Comme au cinéma – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 2 février 2013

 

Il l’a quittée pour une autre femme. Cette femme, il l’a aimée pendant 15 ans. En secret. Ils sont tombés amoureux comme ça. Par hasard. Il l’a croisée un jour au restaurant. Elle attendait une amie, il avait un rendez-vous d’affaire. Il n’a vu qu’elle. Elle portait une petite robe noire, ses cheveux blonds étaient relevés en queue de cheval, ses lèvres étaient teintées de rouge. Il ne l’a pas quittée des yeux. À plusieurs reprises leurs regards se sont croisés. Un coup de foudre ? Sûrement. Pour la première fois de sa vie, il a tenté l’audace. Une fois son déjeuner terminé, il s’est approché d’elle et lui a demandé son numéro de téléphone. C’est ainsi que débuta leur “love affair”. Elle l’a trompé avec son meilleur ami, il a épousé sa sœur, elle a préféré le père. Elle a aimé Solal, Rodolphe, Léon, Laurent. Ariane, Emma, Thérèse et la littérature, et tous les autres au cinéma. Toutes les autres. La liste des amours adultères est aussi longue que belle. Ces histoires-là nous ont fait rêver, fantasmer. Nous les avons sublimées au fond d’un lit, Belle du Seigneur dans les mains, La Femme d’à côté sur petit écran. Magnifiques passions qui souvent vont très/trop loin. Ils se sont tant aimés. Ils ont fait du mal. Évidemment. Mais leur histoire était si belle. Et justifiée. Le mari était barbant, la femme ne comblait pas les désirs. L’érosion d’un couple en incite un autre. On a aimé Juliette Binoche et Ralph Fiennes, Robert de Niro et Meryl Streep, Jack Nicholson et Jessica Lange. On s’est rêvé dans toutes les scènes. Dans tous les plans, les larges, les américains. Dans tous les chapitres. Dans les magazines. Face au trio Marylin/Montand/Signoret. Simone qui s’est incliné en silence face à l’icône absolue de la sensualité. Jackie O qui s’est tu. On a vibré, excités par l’interdit, par la fin quasi obligatoire d’une histoire. Si les histoires d’amour sont belles, c’est parce que justement, elles ont une fin. Le cinéma, sa musique, son The End. Après ce générique de fin, on revient à la vraie vie. Sans bande-son pour les autres, sans l’amant de Chatterley, sans la Merteuil ni Valmont. Sans le lyrisme de Cohen, sans la beauté des paysages. Les autres se foutent de la beauté d’une histoire. De la sincérité d’un amour. Les autres, dans la vraie vie, jugent. Ils pointent du doigt, jettent une pierre, érigent un mur, condamnent. Les héroïnes blessées deviennent des putes. Les amants séduisants, des salauds. On n’encourage pas les ersatz de Scarlett à tout quitter pour un faux Rhett Butler. Non Clark n’existe pas. Pas dans la vraie vie, pas chez nous, pas chez les bonnes gens. Ici-bas, hors écran, hors les pages, on n’a pas le droit d’aimer ailleurs. On n’aurait pas du. Pas du cédé à la tentation, ne pas s’aventurer dans la séduction, on n’aurait pas du choisir l’amour contre la raison. On n’aurait pas du entreprendre, faire le premier pas. Il aurait pu éviter la femme de son meilleur ami, la copine de son  épouse, sa collègue. Mais c’est elle surtout, qui n’en a pas le droit. La femme n’en a pas le droit. Aucun droit d’ailleurs. On la lapide, la tue, la noie, l’emprisonne. La salope n’a pas le droit d’aimer. Cette femme-là est une garce. Et quand bien même ses raisons sont les bonnes, Elle n’a pas à vouloir fuir ce mariage insoutenable, cet homme violent ou ce mari volage. Non. Elle doit se taire. Enfouir son désir à l’intérieur de son corps. Retenir ses émotions, les écraser. Même en pensée, elle ne peut pas. Ce n’est pas Tom Cruise qui dira le contraire. Rien que le désir de la Kidman dans le dernier Kubrick n’aurait jamais du pouvoir exister. Voilà où nous sommes aujourd’hui. Coincés dans un système de pensée si ancestral qu’il continue à jeter les femmes adultères dans la prison de Baabda, à leur retirer leurs enfants. Ces femmes-là qui par honte minimisent leurs adultères face aux hommes qui le plus souvent les exagèrent. Ces femmes-là qui sont surtout jugées par les autres femmes qui sont loin d’être de grande vertu. Ces femmes-là, ces Fanny Ardant, ces Natalie Portman, ces Julia Roberts, ces Catherine Deneuve, Brigitte Bardot du faux petit écran doivent se faire petites. Nous ne sommes pas au cinéma. Mais si, nous le sommes. Parce que cette comédie dramatique loufoque dans laquelle nous vivons en ce moment, ce film de Série B est loin d’être glorieux. C’est là que se trouve la petite vertu.

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