Marshmallow – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 9 février 2013

 

On a beau être un requin blanc, une garce vénale, une anti social, un dandy branché, un anti mariage et pas seulement pour tous, il y a toujours un petit coin fleur bleue en nous, une part de guimauve bien sirupeuse. On est incontestablement un peu des deux. « Solide est l’écorce mais le bois est tendre ». Même un serial killer peut pleurer devant un film. Surtout un serial killer. On ne le constate que lorsque l’on se retrouve dans une situation qui réveille en nous la minette de 15 ans qu’on a essayé de faire taire à plusieurs reprises. La mariée descend les marches au bras de son père, enlace l’homme de sa vie lors de la première danse, et hop, une larme est versée. Ah on a l’air fin quand le maquillage coule et qu’on renifle dans sa manche. Mais c’est comme ça. Quand on aime les mariés, on a, à chaque fois, un moment d’émotion. On se trouve con parce qu’on a enchainé les statements sur l’amour ne dure même pas 3 ans, sur la notion totalement obsolète du mariage, de l’union à vie de deux personnes, sur cette alliance de raison souvent non irraisonnée, des statements sur le divorce, sur la famille recomposée, la monoparentalité, l’homoparentalité, on sent une petite boule dans la gorge quand cette jeune femme qu’on côtoie depuis des années, qu’on a connue en couches-culottes, apparaît vêtue de blanc immaculé. Et là, au milieu des feux d’artifice, la zaffé en musique de fond, on se surprend à sourire. Parce qu’on aime ces jeunes époux. Parce que ces deux-là s’aiment. Vraiment. L’émotion est palpable même si le buffet où se côtoient des crevettes sauce cocktail et des sushis de saumon, assaillis par les invités, n’est pas particulièrement gouteux. Même si le lieu des noces est inconfortable, qu’il fait trop chaud et qu’avant même d’avoir foulé la piste, on a sué notre race sous une veste tachée sous les aisselles. Même si notre voisin de table est un plouc à cigare qui n’arrête pas de zyeuter notre décolleté. Même si la colombe s’est écrasée sur la pièce montée en polystyrène, même si le champagne n’est en fait qu’un vin mousseux bon marché, sans bulles. Même si la chanteuse a commencé son récital avec My Way, entonnant ces premiers mots remplis de promesses : « And now the end is near and so I face the final curtain. » Même si, même si, on est heureux et sans aucune honte, on va fouler le dancefloor dès les premières notes d’ « On va s’aimer » de Gilbert Montagné. Parce que oui, on va s’aimer sur un oreiller, dans un vieux grenier. À se brûler la peau. On va danser sans retenue avec l’oncle bourré de la mariée qui adore la chorégraphie de Gangnam Style, version Dhour el Choueir. Et vers 3 heures du matin, l’œil éteint, la cravate nouée autour de la tête, le collant filé, on rentre à la maison un arrangement de fleurs sous le bras, avec ce sentiment étrange, sweet and sour qu’on a suspendu dans le temps d’une soirée toutes nos rancœurs et notre haine des conventions. On s’est enlisé dans le pays de Candy sans aucune peine, lançant des mabrouk en veux-tu en voilà à la famille du marié qu’on ne connaît même pas. On a fait un speech sur la beauté de ce couple, sur l’enfance de notre cousine, sur sa gentillesse, sur son acné (photos à l’appui) et cerise sur le gâteau (dégueulasse), on a asséné notre copine du sempiternel « 3a 2bélik » alors qu’on ne lui souhaite pas du tout, mais alors pas du tout d’épouser ce crétin en chemise à manches courtes et chaussettes blanches. Le pire dans tout ça ? C’est qu’on ne regrettera pas une seconde ces envolées lyriques qu’on a écrites sur le livre d’or des jeunes mariés et qu’une fois le temps des noces terminé, on n’aura aucun mal à se coltiner la vidéo du mariage et les 3000 photos en projection sur toile tendue. On aura à nouveau la chair de poule en réécoutant « Je vais t’aimer » que le marié a entonné, assis dans une calèche au moment d’entrer dans la grande salle où se trouvaient 1500 convives. Mais que s’est-il passé pour que l’on se laisse submerger ainsi par ce qui constitue tout ce qu’on abhorre ? Comment se fait-il qu’on en soit arrivé là ? Parce qu’on aime l’amour, indéniablement. Même si on dira le lendemain matin à son copain que « le mariage c’est d’la merde », espérant tout au fond de ce cœur d’artichaut qu’est le nôtre, qu’il se mettra bientôt à genoux. Et qu’elle dira « oui ».

 

 

 

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