Bouss l’wawa – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 30 mars 2013

 

 

« Deddé ». Parce que tu as été vilain. Parce que tu as frappé ton cousin, touché la prise électrique, décapité le nounours de ta sœur. « Deddé » parce que tu mérites une toute petite tape sur les fesses. Attention à toi. Souvent quand on se retrouve face à un enfant, on gazouille, on prend une voix de gamin attardé, on invente des sons et autres onomatopées. On fait du babillage à l’instar du bout de chou avec qui on parle. Mais le plus surprenant, c’est qu’on utilise des mots qui sont entrés dans le langage courant depuis des lustres. Des mots qu’on apprend aux gosses et qu’on désapprend par la suite. « Deddé ». On ne dit pas « deddé » quand on a 5 ans. Pourtant c’est ce que nous disaient nos parents quand on était petits. Alors pourquoi ce langage enfantin qu’on inculque ? D’accord, il y a des mots qu’on imite, qu’on prend des enfants. Il existe une certaine réciprocité dans le babillage. On reprend leurs mots, on les utilise. « Je veux mon boui boui » pour désigner un gobelet d’eau ; ça c’est la trouvaille de Raphaël. Les enfants inventent des mots pour tout. Pour leurs doudous, pour désigner certains objets, pour s’auto nommer quand ils n’arrivent pas encore à prononcer leur propre prénom. Comment tu t’appelles ? « Lalalé ». Sauf qu’au Liban, ce sont les adultes qui utilisent des mots à la place d’autres. Tu as « wawa » ?  Qui redeviendra « tu as mal » à contrario d’un bobo qui restera un bobo. Mots d’enfants mais plutôt mots d’adultes. Plus tard on n’aura plus « wawa » après « deddé ». On aura surtout mal après une sacrée claque. Vous imaginez un ado de 14 ans, réprimandé par son père parce qu’il fume des joints, « tu n’as pas le droit de sortir pendant un mois, sinon « deddé ». Effectivement, ça aurait sonné un peu bizarre.  C’est donc un concept très local. Mais il ne faut pas s’étonner, puisque nous avons aussi cette étrangeté qu’est d’appeler nos enfants comme nous. « Yalla mami viens au bain ». Idem pour les grands-parents qui appellent leurs petits enfants Jeddo ou Téta. C’est surprenant, surtout pour les étrangers qui n’assimilent pas trop l’idée derrière tout ça. Allez leur expliquer que le lien qui unit les Libanais à leurs enfants est propre à une culture que même les Libanais ne comprennent pas bien. Allez expliquer que chez nous, un chien c’est un « bobby » qui fait « 3aw 3aw », un chat c’est une « bissé ». Qu’une « mastique » c’est un chewing-gum alors que c’est censé designer le gout « meské » dudit chewing-gum, que « nanné » c’est la nourriture/manger. « Tu veux nanné ? ». Pareil pour « bouwa » ou « imbou ». Si tu as soif chéri, c’est « bouwa ». Ensuite tu diras que tu veux de l’eau, parce que tu ne seras plus un bébé. Pauvres gosses qui se retrouvent engueulés parce qu’ils emploient des mots que leurs parent leurs ont appris et qui s’étaient extasiés la première fois qu’ils avaient dit « baddé bouwa ». Yalla on va « bon bain » – je ne l’ai jamais comprise celle-là ; « oh oh » pour aller dormir, on va « bye » pour une promenade ou « ticcchhh». Pourquoi ? Dieu seul sait. Pourquoi un « oh oh » ? Vous me direz pourquoi « dodo » aussi. On a des « ghello ghello », des « aggghhhha » et autres « chatta batta ». Mais au final, c’est pas bien grave parce qu’on affuble les enfants de surnoms qu’ils garderont toute leur vie. Loulou, Zouzou, Dido, Kiki, Nino. Merci pour les Elie, Joseph, Farid, Christian ou Alain. Elle aura beau avoir 40 ans, la petite, elle sera l’éternelle Doudé de ses parents. Et puis au-delà de ces surnoms sangsues, on n’est pas sorti de l’auberge avec la façon qu’ont de parler certains Libanais avec le personnel qui travaille chez eux. Dans le genre p’tit nègre, nous sommes les rois. « Do coffee », « je veux Nescafé », sans parler de l’arabe qu’on utilise n’importe comment, en mettant du féminin au lieu du masculin, un verbe à l’infinitif au lieu de le conjuguer, du style « baddik kélé ? ». Comme si fallait leur parler comme à des idiots, comme si composer une phrase devenait tout à coup absurde, comme si certains possédaient l’anglais ou le français, mieux qu’eux. On ne peut en vouloir à personne puisque dès le départ, le langage est biaisé. Et avec le langage sms où émoticons côtoient des mots aussi débiles que LOL, on n’est plus à un « wawa » près.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Pause – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 23 mars 2013

 

Est-ce que c’est le temps, ce va-et-vient chaud/froid/pluie/soleil qui nous fatigue autant ? Est-ce l’équinoxe de printemps qui nous met à plat ? Est-ce la pollution ? Est-ce la diète qu’on s’impose pour enfiler sereinement un maillot de bain, la salle de sport d’avant l’été, remplie de testostérone et de sueur ? Est-ce cette cocotte minute sur laquelle nous reposons et qui nous brûle l’arrière-train ? Cette ambiance totalement névrosée qui nous enrobe ? Est-ce la crise économique/sociale/politique que connaît le pays ? C’est probablement tout ça. Ce combo toxique qui tourne à plein régime et qui nous épuise. On est quasiment tous nazes. C’est bien dommage parce que le printemps c’est le beau temps qui revient, les oiseaux qui gazouillent, les bourgeons qui refleurissent, notre côté mièvre qui nous donne envie de courir dans les prés. Genre Laura Ingalls dans Little House, cette petite maison dans la prairie où il ferait bon vivre au printemps. Oui mais non. On n’est pas dans ce trip-là. La prairie c’est pas pour tout de suite. Pourtant ce serait bien. Bien de s’évader, de respirer, de monter haut, au-dessus de ce nuage orange qui plane au-dessus du littoral. Cet immonde magma que l’on ne voit que lorsqu’on descend de la montagne – et pas à cheval. On devrait se promener chaque week-end, surtout quand ils sont longs comme le prochain. Visiter, découvrir et faire le vide. Pas seulement le ménage, mais le vide. Pour (se) faire du bien. Il nous faut une detox mentale et pas seulement physique. Et il y a plein de petites choses que l’on peut faire pour alléger tout ça. Des gestes. Eteindre la télé et arrêter de regarder n’importe quoi. Arrêter de zapper pour finir sur la Roue de la Fortune, un jeu particulièrement con, avec cette pauvre Victoria machin. Eteindre la télé et ouvrir un livre. Lire ou relire Cohen, Vian, Baudelaire, Sagan, Duras. Eteindre la télé et faire jouer les enfants à la bataille navale, aux échecs, au Monopoly, au Petit Bac, à chambre noire. Eteindre la lumière aussi. Economiser l’énergie, le fuel des générateurs quand on nous coupe l’électricité. Le faire ce soir à 20h30 avec le reste de la planète, sous l’impulsion d’Achrafieh 2020. Le faire comme Paris qui éteint la Tour Eiffel, Sydney qui éteint son Opéra, New York, Rome, Gaza et la Reine d’Angleterre qui plonge Buckingham Palace dans l’obscurité. C’est beau le noir, les ombres. C’est beau parce qu’on peut faire plein de choses à la lueur d’une bougie. On peut s’aimer sans pudeur, dire des mots sans honte et savourer le silence qui accompagne souvent la nuit. On éteint aussi son téléphone portable. Quelques heures, une journée. Le faire tous les jours pour profiter des autres. Et pas ceux qui sont derrière l’écran. On arrête Whatsapp, BBM, Ruzzle, Instagram. Depuis 20 ans et le début de l’ère du cellulaire, on ressemble à des possédés du message instantané, des obsédés du réseau. On tape avec frénésie sur le clavier, on a l’oreille scotchée sur des ondes. À tel point que votre gamin vous dit que votre meilleur ami c’est votre téléphone et vous en demande un à son tour dès l’âge de 5 ans. On arrête le téléphone, on l’éteint, on se met hors réseau et on se parle. On discute sans interruption aucune. C’est le pied. Et il faut le prendre ce foutu pied quoi qu’on fasse. Il faut le prendre en se promenant, en découvrant son pays qu’on ne connaît pas forcément bien, en se planquant sous la couverture et en matant des films avec ses gamins, ses neveux, les gosses des copines. On invite à une open house des gens qu’on aime et qu’on ne voit pas souvent (parce que viens à la maison, y’a le printemps qui chante) on va déjeuner dans des restos qu’on ne connaît pas, on tente des nouveaux plats ou ceux qu’on n’a jamais osé essayer. On plante des fleurs, on circule à vélo, on s’occupe de son environnement, on consomme moins. On se nettoie le cerveau et l’âme, le corps et le cœur. Et même si ça paraît cheesy, même se cela semble sorti d’un roman de Barbara Cartland. C’est le printemps, bientôt les maamouls, les œufs, les lapins en chocolat, la plage, le soleil. Et ces petits gestes de rien du tout. Comme dire je t’aime à ceux qu’on aime. On ne le fait pas assez souvent.

 

 

 

La Veuve Clicquot – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 16 mars 2013

 

 

Un décès c’est triste. Douloureux. Une épreuve par laquelle nous passons tous. Il y a le processus du deuil, l’acceptation, la vie qui continue. Malgré tout. Et il y a les enterrements et les condoléances. Le va et vient, pendant deux ou trois jours, dans un salon ou à la maison, des amis, des connaissances, des collègues, des politiques et des vautours qui adorent ce genre d’occasion. Un véritable folklore où, sauf circonstances exceptionnelles, on se croirait dans un méga salon de thé. Une fois le décès arrivé, on se rend très vite compte que le folklore est partout. Chez les « visiteurs », dans leurs tenues et du côté jardin. Quand tu meurs, ça coûte cher. Ça coûte tout le matériel et le lieu. Et les responsables religieux. Tout a un prix. Tout le monde a un prix, tout se monnaye. Vaut mieux avoir de l’argent quand on meurt. Mieux vaut que les proches en aient aussi. Parce que moyennant quelques milliers de dollars, les funérailles laissent un goût sacrément amer. Un goût qui n’a rien de sacré. La liste des tarifs (faxée ou e-mailée) est aussi absurde que la suite des événements. Une fois le chèque encaissé, l’éloge commence et il est proportionnel au montant et inversement proportionnel aux qualités du défunt. Surtout quand ledit prêtre ne le connaît pas. Quand le corps religieux connaît la personne, l’office est émouvant. Lorsqu’il ne le connaît ni d’Adam ni d’Eve, le discours devient une grosse blague. « Il a si bien vécu. Il était si généreux avec les autres. Il a toujours apporté son soutien à la famille. Lui, cet homme de sciences, ce diplômé des plus grandes écoles, ce mari exemplaire, ce père dévoué ». Oui bien sûr. On pouffe de rire dans la salle. Le type était pingre comme Picsou, trompait sa femme depuis des années, n’a jamais étudié puisqu’il a arnaqué la famille en reprenant tout l’héritage de feu papa. Ses gosses ? Élevés pareil. À part leur nom, le plus souvent écorché par le prêtre qui a du mal avec cette nouvelle mode de prénoms italo-franco-américains, rien de vraiment commun avec le paternel. Une fois le discours prononcé, on en prend son grade sur ces valeurs qui n’existent plus, sur le nombre grandissant de divorces, sur le sexe hors mariage, sur l’appât de l’argent. Le sermon habituel quoi. Joli intermède qui a l’avantage d’alléger ce moment pénible que sont les funérailles. Une fois l’enterrement terminé, c’est reparti pour un tour. Une farandole de conneries que l’on va entendre et un défilé de mode comme à chaque condoléances. « Haram, partie si tôt ». D’accord c’est une triste perte mais notre aïeule avait quand même 96 ans. Des phrases bateau comme toujours et des lapsus qui sont le plus souvent à l’origine de bien beaux fous rires. « 3a 2bel kel séné ». Non, on n’en a pas vraiment envie. Comme quand le personnel de Flouty nous dit un bonjour souriant parce qu’il nous connaît bien et nous assène un surprenant « chta2nélik ». Pas moi. Puis entre deux larmes versées par des gens qui connaissaient à peine le défunt, on doit s’occuper des fleurs, des sandwiches : thon, poulet, saumon, jambon, fromage, ah et roastbeef aussi. Puis vient le vrai repas du lendemain. Siyyadiyé et tout le toutim. Ces instants sont durs. La mort d’un être cher est ce qu’il y a de plus terrible. Et malgré ce chagrin, on n’est pas épargné, sollicité en permanence par ceux qui vont se faire deux sous sur notre dos. Heureusement, il y a cette pose cigarette dans une pièce avoisinante où tout le monde se retrouve et où on déblatère. Sur la sœur qui ne veut pas contribuer aux funérailles, sur les fringues de la cousine, sur le collant résille de la voisine, sur les chaussettes blanches de l’oncle ultra antipathique qu’on n’avait jamais vu auparavant. Et quand l’ennui pointe le bout de son nez, qu’on a personne à qui parler, on s’amuse à compter le nombre de sacs Chanel qui défilent, on zyeute les décolletés, les fuck me shoes à 15 centimètres du sol. Tant que c’est noir, tout passe. La dentelle, les seins dehors, la robe moulante. Heureusement que les copains sont là pour faire passer la pilule et la tristesse. C’est très souvent lors de ces moments qu’on rit le plus. Parce que ceux qui nous aiment vraiment nous permettent de traverser cette phase tampon où on a envie de tout, sauf de rester seul. Alors, après le mariage civil, à quand un enterrement civil ? Avec de belles chansons, de la joie et des couleurs. Parce que quand on y pense, ils ont bien de la chance d’être en haut (ou en bas). Tous ensemble.

 

 

 

 

Je te l’avais dit – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 9 mars 2013

On est ami(e)s depuis l’enfance. On a tout fait ensemble. Notre entrée à l’école, d’immenses conneries, de petits mensonges, nos premières amours, nos premiers chagrins, l’acné, l’appareil dentaire qui nous quadrillait la bouche, les concerts, l’université, notre premier job. Et puis chacun(e) a rencontré un(e) autre. Une rencontre qui a sonné le glas d’une amitié fusionnelle. Oh, pas parce qu’un(e) autre a débarqué mais parce que l’autre est un mufle. L’autre est une plouc, un crétin, un avare comme on n’en fait plus, une espèce de rat qui pille notre copine. Parce que l’autre est une social climber sans scrupules qui se sert de notre pote comme d’un tremplin. Parce que l’autre a plus le look d’une pute du Bois que le style de Coco Chanel. Parce que l’autre est tellement affligeant qu’à chaque fois qu’il vient dîner à la maison, le plancher tremble à cause du poids de sa lourdeur. Impossible de faire revenir à la raison celle qu’on appelait sa sœur de cœur. Désir utopique. Et lentement, on assiste à la mort de notre amitié. L’autopsie est dure. La cause du décès ? L’empoisonnement. Le plus triste c’est que dans des cas pareils, il n’y a rien à faire. On aura beau vouloir faire des efforts, prendre sur soi, se mordre la langue pour ne pas sortir une saloperie, le temps aura raison de notre indulgence. Résultat, on ne se voit que sporadiquement autour d’un café. Et ça va ? Oui. Et comment va Flén ? Flén va bien, égal à lui-même. Aha. Toujours aussi pénible donc. Eh oui, ma copine sort avec un égoïste, centré sur lui-même. Sur son fric, sur son propre plaisir sexuel, sur sa voiture, sur ses voyages, sur son boulot. Il ne sait pratiquement rien d’elle. Nous non plus finalement. Cette copine à qui on a tout raconté, on ne la reconnaît plus. On ne comprend pas son sourire béat de crétine satisfaite quand ce débile lui envoie un message d’excuse bidon, finissant par un je t’m. Même pas la force de tout rédiger. Certaines se plaignent souvent de l’attitude, et nous, on écoute avec une lassitude non feinte parce que ces jérémiades iront grandissantes avec les années. Demain, je le quitte. Après-demain je le quitte. Ouéhéhé. Elle l’épouse le mois prochain. Le constat est amer. Allez comprendre pourquoi et comment elle s’est amourachée de ce type. Allez comprendre. Allez comprendre pourquoi notre fils a succombé au charme de cette bimbo ersatz de Victoria Silvstedt de la Roue de la Fortune mais en taille 44. Cette blonde peroxydée et botoxée depuis l’âge de 25 ans qui a le QI et l’énergie d’une limace est navrante. Et on dit quoi à ce garçon qu’on a élevé avec amour, la musique de Gainsbourg comme bande son de son enfance, les films de Kubrick en arrière plan ? On lui dit quoi quand il la regarde avec son air de merlan frit, elle qui vient de vous postillonner à la figure les morceaux de crabe qu’elle n’a pas réussi à décortiquer. On lui dit quoi à notre bambin de fils ? Qu’il est tombé sur une pétasse qui ne rêve que de se caser. Sur une fille de bas étage qui n’a dans le cerveau qu’une french manucure bon marché. Qu’il se comporte comme un gamin de 12 ans et demi. On lui dit quoi ? On ne lui dit plus rien. On aura gaspillé temps et salive pour rien. Il est amoureux. Et malheureusement, ça, ça ne s’explique pas. On ne dit rien en espérant secrètement qu’il n’y a aucun transfert dans cette histoire, qu’il n’épouse pas une femme qui ressemble à sa mère. Sinon, on peut avaler trois boîtes de Xanax. On ne dit rien parce qu’en plus, il a l’air heureux. Et c’est ce qui compte. On ne fera quelque chose que si notre copain, si notre fille, whoever qui, n’en pleut plus. Qu’il souffre, qu’elle se fait bouffer toute crue, qu’il plonge dans un gouffre de vulgarité  sans fond. Alors là, on fera tout ce qui est en notre pouvoir pour faire foirer la liaison. On racontera les pires vacheries, on plantera 153 aiguilles dans une poupée vaudou, on jettera des sorts, on lui enverra une femme et on prendra des photos de ladite tromperie, on fera tomber le masque en obligeant le boyfriend à payer un putain de méga solitaire, on fera sortir de ses gongs la demoiselle en montrant son vrai visage. Parce qu’on n’aura pas eu le choix. Parce qu’il est inimaginable qu’un jour notre petite-fille porte les gènes de cette poufiasse. On aura perdu plusieurs batailles mais pas la guerre. Je t’avais bien dit que c’était un salaud.

 

 

 

Hypocrisie correcte – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 2 mars 2013

Putain qu’est-ce que tu as enlaidi. J’ai vraiment pas envie d’aller dîner chez ton frère. Qu’est-ce qu’on s’emmerde à cette soirée. Si on pouvait dire tout haut ce qu’on pense tout bas. Impossible. Terriblement irréalisable. Par courtoisie, par désir de paix et de reconnaissance sociales. Parce qu’on finirait seul, comme un chien errant entre deux poubelles Sukleen. Parce qu’on serait une espèce de paria infréquentable, insortable. Un genre de gosse qui n’aurait pas grandi. Seuls les enfants balancent leurs quatre vérités aux autres. Je ne t’aime pas. Tu n’es plus mon amie. Comme il est gros. C’est un con. Un moment de plaisir qu’on ne peut pas/plus se payer. Résultat des courses on jongle entre hypocrisie jésuite et mensonges ridicules qui finissent parfois par être assez abjects. « C’est qui cette connasse qui s’est garée à ma place ?! Je vais lui faire bouffer ses essuie-glaces ». On reste poli. Et après les excuses de ladite connasse après une demi-heure de pose vernis chez le coiffeur d’à côté, on sort un minable « ce n’est pas très grave, mais la prochaine fois, laissez les clés sur le contact s’il vous plait ». Connasse. On sait jamais si la dame a un mari bastonneur ou haut placé. On se gardera bien de l’insulter. Dans la face. Non pas vraiment. La face tiens. « Il est adorable ce nouveau-né ! Qu’est-ce qu’il ressemble à son père. Il est trop mignon ». Bien sûr qu’il ressemble à son père. Trois générations de laideur, ça laisse des traces. Il a la même face de rat, les mêmes oreilles décollées sans parler de l’héritage maternel : cet immense Spoutnik en guise de nez. Ce n’est pas le genre de choses qu’on peut sortir à une mère avachie sur son lit d’hôpital. On préfèrera se taire. C’est mieux d’ailleurs. Le mensonge et la fourberie sont plus politiquement corrects alors qu’on sait pertinemment qu’on se fout vraiment de la gueule de son interlocuteur. « Tu es en forme hayété ». Oui c’est ç’la. En formes plutôt. Avec un grand S. Une forme flasque à la Ursula, la pieuvre machiavélique de Little Mermaid. Mais faut avouer, que quelque part on aime l’hypocrisie. Il n’y a pas que Scapin qui soit fourbe. On adore dire aux gens qu’ils ont embelli alors qu’ils n’ont jamais été aussi laids. Dire qu’ils ont maigri alors qu’ils ont atteint le quintal et qu’ils font un 1m70 cube. « C’est dingue, tu n’as pas changé ! ». Toujours aussi moche. Et on se retourne allègrement en mimant un doigt dans la bouche pour se faire vomir. Vomir, c’est ce qu’on a failli faire après le dîner chez notre patron. « Quel cordon bleu. Cette moghrabieh est hors de ce monde  Je n’en ai jamais mangé une tellement bonne. ». Jamais une aussi dégueulasse oui. Ce qui est sûr c’est qu’on ne reviendra pas, comme ça plus de risque de se faire empoisonner par un vin à 5000 Livres. « Quel moment agréable on a passé. Quelle soirée divine. On ne va pas attendre 10 ans avant de se revoir ». Si. Parce que les réunions familiales avec nos ploucs de cousins et nos tarés d’oncles où on se fait chier comme des rats morts, on oublie. Ce qui est drôle et typique, c’est qu’on en fait toujours trop quand on ment. Dans tous les cas de figure. Quand on veut donner une excuse pour ne pas se taper une soirée pourrie. On invente tout et n’importe quoi. « Tu sais, j’ai totalement oublié que j’avais l’anniversaire de ma cousine. Ma grand-mère est morte (pour la 3e fois cette année). Je suis au lit, j’ai 40 de fièvre, le médecin m’a dit ne pas bouger, je suis contagieux ». Dès qu’il y a trop de détails, on se fait gauler. À l’instar de l’excès de compliments, de superlatifs. « La robe de mariée de ta fille était sublime ». Alors qu’on aurait bien aimé dire combien elle était engoncée dans cette immonde robe de princesse de Prisunic qui la faisait plus ressembler à une meringue qu’à Grace Kelly. On se demande encore comment cette truie a réussi à se caser. « J’adore ce que tu portes, ça te va vachement bien ». Et dans vachement, il y a. « Tu écris bien, tu peins bien, tu chantes bien, quel beau spectacle » alors que tout est faux. La pauvre a le style d’une gamine de 5e, abreuvée de Harlequin par sa soi-disant peintre de mère qui a toujours pensé qu’elle était la réincarnation de Van Gogh. A part l’oreille, on ne voit pas en quoi. Ah si, elle ressemble aux Iris. Mais en version fanée.