Papa don’t preach – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 11 mai 2013

Quand tu seras grand, tu seras médecin comme moi. Parce que c’est comme ça depuis trois générations. Chez nous, on est pédiatre de père en fils. Avocat de père en fils, business man de père en fils, dictateur de père en fils. Et si tu ne choisis pas la même voie que moi, tu choisiras celle-ci. Habituellement, les parents libanais aiment bien imposer à leurs enfants leur vision des choses. Leur vision de la vie en général, celle de leur progéniture en particulier. Ils aiment bien dicter leur comportement et organiser leur avenir. Tu feras ces études-là, tu épouseras ce garçon. Même en ce début de 21e siècle. Même si la société a un peu évolué. Même si l’influence occidentale reste toujours aussi présente dans notre culture orientale. Ce n’est pas seulement une question de régime patriarcal. C’est également une question de tempérament et/ou de frustration. Il y a les pères autoritaires, les mères castratrices, les mères compétitrices, les pères ratés, les mères complexées. Résultat des courses, chacun va tenter de régenter la vie du petit à sa manière. De manière directe mais aussi de façon inconsciente. Sans faire de la psychanalyse bon marché, on sait bien l’influence inconsciente que peut avoir une mère sur sa fille, sur sa maternité, sur ses problèmes nutritionnels, sur son équilibre. Ah les mères et leurs filles… Et les pères et leurs fils. Et leurs filles. Bref tout le monde en prend pour son grade. On se mêle de tout. De l’école, de la vie, des amis à avoir ou à ne pas avoir, des activités à faire, des études à suivre, de la fille avec qui on sort, du mec qu’on va épouser, des préférences sexuelles, de la façon dont on élève ses enfants, du boulot, de la déco de l’appart. Parce que je sais ce que tu dois faire, comment faire. Tu dois faire du taekwondo, tu dois faire du ballet, tu dois inviter le fils de Flen, la fille de Fleyten, tu dois l’apprécier, tu dois, tu dois et pas tu devrais. Bien sûr qu’on doit guider les enfants au début de leur vie, les guider pas les assujettir. Tu dois manger des légumes, tu devrais faire du sport, tu devrais faire un effort. Pas tu dois faire du ski parce que comme ça je pourrais m’en vanter auprès de mes copines. Parce que je dois prouver aux autres que je vaux quelque chose à travers mon gosse, parce que mes ambitions ratées, mes désirs avortés, je les (re)vis à travers elle/lui. Sans penser que c’est plutôt en travers de lui. Rarement les parents acceptent l’idée qu’au lieu d’être le tremplin de leurs mioches, ils en sont l’obstacle. Tu seras un homme mon fils en te mariant selon les préceptes de ta religion. Parce que je me fout complètement de tes orientations sexuelles, parce que chez nous un homme n’aime pas un homme et quand bien même il le ferait, on irait le soigner vite fait bien fait. Tu te marieras avec un homme que si tu n’es qu’une fille. Et tu l’épouseras souvent parce qu’il est riche, parce que c’est bien, parce que ça nous fait plaisir. Ensuite tu nous feras un enfant (sic). Un enfant que tu n’habitueras pas à être porté (re-sic). Tu dois. Le devoir et non pas l’envie. L’envie viendra plus tard. Après avoir fait des études de business au lieu d’avoir fait archi, après 12 ans d’études de médecine au lieu d’être monté sur scène au conservatoire. L’envie viendra après le devoir conjugal. Après avoir fait 3 gosses avec quelqu’un que tu devais épouser. Tu dois rester même si tu n’es pas heureux(se), tu dois faire le sacrifice, fermer ta gueule, ne pas te plaindre. Parce que ma fille, après avoir cédé aux contraintes parentales, te voilà obligée de capituler devant le devoir social et sociétal. Un devoir que tu seras forcée de bien faire. Un devoir de bienséance. Toi aussi mon fils. Tu ne feras pas des études de graphic design parce que. Parce que je ne sais même pas ce que c’est que le graphic design. Et puis un jour, si tu n’as pas eu la chance d’avoir des parents qui t’ont appris que la liberté était la plus belle prise de responsabilité, tu te révolteras (ou pas), tu prendras tes clics ou pas tes clacs et tu nous diras merde. Ce jour-là tu auras grandi. Tu auras jeté ta raquette de tennis dans la tetkhité à côté des chaussons de ballet de ta sœur, tu vivras ta vie avec la personne que tu aimes, tu auras arrêté de recopier 100 fois « quand je serai grand je serai (comme) papa », « quand je serai grande, je (ne) ferai (pas) comme maman ».

 

 

 

 

 

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