Comfort zone – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 13 avril 2013

 

Tout secouer. Elaguer, larguer les amarres, couper les points, écarter, détruire, reconstruire, aller voir ailleurs si on y est.  Peu de gens, très peu de gens osent mettre un pied en dehors de ce qu’on appelle leur « comfort zone ». Que ce soit pour effectuer un grand pas – pour leur humanité – ou pour un mini saut de puce. Très peu de gens tentent le changement. Le changement de tête, le changement de lieu, le changement de vie. La plupart d’entre nous préfèrent regarder l’horizon au lieu de s’y rendre. La zone est confortable et souvent aucune raison ne nous pousse à en sortir ou même à vouloir en sortir. Il est agréable ce cocon où tous les points de repères convergent. Les amours, les amis, les emmerdes. C’est bien les repères. Ça rassure. Ça rassure de savoir qu’on a le même rythme, le même emploi du temps, les mêmes occupations. Le week-end pour décompresser, le dimanche et le ciné. Le même restau une fois par semaine, le même plat parce que les papilles y sont habitués. Même ces petits mouvements sont souvent difficiles à effectuer. Pourquoi s’aventurer ailleurs alors qu’on est tellement bien ici. Pourquoi changer ses habitudes ? Quand elles sont réconfortantes et qu’elles conviennent, nul besoin de faire du hors piste. Mais lorsque les choses s’enlisent, lorsque le slalom devient de plus en difficile à pratiquer, qu’on se prend les portes en pleine gueule, qu’on sait qu’on n’atteindra jamais la ligne d’arrivée, pourquoi rester confiné dans une épreuve qui ne nous appartient pas. Il suffit de pas grand chose. D’un petit rien pour bousculer l’ordre établi. Un petit rien pour se bousculer. Parce que souvent c’est juste là, juste ici que ça se passe. A quelques mètres. De l’autre côté de la rue, dans le quartier d’en face. Il ne faut pas aller très loin pour bousculer sa vie. Une minuscule déviation de trajectoire, quelques centimètres, un double décimètre tout au plus et le point final aura un bien autre aspect. Il suffit d’enfiler un tutu, de laisser tomber son boulot dans les assurances et d’aller danser. Par passion, par amour, par ennui, peu importe l’essence pourvu qu’on ait l’ivresse. C’est beau quelqu’un de passionné. Quelqu’un qui lâche tout pour embrasser autre chose. Quelqu’un qui quitte son job, quitte un mariage étriqué, un milieu trop coincé. Une Belle du Seigneur en quelques sortes. Une Belle qui ira en Patagonie au lieu de se farcir chaque mois de septembre un voyage à Paris. Une Belle qui bravera ses parents et tous les interdits, par amour. Qui laissera derrière elle un village, des conventions, une pseudo morale bourgeoise pour arriver en ville. Une belle et un beau. Ces personnes-là qui tentent, malgré tout, envers et contre tous, ce revirement à 180°. Ces personnes-là qui déconstruisent leur existence et réapprennent à devenir. Ces personnes-là qui font enfin connaissance avec eux-mêmes. Ces initiatives, ces essais, ces tentatives, même s’ils sont périlleux, devraient être faits. À n’importe quel niveau. Qu’il soit professionnel, passionnel, relationnel, amoureux, amical, familial et même quotidien. Parce que c’est quand on sort de sa « comfort zone » que les choses ont lieu, que les rencontres se réalisent, que les découvertes se font. Alors qu’on ne s’y attendait pas. On devient photographe au détour d’un safari, on rencontre la femme de sa vie à une conférence sur l’art tibétain, on devient acteur alors qu’on a un diplôme de médecin, médecin alors qu’on a 50 ans, on divorce à 70 ans, on se marie à 75, on fait un enfant à 46. On change de rue, de ville, de pays. On rencontre des gens nouveaux, on sort de son petit cercle et on agrandit le diamètre, on abandonne sa carrière pour faire du bénévolat en Afrique, on sort enfin du placard. On choisit la liberté à la place du confort et on chamboule tout. La peur c’est de l’adrénaline, le risque aussi. Nul besoin de ressortir de ce même placard les dictons et autres « qui ne tente rien n’a rien », il suffit de regarder autour, d’admirer autour. Et de jeter un petit coup d’œil derrière la porte. Par curiosité, par goût pour l’aventure. On ne vit qu’une fois et là, maintenant, c’est pas un rehearsal.

 

 

 

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