Miroir, mon beau miroir – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 27 avril 2013

 

Dis-moi qui est la plus belle. Dis-moi ce que tu vois. Mon teint ? Mes yeux ? Mes pommettes ? Dis-moi si j’ai vieilli, grossi, enlaidi. Dis-moi si je ressemble à ma mère, si je ressemble à mon père. Dis-moi si on voit que j’ai pleuré, si on aperçoit mes cernes, mes nuits blanches, mes nuits d’amour, de désamour. Est-ce que mes rides d’expressions reflètent mes rires ? Est-ce que je suis trop botoxée ? Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui je suis. Dis-moi si le verre renvoie encore et toujours l’image de l’ado que j’étais. On ne se voit jamais comme on est réellement. On n’aime pas son nez, ses cuisses ni sa voix. Surtout pas la voix. Celle qu’on entend à l’intérieur, n’est pas celle qui arrive aux tympans des autres. J’entends des voix ? La mienne, mais à l’extérieur je ne la reconnais pas. Idem pour le physique. Il me dit que je suis belle. Je ne le crois pas. Qu’est-ce que t’es belle. Je ne le comprends pas. Parce que moi quand je vois mon reflet dans l’eau de la piscine, je suis loin de m’en délecter comme Narcisse. Moi, quand je me regarde, que je vois une photo de moi, je vois la ride, les commissures de mes lèvres, mon bouton sur le front, le poil qui gâche le dessin de mon sourcil. Je vois ma bouche trop fine, mon menton avancé et ce profil que je déteste. La dernière campagne de Dove est aussi éloquente qu’un pamphlet sur l’esthétique. On oublie le savon, la pub, la musique, le mélo et les larmes des participantes et on regarde l’essentiel. Quand on demande à une femme de se décrire, elle ne soulèvera que ses défauts. Quand on a demande à l’autre de décrire cette même femme, il/elle la racontera différemment. On ne se voit pas comme les autres nous distinguent. C’est aussi le principe de l’amour. Ce regard qui se pose et qui ne voit que le beau, efface les défauts, les cicatrices, oublie la cellulite, les boutons, le poil en trop, le cheveu en moins. Mais au-delà de l’amour et celui que l’on peut se porter, on est très dur avec soi-même. Si on n’appartient pas aux “normes”, si on ne correspond pas aux critères et autres canons de beauté, on a souvent du mal avec nos différences. C’est ce que montre ce film qui circule sur les réseaux sociaux, ce film sur le test de la poupée noire et de la poupée blanche. À chaque petit enfant de couleur noire, on demande de choisir la plus belle, la plus gentille. La grande majorité désigne la blanche. Voilà ce qu’est le reflet de la société. Le film est d’une tristesse inouïe. Une discrimination hors de tout entendement. Une discrimination qu’a mentionné avec brio la Garde des Sceaux en France le jour où la loi sur le mariage pour tous est (enfin) passée. Christiane Taubira a parlé du droit des autres, de désespérance… “Gardez la tête haute. Vous n’avez rien à vous reprocher ». Encore une fois le reflet de la société. Une société qui toise, scrute, qui met en exergue les différences. Une société qui condamne et qui vous met au coin de la chambre de la honte. Après on s’étonne des abus des régimes, des excès de chirurgie esthétique. Après on s’étonne que les gens en général et les Libanais en particulier, souffrent de dysmorphophobie, cette crainte obsédante d’être laid, malformé ou gros. Et ce putain de reflet que l’on voit dans ce miroir souvent grossissant. On est dur avec soi-même au départ, on l’est encore plus à l’arrivée, après être passé par le scan des diktats de la beauté, le culte de la minceur, du sport, du quinoa. Le vrai miroir c’est le regard de l’autre. Cheesy certes mais pourtant si vrai. Le regard de l’autre, pas l’inquisiteur, pas le critique, pas l’envieux. Cet autre qui voit des hanches peut-être pleines mais sensuelles, des yeux ridés mais rieurs, un nez avec une bosse mais un nez avec du caractère. Cet autre qui voit le charme, l’énergie, l’intérieur qu’on ne voit pas soi-même. C’est difficile de se regarder de dedans alors on laisse les autres le faire pour nous, qu’on fasse un 42 ou 1m60, qu’on ait une ride du lion ou des poches sous les yeux. Et surtout on accepte le compliment. On accepte qu’on nous trouve joli(e), sans dire “ah bon, c’est vrai?”. Sans dire “Yi non j’ai pas maigri, j’ai pris 3 kilos”, “tu trouves que j’ai l’air en forme et pas en formes ?”. Je suis fatiguée. Non, tu es simplement belle avec tes yeux délavés.

 

 

 

 

 

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