Belle maman – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 23 février 2013

Dans le genre chieuse, on ne peut pas faire pire qu’une belle-mère. Pire qu’une marâtre. Cette nouvelle femme qui débarque dans la vie de papa et qui se prend pour une mère de substitution. Idem pour la mère du petit ami/fiancé/mari. 99 fois sur 100, c’est une pouf. Une vilaine qui va tout faire pour mettre des bâtons dans les roues dans la vie de la dulcinée de son fils. Une vilaine qu’on appelle “belle” mère. Alors que souvent on les trouve moches et qu’elles sont plus de vieilles peaux que de jolies femmes. Même quand elles se sont fait retoucher la gueule. On dit “belle” par courtoisie et parce que beau/belle étaient, au Moyen-Âge, des termes d’affection entre parents. Et que beau/belle voulait aussi dire cher. Ah ça pour être cher… Bref, la belle-mère est une espèce de sorcière pleine de mauvaises intentions. Une marâtre qui tente d’empoisonner sa belle-fille en lui faisant croquer une pomme ou en la traitant de souillon. Pas étonnant qu’en botanique, une belle-mère soit le surnom donné au cactus Echinocactus grusonii à cause de ses fortes et nombreuses épines. La belle-mère pique, quelle que soit sa place dans la famille. Parlons par exemple de celle qui prend la place de la mère. Quand cette dernière est décédée, c’est très compliqué. Mais alors très compliqué. Ça ne se passe jamais bien surtout si les enfants sont des filles. Tout d’abord, les demoiselles rappellent l’épouse précédente et puis elles sont aimées du père. Cendrillon quoi. Si elle prend la place d’une divorcée, c’est presque pareil, surtout que la précédente est bel et bien vivante. On compare de part et d’autre. Une vraie horreur déjà que les relations mère/fille sont alambiquées, celles sans lien de sang, ni lien utérin le sont encore plus. La belle-mère est donc fréquemment, un poids. Une empoisonneuse d’existence à l’origine de plein de conflits, de ruptures, de douleurs. Une enquiquineuse qui remue le couteau dans la plaie et pire, quand elle est jeune. Du genre l’âge de la belle-fille par exemple. On n’a pas forcément envie de faire du shopping avec elle ni de papoter sexe. La marâtre donc, on la déteste dès le départ parce qu’elle a remplacé la mère. Et puis, il y a l’autre, la belle-mère, maman du conjoint, avec qui on entame une relation le plus souvent, lourde d’à priori. Premièrement, sa taboulé, son mehché coussa, sa kebbé labniyeh, son feuilleté au fromage sont bien meilleurs que ceux de sa bru. Ensuite, elle a dorloté, couvé, pourri son enfant gâté de fils. Elle s’immisce dans la vie du couple parce que sa descendance le veut/vaut bien. Dès le premier jour, celui des noces. Décider qui inviter et où (normal c’est elle qui raque), pousser le vice jusqu’à porter une robe blanche, critiquer celle de la mariée, le maquillage, les fleurs et tout le toutim. Puis vient le gosse. Le nom, les souvenirs, l’éducation, l’école. Ce bambin qu’on pourri à l’instar de sa propre progéniture mais dont on s’occupe très peu parce qu’on préfère jouer au bridge. Yo2bor l’téta. L’mama aussi. Beaucoup d’hommes ont également du mal avec leur belle-maman, cette espèce de modèle pour la fille qui avec l’âge tend à lui ressembler de plus en plus. Envahissante, intrusive, judgmental, méchante, castratrice, celle qui dans l’argot des métiers, veut dire parfois épingle à nourrice (ça ne s’invente pas) ou remorque peut être une cause de divorce. Fantasme absolu de cette matriarche d’une famille féodale qui n’a jamais trouvé une seule femme à la hauteur de son fils et impose à la petite amie une froideur qui obligera la jolie fille à dire éternellement “vous”. Faudra savoir jouer intelligemment pour réussir à faire jaillir la partie immergée de l’iceberg. Parce que très souvent, derrière chaque Dame de pique, il réside une Dame de cœur. Eh oui, comme toute règle, une belle-mère peut être une exception. Sauf que ce n’est pas le sujet. Parce qu’aimer sa belle-mère est un peu cheesy. C’est bien plus excitant et motivant de la détester, de la critiquer et de la prendre en grippe. Comme ça, pour le fun, pour irriter sa moitié, pour taper là où ça fait mal, pour jeter de l’huile sur le feu quand ça barde, pour la bisquer quand on l’invite (ou pas) à dîner, pour lui montrer que notre soupe aux lentilles éclate la sienne et pour lui rappeler que désormais la femme de la vie de son fils, c’est nous. Cette belle-fille insupportable qu’elle a finalement mérité de se coltiner. Na.

Moi aussi – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 16 février 2013

 

Maman, comment on sait qu’on est amoureux ? Souvent c’est quand on a l’air con. Est-ce que c’est quand on voit la fille pour la première fois ? Ah non, ça c’est plutôt un coup de foudre. Comme dans les dessins animés quand deux personnes se tiennent la main et qu’il y a de l’électricité ? Oui, c’est un peu comme ça. Quand le cœur bat vite, qu’il s’emballe sans avoir crié gare. Et qu’on devient impatient. C’est quoi impatient ? Hayété, c’est  quand tu n’en peux plus d’attendre l’autre. Quand tu trouves que les heures deviennent interminables. C’est quand tu sens que tu ne peux plus te passer de sa présence. Ah bon mam ? Mais l’amour alors c’est pour la vie ? Parfois oui, souvent non chéri. Donc il y a un jour où il y a un des deux qui dit à l’autre qu’il ne l’aime plus ? Quelque fois ça se passe comme ça. Quelque fois, on sait tous les deux que c’est terminé. On peut tomber amoureux de plein de filles ? Oui si tu veux et surtout si tu le peux. On a plusieurs histoires d’amour dans la vie. Des histoires courtes, des histoires plus longues. Ça dépend de toi, ça dépend de l’autre. Moi, je n’aime que toi. Quand je serai grand je veux t’épouser parce que tu es la plus belle. Évidemment. Encore heureux que tu penses que je suis la plus belle. Elle en bavera celle qui tentera de le séduire. Elle ne sait pas qu’elle tentera le diable. Quand ? Comment ? Pourquoi ? Qui ? Et ça défile. Une série de questions posées en prenant son bain, en voiture, en lisant un bouquin, devant la télé, en mangeant des spaghettis, avant de fermer les paupières. Allez trouver la bonne réponse. Celle qui correspond à l’âge. Celle qui ne nous mettra pas aussi mal à l’aise que la phrase sortie en toute innocence. Mon zizi est dur, mon kiki bat plus vite quand je suis contente. Comment les graines du papa rentrent dans le ventre de la maman ? On tire avec un pistolet ? Euh… le choux, la rose, la cigogne ? Impossible, ça ne marchera pas/plus. Surtout que coincé dans l’autocar, entre une ado pré pubère de 12 ans et un acnéique de 15 ans, le petit en entend des vertes et des pas mûres. Dire les choses simplement à un gamin parce que lui est dans la vérité comme tous les enfants, alors que les adultes en ont peur. Déjà qu’on leur a menti pendant quelques années sur le Père Noël ou la Petite Souris, vaut mieux éviter de continuer. Bonjour la confiance après. On change les mots, on romanise, on édulcore un peu et ça donne un joli résultat. Et quand on ne sait pas et bien on dit qu’on ne sait pas. C’est mieux que de sortir une connerie. Mam, pourquoi il l’a traité de pédale ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Parce que c’est un con. Je ne veux jamais t’entendre dire « pédé » à quelqu’un. Un homme qui aime un homme, ce n’est pas une insulte. C’est une histoire d’amour. Je sais mami. C’est comme les lesbiennes, ce sont des femmes qui aiment des femmes. Mais dis-moi d’où sais-tu tout ça ? Je le sais. Tu dois le savoir mieux que nous d’ailleurs et depuis bien plus longtemps. À chaque âge sa question. À chaque âge sa réponse. À chaque âge sa théorie. Il y a quelques années, tu disais que les bébés étaient d’abord dans le cœur avant de descendre dans le ventre, aujourd’hui tu sais comment on fait. Faire l’amour, ce câlin spécial qui t’intrigue tant. Sont malins ces gosses, ces neveux, ces nièces qui nous coincent dos au mur, face à la réalité. Cette réalité qu’on ne veut souvent pas voir : c’est qu’ils ont grandi. Ils tombent amoureux. Se coiffent avant de recevoir une amie de classe, changent de robe pour se faire belle avant d’aller déjeuner chez le petit voisin. C’est ça l’amour. Le vrai. Celui qu’on a tous connu quand nous étions bien plus jeunes. Celui qu’on n’oubliera jamais. Karim de la 10e B. Karim et ses grands yeux bleus. Layla avec qui on a vécu une jolie histoire en classe de neige, planqués sous les flocons, à l’abri des regards des camarades de la 6e rouge. Un premier baiser, un premier vrai rendez-vous, une lettre, un message, une fleur, un cadeau et un ours blanc en polyester avec un cœur rouge dans les bras, vestige de la Saint-Valentin d’il y a deux jours. Dis-moi, ne serais-tu pas amoureux toi ? Noooon, je déteste les filles. Sauf Claudia.

 

 

 

Marshmallow – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 9 février 2013

 

On a beau être un requin blanc, une garce vénale, une anti social, un dandy branché, un anti mariage et pas seulement pour tous, il y a toujours un petit coin fleur bleue en nous, une part de guimauve bien sirupeuse. On est incontestablement un peu des deux. « Solide est l’écorce mais le bois est tendre ». Même un serial killer peut pleurer devant un film. Surtout un serial killer. On ne le constate que lorsque l’on se retrouve dans une situation qui réveille en nous la minette de 15 ans qu’on a essayé de faire taire à plusieurs reprises. La mariée descend les marches au bras de son père, enlace l’homme de sa vie lors de la première danse, et hop, une larme est versée. Ah on a l’air fin quand le maquillage coule et qu’on renifle dans sa manche. Mais c’est comme ça. Quand on aime les mariés, on a, à chaque fois, un moment d’émotion. On se trouve con parce qu’on a enchainé les statements sur l’amour ne dure même pas 3 ans, sur la notion totalement obsolète du mariage, de l’union à vie de deux personnes, sur cette alliance de raison souvent non irraisonnée, des statements sur le divorce, sur la famille recomposée, la monoparentalité, l’homoparentalité, on sent une petite boule dans la gorge quand cette jeune femme qu’on côtoie depuis des années, qu’on a connue en couches-culottes, apparaît vêtue de blanc immaculé. Et là, au milieu des feux d’artifice, la zaffé en musique de fond, on se surprend à sourire. Parce qu’on aime ces jeunes époux. Parce que ces deux-là s’aiment. Vraiment. L’émotion est palpable même si le buffet où se côtoient des crevettes sauce cocktail et des sushis de saumon, assaillis par les invités, n’est pas particulièrement gouteux. Même si le lieu des noces est inconfortable, qu’il fait trop chaud et qu’avant même d’avoir foulé la piste, on a sué notre race sous une veste tachée sous les aisselles. Même si notre voisin de table est un plouc à cigare qui n’arrête pas de zyeuter notre décolleté. Même si la colombe s’est écrasée sur la pièce montée en polystyrène, même si le champagne n’est en fait qu’un vin mousseux bon marché, sans bulles. Même si la chanteuse a commencé son récital avec My Way, entonnant ces premiers mots remplis de promesses : « And now the end is near and so I face the final curtain. » Même si, même si, on est heureux et sans aucune honte, on va fouler le dancefloor dès les premières notes d’ « On va s’aimer » de Gilbert Montagné. Parce que oui, on va s’aimer sur un oreiller, dans un vieux grenier. À se brûler la peau. On va danser sans retenue avec l’oncle bourré de la mariée qui adore la chorégraphie de Gangnam Style, version Dhour el Choueir. Et vers 3 heures du matin, l’œil éteint, la cravate nouée autour de la tête, le collant filé, on rentre à la maison un arrangement de fleurs sous le bras, avec ce sentiment étrange, sweet and sour qu’on a suspendu dans le temps d’une soirée toutes nos rancœurs et notre haine des conventions. On s’est enlisé dans le pays de Candy sans aucune peine, lançant des mabrouk en veux-tu en voilà à la famille du marié qu’on ne connaît même pas. On a fait un speech sur la beauté de ce couple, sur l’enfance de notre cousine, sur sa gentillesse, sur son acné (photos à l’appui) et cerise sur le gâteau (dégueulasse), on a asséné notre copine du sempiternel « 3a 2bélik » alors qu’on ne lui souhaite pas du tout, mais alors pas du tout d’épouser ce crétin en chemise à manches courtes et chaussettes blanches. Le pire dans tout ça ? C’est qu’on ne regrettera pas une seconde ces envolées lyriques qu’on a écrites sur le livre d’or des jeunes mariés et qu’une fois le temps des noces terminé, on n’aura aucun mal à se coltiner la vidéo du mariage et les 3000 photos en projection sur toile tendue. On aura à nouveau la chair de poule en réécoutant « Je vais t’aimer » que le marié a entonné, assis dans une calèche au moment d’entrer dans la grande salle où se trouvaient 1500 convives. Mais que s’est-il passé pour que l’on se laisse submerger ainsi par ce qui constitue tout ce qu’on abhorre ? Comment se fait-il qu’on en soit arrivé là ? Parce qu’on aime l’amour, indéniablement. Même si on dira le lendemain matin à son copain que « le mariage c’est d’la merde », espérant tout au fond de ce cœur d’artichaut qu’est le nôtre, qu’il se mettra bientôt à genoux. Et qu’elle dira « oui ».

 

 

 

Comme au cinéma – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 2 février 2013

 

Il l’a quittée pour une autre femme. Cette femme, il l’a aimée pendant 15 ans. En secret. Ils sont tombés amoureux comme ça. Par hasard. Il l’a croisée un jour au restaurant. Elle attendait une amie, il avait un rendez-vous d’affaire. Il n’a vu qu’elle. Elle portait une petite robe noire, ses cheveux blonds étaient relevés en queue de cheval, ses lèvres étaient teintées de rouge. Il ne l’a pas quittée des yeux. À plusieurs reprises leurs regards se sont croisés. Un coup de foudre ? Sûrement. Pour la première fois de sa vie, il a tenté l’audace. Une fois son déjeuner terminé, il s’est approché d’elle et lui a demandé son numéro de téléphone. C’est ainsi que débuta leur “love affair”. Elle l’a trompé avec son meilleur ami, il a épousé sa sœur, elle a préféré le père. Elle a aimé Solal, Rodolphe, Léon, Laurent. Ariane, Emma, Thérèse et la littérature, et tous les autres au cinéma. Toutes les autres. La liste des amours adultères est aussi longue que belle. Ces histoires-là nous ont fait rêver, fantasmer. Nous les avons sublimées au fond d’un lit, Belle du Seigneur dans les mains, La Femme d’à côté sur petit écran. Magnifiques passions qui souvent vont très/trop loin. Ils se sont tant aimés. Ils ont fait du mal. Évidemment. Mais leur histoire était si belle. Et justifiée. Le mari était barbant, la femme ne comblait pas les désirs. L’érosion d’un couple en incite un autre. On a aimé Juliette Binoche et Ralph Fiennes, Robert de Niro et Meryl Streep, Jack Nicholson et Jessica Lange. On s’est rêvé dans toutes les scènes. Dans tous les plans, les larges, les américains. Dans tous les chapitres. Dans les magazines. Face au trio Marylin/Montand/Signoret. Simone qui s’est incliné en silence face à l’icône absolue de la sensualité. Jackie O qui s’est tu. On a vibré, excités par l’interdit, par la fin quasi obligatoire d’une histoire. Si les histoires d’amour sont belles, c’est parce que justement, elles ont une fin. Le cinéma, sa musique, son The End. Après ce générique de fin, on revient à la vraie vie. Sans bande-son pour les autres, sans l’amant de Chatterley, sans la Merteuil ni Valmont. Sans le lyrisme de Cohen, sans la beauté des paysages. Les autres se foutent de la beauté d’une histoire. De la sincérité d’un amour. Les autres, dans la vraie vie, jugent. Ils pointent du doigt, jettent une pierre, érigent un mur, condamnent. Les héroïnes blessées deviennent des putes. Les amants séduisants, des salauds. On n’encourage pas les ersatz de Scarlett à tout quitter pour un faux Rhett Butler. Non Clark n’existe pas. Pas dans la vraie vie, pas chez nous, pas chez les bonnes gens. Ici-bas, hors écran, hors les pages, on n’a pas le droit d’aimer ailleurs. On n’aurait pas du. Pas du cédé à la tentation, ne pas s’aventurer dans la séduction, on n’aurait pas du choisir l’amour contre la raison. On n’aurait pas du entreprendre, faire le premier pas. Il aurait pu éviter la femme de son meilleur ami, la copine de son  épouse, sa collègue. Mais c’est elle surtout, qui n’en a pas le droit. La femme n’en a pas le droit. Aucun droit d’ailleurs. On la lapide, la tue, la noie, l’emprisonne. La salope n’a pas le droit d’aimer. Cette femme-là est une garce. Et quand bien même ses raisons sont les bonnes, Elle n’a pas à vouloir fuir ce mariage insoutenable, cet homme violent ou ce mari volage. Non. Elle doit se taire. Enfouir son désir à l’intérieur de son corps. Retenir ses émotions, les écraser. Même en pensée, elle ne peut pas. Ce n’est pas Tom Cruise qui dira le contraire. Rien que le désir de la Kidman dans le dernier Kubrick n’aurait jamais du pouvoir exister. Voilà où nous sommes aujourd’hui. Coincés dans un système de pensée si ancestral qu’il continue à jeter les femmes adultères dans la prison de Baabda, à leur retirer leurs enfants. Ces femmes-là qui par honte minimisent leurs adultères face aux hommes qui le plus souvent les exagèrent. Ces femmes-là qui sont surtout jugées par les autres femmes qui sont loin d’être de grande vertu. Ces femmes-là, ces Fanny Ardant, ces Natalie Portman, ces Julia Roberts, ces Catherine Deneuve, Brigitte Bardot du faux petit écran doivent se faire petites. Nous ne sommes pas au cinéma. Mais si, nous le sommes. Parce que cette comédie dramatique loufoque dans laquelle nous vivons en ce moment, ce film de Série B est loin d’être glorieux. C’est là que se trouve la petite vertu.