappé fort. Elle a paralysé des milliers de gens, les privant d’électricité et d’eau. Elle a inondé les routes et a fait un sacré pied de nez au gouvernement, resté bien peinard chez lui, lové sous la couette, probablement devant une cheminée, attendant impatiemment l’ouverture des pistes à Faraya. Finalement, qu’aurait-il pu faire ce ministre ? Pas grand chose si ce n’est semblant de s’activer. Alors nous aussi on a attendu. Un changement de régime, une prise de décision, une prise de conscience. Mais non. Rien. Et pendant ce temps, nous, on rame. On s’est pris une joura qu’on n’avait pas vue, on a fait du jet ski à Madhaf, de l’aviron sur la bahrieh et du bobsleigh sur les collines de Rabieh. Les enfants étaient ravis, ils auront eu quasiment 25 jours de congé pour Noël. Sans compter les jeudis de grève qui ont fait leur joie pendant deux mois. L’égoïsme donc, des dirigeants, qui n’ont pas envie de se prendre la tête et qui préfèrent faire la sourde oreille plutôt que d’ouvrir les yeux. Mais pourquoi s’étonner ? Les Libanais sont tous égoïstes. Nous sommes tous égoïstes. D’abord parce que c’est dans notre tempérament et puis parce que c’est contagieux. À force de se faire avoir, on finit par ne plus penser qu’à soi. Tous pour moi et moi pour moi. On a peut-être le gouvernement que l’on mérite. Il pleut ? Tu te démerdes. Il neige ? Tu restes chez toi. Tu n’as pas d’électricité ? Fais un ichtirak. Tu n’as pas de place pour te garer ? Tu te mets en triple file et tu te fous des autres. Ah ça, en matière de sens civique, nous sommes les rois. Et les reines. On peste contre ceux qui enfreignent les lois, on devient fou quand une femme au volant (mort au tournant) bloque la circulation pendant 5 minutes parce qu’elle se refait une beauté, on devient grossier quand on nous dépasse dans la queue, quand quelqu’un use d’un privilège. On traite les autres d’égoïstes, de mal élevés, d’affreux individualistes. Et on a raison. Parce que c’est écœurant de poireauter 15 minutes devant sa place de parking parce qu’une connasse est chez le coiffeur, écœurant de se voir passer devant chez le médecin parce madame veut juste enlever son stérilet, écœurant de voir qu’un client mieux nanti se fait servir avant vous bla bla bla. Mais quand il s’agit de nous, le sens civique passe aux oubliettes. Ça vaaaaa, chou we2fit 3a léyé ? Ça va si on a pris un sens interdit (tout le monde le fait). Ça va si on s’est garé trente secondes devant une boutique, si on ne sait pas faire un créneau, si on tient la porte de l’ascenseur pour un dernier papotage avec son pote, si on demande la galette des rois mise de côté par Madame Flen, si on rit fort au restaurant, si on débarque à un dîner avec 40 minutes de retard, si on reste sur son téléphone quand on est avec des copains, si on se dispute avec son mari et qu’on fait la gueule, en public. Nous sommes tous égoïstes et quasiment tous, de grands égocentriques. Nous sommes des exhibitionnistes narcissiques. Nous racontons notre vie sur les réseaux sociaux, nous nous affichons en grand et en large sur nos walls, racontons nos vacances à coups de centaines de photos, parlons de nous sans cesse. Ce n’est pas étonnant que les phrases débutent souvent par ana. Oui, nous sommes des individualistes persuadés que nous passons avant les autres. Qu’on s’en fout s’il neige à Daher el Baïdar tant que les intempéries n’atteignent pas notre microcosme. Mais au-delà de cet égotisme, quelque part légitime puisque même l’état est d’un nombrilisme effarant, nous sommes un peuple extrêmement génuine. On s’entraide, on peut compter les uns sur les autres, on va chez le voisin, on donne ses habits au concierge, on accompagne quelqu’un qui a perdu son chemin, on offre le café à un passant, on va dire mabrouk, on épaule quand l’autre va mal, on héberge. Nous sommes des égoïstes altruistes comme on n’en fait plus.

 

 

 

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