Hypocrisie correcte – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 2 mars 2013

Putain qu’est-ce que tu as enlaidi. J’ai vraiment pas envie d’aller dîner chez ton frère. Qu’est-ce qu’on s’emmerde à cette soirée. Si on pouvait dire tout haut ce qu’on pense tout bas. Impossible. Terriblement irréalisable. Par courtoisie, par désir de paix et de reconnaissance sociales. Parce qu’on finirait seul, comme un chien errant entre deux poubelles Sukleen. Parce qu’on serait une espèce de paria infréquentable, insortable. Un genre de gosse qui n’aurait pas grandi. Seuls les enfants balancent leurs quatre vérités aux autres. Je ne t’aime pas. Tu n’es plus mon amie. Comme il est gros. C’est un con. Un moment de plaisir qu’on ne peut pas/plus se payer. Résultat des courses on jongle entre hypocrisie jésuite et mensonges ridicules qui finissent parfois par être assez abjects. « C’est qui cette connasse qui s’est garée à ma place ?! Je vais lui faire bouffer ses essuie-glaces ». On reste poli. Et après les excuses de ladite connasse après une demi-heure de pose vernis chez le coiffeur d’à côté, on sort un minable « ce n’est pas très grave, mais la prochaine fois, laissez les clés sur le contact s’il vous plait ». Connasse. On sait jamais si la dame a un mari bastonneur ou haut placé. On se gardera bien de l’insulter. Dans la face. Non pas vraiment. La face tiens. « Il est adorable ce nouveau-né ! Qu’est-ce qu’il ressemble à son père. Il est trop mignon ». Bien sûr qu’il ressemble à son père. Trois générations de laideur, ça laisse des traces. Il a la même face de rat, les mêmes oreilles décollées sans parler de l’héritage maternel : cet immense Spoutnik en guise de nez. Ce n’est pas le genre de choses qu’on peut sortir à une mère avachie sur son lit d’hôpital. On préfèrera se taire. C’est mieux d’ailleurs. Le mensonge et la fourberie sont plus politiquement corrects alors qu’on sait pertinemment qu’on se fout vraiment de la gueule de son interlocuteur. « Tu es en forme hayété ». Oui c’est ç’la. En formes plutôt. Avec un grand S. Une forme flasque à la Ursula, la pieuvre machiavélique de Little Mermaid. Mais faut avouer, que quelque part on aime l’hypocrisie. Il n’y a pas que Scapin qui soit fourbe. On adore dire aux gens qu’ils ont embelli alors qu’ils n’ont jamais été aussi laids. Dire qu’ils ont maigri alors qu’ils ont atteint le quintal et qu’ils font un 1m70 cube. « C’est dingue, tu n’as pas changé ! ». Toujours aussi moche. Et on se retourne allègrement en mimant un doigt dans la bouche pour se faire vomir. Vomir, c’est ce qu’on a failli faire après le dîner chez notre patron. « Quel cordon bleu. Cette moghrabieh est hors de ce monde  Je n’en ai jamais mangé une tellement bonne. ». Jamais une aussi dégueulasse oui. Ce qui est sûr c’est qu’on ne reviendra pas, comme ça plus de risque de se faire empoisonner par un vin à 5000 Livres. « Quel moment agréable on a passé. Quelle soirée divine. On ne va pas attendre 10 ans avant de se revoir ». Si. Parce que les réunions familiales avec nos ploucs de cousins et nos tarés d’oncles où on se fait chier comme des rats morts, on oublie. Ce qui est drôle et typique, c’est qu’on en fait toujours trop quand on ment. Dans tous les cas de figure. Quand on veut donner une excuse pour ne pas se taper une soirée pourrie. On invente tout et n’importe quoi. « Tu sais, j’ai totalement oublié que j’avais l’anniversaire de ma cousine. Ma grand-mère est morte (pour la 3e fois cette année). Je suis au lit, j’ai 40 de fièvre, le médecin m’a dit ne pas bouger, je suis contagieux ». Dès qu’il y a trop de détails, on se fait gauler. À l’instar de l’excès de compliments, de superlatifs. « La robe de mariée de ta fille était sublime ». Alors qu’on aurait bien aimé dire combien elle était engoncée dans cette immonde robe de princesse de Prisunic qui la faisait plus ressembler à une meringue qu’à Grace Kelly. On se demande encore comment cette truie a réussi à se caser. « J’adore ce que tu portes, ça te va vachement bien ». Et dans vachement, il y a. « Tu écris bien, tu peins bien, tu chantes bien, quel beau spectacle » alors que tout est faux. La pauvre a le style d’une gamine de 5e, abreuvée de Harlequin par sa soi-disant peintre de mère qui a toujours pensé qu’elle était la réincarnation de Van Gogh. A part l’oreille, on ne voit pas en quoi. Ah si, elle ressemble aux Iris. Mais en version fanée.

Publicités