Croyances populaires – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 29 juin 2013

Non, le gingembre, les huîtres, le poivre et le chocolat n’ont pas d’effet aphrodisiaque. En tout cas, pas démontrés. Non, le rouge n’excite pas les taureaux, c’est le mouvement de la cape qui les rend nerveux. Le rouge a été choisi pour cacher les traces de sang. Non, on ne peut pas attraper une tochwibé ou une saf2et hawa. Les croyances populaires sont souvent à la fois drôles et ahurissantes. Les croyances populaires libanaises le sont encore plus. Normal. Dans un pays régi par les religions et où les superstitions sont toujours en vigueur, il n’est pas étonnant qu’on soit toutes et tous imprégnés par les croyances populaires. Même avec un QI de 165 ou un PHD en philo, votre meilleure amie risque de vous dire ne sors pas les cheveux mouillés ! Elle aussi pense que les cheveux mouillés dans le froid, c’est le rhume assuré. Le rhume ne provient pas du froid mais des germes. Alors oui on peut dormir les cheveux mouillés dans une chambre où l’A/C tourne à fond. Parce que l’air conditionné ne frappe pas. Safa2a l’A/C, oui c’est ç’la. Et comment ? Pendant son sommeil. Aha. C’est aussi pendant le sommeil qu’on se fait bouffer par ces satanés moustiques. Pourtant il fait noir. Pourtant téta m’a toujours dit, éteins la lumière quand les fenêtres sont ouvertes, il va y avoir des moustiques. Eh non. Ces petites salopes que sont les moustiques femelles (les mâles ne piquent pas) sont attirées par le CO2 de la respiration et pas par la lumière. De toutes les façons, les moustiques n’ont pas une vue performante. Tout comme les chats ne voient pas dans le noir total, ni ne retombent toujours sur leurs pattes. Allez savoir pourquoi on est tous persuadés que descendre dans une piscine après avoir manger pourrait provoquer une noyade.  L’hydrocution peut être causée par l’heure la plus chaude de la journée, celle du déjeuner généralement. Max, on rend son chawarma si on a fait un quadruple salto avec la dernière le2mé dans la bouche. C’est comme ceux qui pensent que le mal de tête sa2at dans le dos. Celui des dents quant à lui est “descendu” dans les reins. Que quelqu’un m’explique le principe de la descente dans le corps humain (et surtout celle du tailleur). Il n’est pas certain qu’on ait des explications cohérentes. Et ça fait rire les médecins. Pas tous cependant. Il y en a certains qui conseillent encore de ne pas prendre de bain quand on est malade. Euh. Nos idées reçues et nos croyances aussi fausses soient-elles ont la vie longue. Et le pire c’est qu’elles sont coriaces. Ne louche pas ! Tu vas rester coincé comme ça ! Oui oui. C’est comme le chewing-gum. Si on l’avale il ne restera pas pendant des années dans notre ventre, tout comme le Coca ne peut pas dissoudre une dent pendant la nuit. Légende urbaine ? Sûrement. C’est drôle parce qu’on y croit tous un peu. On croit qu’arracher un cheveu blanc en fera repousser sept autres. On croit qu’un poil rasé pousse plus dur et plus épais. C’est juste qu’il est plus court donc plus rigide. Le meilleur de tout ça, c’est que sans avoir jamais cherché à vérifier une information, on la sort comme une vérité absolue. Tu as mal à la gorge, bois une bonne tisane chaude. Justement non. Quand on a la gorge enflammée, on prend du froid. Faut avouer quand même qu’on adore n’nazzir. Parce qu’on adore donner notre avis. Qu’on aime s’inventer interprète de rêves tout autant qu’on s’imagine docteur. Tu as rêvé d’elle en robe de mariée ? C’est un mauvais présage. Tu as vu la mer dans ton rêve ?  Elle était agitée ? C’est bien. Elle était calme, mmmmm. Et comme une dent non soignée peut perturber le bon déroulement du système rénal, quand elle tombe dans un songe, ça veut dire que quelqu’un va mourir. Selon beaucoup de bonnes femmes qui se sont autoproclamées lacaniennes. Ou madame soleil. C’est selon le mood. Bois vite ton café tu as une abda. Brûlage de langue garantie. Idem pour le doigt qui est censé yib3ass le 3ayn dans ladite tasse. Alors oui on croit à des trucs totalement incroyables, au sens littéral. Certains croient bien qu’Elvis, Michael Jackson, John Lennon, Marylin et Bachir sont encore vivants. Et ça, on aimerait bien y croire.

 

 

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When tomorrow comes – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 22 juin 2013

Les Caves du Roy, le Stéréo 70, le Flying Cocotte… Qui n’a pas entendu un père, une maman, une grand-mère, un oncle mentionner ces lieux de la nuit. Le Liban d’avant et ses folles soirées. Le Liban du Casino et de Dalida. Le Liban de Brigitte Bardot qui venait danser chez les Gay-Para et de toutes ces nuits où le pays était, selon nos parents, en plein âge d’or. La nostalgie est toujours ce qu’elle est. Revivre des instants. Parfois des choses qu’on n’a pas vécues. Et la nostalgie, aujourd’hui, c’est aussi il y a 20 ans. Ce ne sont pas seulement les années 60 et 70. Ce n’est pas seulement le Saint Simon ou le Lagon. Le Liban d’hier c’est aussi le début des années 90. 1993, il y a 20 ans pile poil. 1993 et les années qui ont suivi, les bars, les restos et autres night-clubs qui ont suivi. Beyrouth est enfin en paix. On essaye d’oublier les 15 dernières années. On sort de la guerre et on a envie de (re)vivre. Kaslik est en effervescence, Beyrouth is back. Et ça sort partout, tout le temps. Tous les soirs de la semaine, là où il y avait des pubs, des bars et des restos. Et comme ils n’étaient pas nombreux, on connaissait tout le monde là où on allait. De Tabarja à Achrafieh, en passant par Maameltein, Aïn Saadé, Verdun ou Jounieh. Au sortir de la guerre, il y avait quelque chose de naïf, de beau, de sucré dans l’air. Il y avait des retours au Liban. Des yeux remplis d’étoiles et d’espoir. Il y avait le rêve de la reconstruction. Il y avait l’avenir. Dans les années 90, il y avait des endroits cultes, des soirées qui n’en finissaient pas, des manakishe de l’aube. Il y avait le Music Box, ses escaliers, Michel, Roger et la « p’tite là-bas avec sa robe noire ». Il y avait le Harley’s, Sultan et le Maestro, rue Trabaud. Il y avait le Jet Set et Olivia Valère (le vrai). Il y avait Alecco(’s) – taratararatata tequila – et Jean-Claude. Il y avait le Down Town et son petit frère, Mozarella. Il y avait les voûtes de l’Olivers à Maameltein. Il y avait la boîte saisonnière de l’hôtel de Faqra. En 1993, il y avait le Broasted sa7et Sassine. Cette place où il y avait Ziad Rahbani et le Key Club. Il y avait l’Opéra, le Wall Street, le Domino, Georges Farah, son kiosque jaune et Kaslik dans toute sa splendeur. Il y avait le passage à l’Ouragan au Holiday. Il y avait les chabebs qui faisaient des mashkals chaque week-end et se tombaient les uns dans les bras des autres une fois l’aube venue. Il y avait les premiers. Le premier Chez Sami et ses assiettes dépareillées, le premier Chez Michel, en bas dans Kfardebian, le premier L’Os avant l’incendie et le premier B018. Le B018, Sin el-Fil, son parking, ses tables orientales et « When doves cry ». Il y avait encore (et toujours) le Portemilio, l’ATCL et sa sempiternelle mouloukhiyeh du jeudi. Il y avait « Foule Sentimentale » sur RML. « All that she wants », Meat Loaf, et Whitney et Kevin s’aimaient en toute impunité. Puis il y a eu, et dans le désordre, le Rétro, ah, le Rétro ! Le Caracas où l’on dansait sur les tables, le Club 70, le Henry J. Beans et la chorégraphie de Grease, le City Café, le Taïpan au-dessus de Mandarine, le B018 (le deuxième) et ses tables tombales, l’ACID. On dégustait nos premiers sushis au Tokyo et les teppanyaki au Benihana. Et puis il y a eu le grand revival d’Achrafieh, le Monnot, le Pacifico, le Bistrot Sofil, le French Café, le Tribeca. Et puis il y a eu le Babylone. Eternel(le) Babylone. Et le Circus où tout le monde chantait en chœur. Il y avait dans l’air une insouciance retrouvée. Même si Céline Dion s’égosillait sur la BO de Titanic, même si Kurt Cobain mourait en 1994 et 2 Pac en 96. On aimait danser la Macarena en pensant qu’on la danserait toujours. On écoutait de la dance music sur Hit FM. On découvrait Tout le Monde en parle en différé sur TV5. On lisait L’Orient-Express, les éditos de Samir Kassir et les dessins de Mazen Kerbage. On scandait « Jean-Paul Two we love you » et on pleurait Lady Di. Mais on avait une incroyable légèreté. Cette légèreté qu’ont les pays d’après-guerre. On commençait une soirée à Beyrouth pour la terminer de l’autre côté de la baie de Jounieh. On faisait de la route au volant d’une Range Rover première génération ou d’une Fiat Brava. On se foutait du temps, on en avait largement. Il était devant nous. Quel que soit notre âge. Qu’on ait 20, 30 ou 40 ans, en 1993, on y croyait. Vingt ans plus tard, on aimerait y croire encore. Une fois encore.

 

L’impossibilité du deuil amoureux – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 15 juin 2013

Voilà, c’est fini. Notre histoire d’amour s’est achevée. Bel et bien. Finis les mamours et les surnoms. On ne se promènera plus dans la rue deux par deux. On a rompu, il l’a quittée, elle lui a dit que c’était terminé, ils ont compris que ça ne servait plus à rien. La rupture est là. La douleur est là. Là où ça fait mal. Dans le ventre, au milieu. Elle s’est bien logée dans le diaphragme et aime s’étendre au moindre soubresaut vers les autres parties du corps. Et les soubresauts sont fréquents. Parce que le deuil relationnel est dur à faire. Surtout aujourd’hui, surtout au Liban. Le deuil, c’est la perte définitive de quelqu’un à qui on tient. Et en amour, comme dans la mort, il y a des phases. Particulièrement quand on se fait larguer. Dévastation, sevrage, intériorisation, rage et relèvement. C’est souvent dans l’ordre, rarement dans le désordre, parfois tout ensemble. On ne se rend pas compte, lorsqu’on est en plein break up (pourquoi up et pas down ? ), qu’on passe d’une phase à l’autre. On pense qu’on ne va jamais s’en sortir. Qu’on va mourir d’amour, ne plus se relever, ne plus aimer, alors qu’on sait que le plus souvent, un clou chasse l’autre. On a mal partout. On a la nausée. On n’a qu’une envie, que demain soit un autre jour. Que tout ça soit derrière. On a envie/besoin d’oublier. Sauf que. Sauf qu’aujourd’hui, il est de plus en plus difficile de faire rapidement son deuil amoureux. Surtout dans un pays aussi petit que le nôtre. Dans un pays où on trébuche toujours sur l’autre (surtout depuis que c’est fini). Cet(te) autre qu’on aimerait rayer de notre vie. Cet(te) autre qui est partout sur le Net. Cet(te) autre qui fréquente les mêmes endroits. Cet(te) autre qui, même si on reste reclus chez soi, croisera les autres. Cet(te) autre dont on ne maîtrise plus le quotidien. On aura beau avoir usé de tous les stratagèmes pour se préserver, on aura beau avoir essayé les danses vaudoues pour éloigner les tentations, on aura beau s’être fait couper les cheveux pour changer de (et dans la) tête, pendant un long moment on y pourra rien. Il y aura encore et toujours les réseaux sociaux, le téléphone, notre milieu infernal pavé de ses membres bien intentionnés. Et même si on a effacé son numéro avec arrogance, pour ne plus voir ses apparitions sur whatsApp, même si on l’a bloqué(e) sur Facebook pour ne plus avoir à interpréter ses statuts, les chansons qu’il/elle poste, même si on l’a deleté(e) d’Instagram pour ne plus se taper son sourire béat de crétin(e) satisfait(e) au bras de sa nouvelle douce moitié, même si on a repeint la maison, fait une 2aboulé de ses fringues, même si on a rayé sa voiture, si on a arrêté d’écouter l’horrible Un-break my heart de Toni Braxton, si on a troqué les films tristes pour des comédies pourries, même si on a déménagé parce que soudain on se croise les jours au supermarché, si on a troqué Mar Mikhaël pour Hamra, même si on a décidé qu’on allait passer à autre chose en lisant la longue liste des raisons pour lesquelles il valait mieux que ça s’arrête, il y aura toujours, mais alors toujours une âme charitable, un copain bien intentionné, une amie pleine de bons sentiments, un connard pour rappeler votre ex à votre bon souvenir. Tu sais, je l’ai vu hier. Il n’était pas seul, mais tu sais, elle n’est pas jolie. Un peu vulgaire, trop petite, tu es bien mieux. Mais pourquoi tu m’en parles ? Pourquoi tu me racontes ? C’est pour ton bien. Elle a changé de parfum, elle est en forme, elle a maigri. Pourquoi me parler d’elle ? Pourquoi remuer le couteau dans la plaie quand l’autre saigne encore. Parce que c’est comme ça. Parce que le malheur des uns rend celui des autres plus supportable. Il se marie le mois prochain, elle est pas mal, elle a l’air gentille, il semble amoureux. C’est dommage, vous alliez si bien ensemble. Tu crois franchement que tu trouveras une femme comme elle ? Tu n’es plus toute jeune, c’est chiant qu’il t’ait quittée. Tais-toi. Arrête. Arrête de m’appeler les samedis et dimanches matin pour me dire que tu l’as croisé(e) la veille (même si j’ai envie de savoir). Arrête. Arrête parce que tu t’es vu la semaine dernière lorsque tu as appris qu’elle venait de se fiancer. S’il te plaît, balaye devant ta porte avant de taper à la mienne. Parce qu’aujourd’hui c’est fini.

Cruel summer – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 8 juin 2013

Le mois de juin annonce l’été. Même si le soleil a commencé à briller bien avant, même si les peaux sont halées depuis plus d’un mois, même si on a déjà barboté une dizaine de fois, juin rime avec été, comme septembre rime avec rentrée alors qu’on a quitté l’école depuis 25 ans. Juin, c’est le 21 et le passage officiel au solstice d’été. Juin, c’est la fin des cours, la fin des examens, le remplissage des piscines (y’en a qui attendent encore – règlement oblige), les dernières premières communions, les premiers mariages, les prix high season et l’air conditionné. Juin c’est l’ouverture des festivités, le début du rythme le plus dingue de l’année. La saison est lancée et bien sûr, comme chaque année, la liste des préparatifs est longue. Tel Rocky Balboa avant de monter sur le ring, le Libanais s’échauffe. Il s’entraîne à gérer son emploi du temps, ses crèmes solaires, ses réservations, ses invitations. Il s’entraîne à prendre soin de ses muscles, à faire attention à sa ligne, à onduler son corps sur une piste de danse. L’été sera un cocktail de (dans le désordre et en vrac) : rooftops, plage, montagne, vin rosé, chlore, champagne, festivals, chansons, decks, voyages, maillots, coups de soleil, sel, goggles, mariages, panama, baby oil, Mykonos, soirées, sunset, arrivées d’aéroport, Pharrell Williams et j’en passe. L’été sera, comme d’habitude, un concentré de ce qu’on fait de mieux au Liban : (se) faire plaisir. Si tout va bien, évidemment. On s’échauffe donc. Et 1, 2, 3 et 4. Les salles de sport sont bondées depuis quelques semaines, les corps transpirent, se font épiler et l’organisme est au régime. Des petits bâtonnets de surimi et des blancs d’œuf en omelette, on fait attention. Parce que l’attention va se porter sur nous et que durant les prochains mois, on va exhiber nos corps sur le sable blanc, les galets ou le béton des plages qu’on va arpenter les 20 prochains week-ends. Alors on s’échauffe parce que ça y’est, on y est. On a rangé les tapis, recouvert les canapés de draps blancs, bientôt on fermera l’appart, on débranchera le frigo et hop direction Faqra/Faraya ou Beit Mery, ou Nabeh el Safa, ou Ajaltoun, ou Bhamdoun, ou Aïn Zhalta, ou wherever. Ah ben oui, l’été, c’est une putain d’organisation. C’est un planning sur quasiment six mois. En mai, on amorce l’été, on prépare sa peau en allant une ou deux heures à la piscine, on intensifie les cours de sport, on fait chier son PT et son psy, parce qu’on veut avoir le moral. En juin, on garde un tube d’écran total, uniquement pour le visage, on se fait plaisir avec un verre, puis deux verres, puis une bouteille de vin rosé, on commence à se faire inviter à une, deux, trois, cinquante soirées. On spot les chaussures, les robes, les maillots et les polos pour les soldes (et les mariages). En juillet, on commence à penser aller pâturer dans les hauteurs. On ne compte plus les partys, on se fait bouffer par le FOMO (Fear of Missing Out), on ne veut surtout rien rater, on travaille à bas régime, on carbure à l’alcool lourd, on jongle avec les festivals, les huttes avec jacuzzi sur les plages qu’on trouve branchées, on fait en sorte de réserver dans les restos pour nos potes expatriés, on commence à râler. En août, il fait trop chaud, on abandonne un peu la plage pour aller souffler dans les hauteurs, pour prendre l’air, pour respirer un grand coup loin de la faune. Euh, ça dépend pour qui. Parce que la faune se déplace. On fait une escapade à Mykonos (avec la faune), on va au Skybar (avec la faune), on va à la montagne (avec la faune). On va à Mar Mikhael, Gemmayzé, Hamra (avec la faune) et dans n’importe quel resto à la mode (ou pas), sur n’importe quel rooftop branché (ou pas), chez le coiffeur du moment (ou pas). Avec la faune. En septembre, on entend sonner le glas de la fin des festivités alors qu’on sait pertinemment que c’est reparti pour un tour. Mais on sent l’odeur imperceptible de la rentrée malgré les températures élevées, les soirées qui continuent, les déjeuners dans les maisons familiales (ré)ouvertes pour l’occasion. On cale encore des invitations entre deux autres événements, on entretient son bronzage en se félicitant du départ des gens venus d’ailleurs, on ne fait plus aussi attention à la tenue de nos maillots, on a repris quelques kilos, on pense faire un saut à Paris, en famille. Avec la faune. Et en octobre, on fera une grosse cure de détox pour amorcer l’hiver. C’est juste qu’on n’est qu’en juin.

 

 

 

 

Quoi de neuf docteur? Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 1er juin 2013

S2al mjareb wou ma tes2al 7akim. Au sens propre du terme. Vous pouvez demander à n’importe quel Libanais quoi prendre en cas de petit pépin de santé, il répondra: Khod Panadol.
Tout le monde a des connaissances médicales au Liban. De grandes connaissances très souvent. Parce qu’au Liban, on sait tout sur tout et, en matière de médecine, on sait de quoi on parle. Nous sommes les rois de l’automédication parce que personne ne comprend un Libanais mieux que lui-même. Parce qu’il est un cas unique. Parce qu’il est gheir chi. C’est pourquoi d’ailleurs, il ne répond à aucune loi. Parce qu’aucune loi n’est faite pour lui. Alors n’essayons même pas avec un quelconque traitement.
Le rapport du Libanais avec sa santé est assez étonnant. Au-delà de l’unicité de chaque individu, il y a également la pagaille liée en majeure partie à la guerre où l’automédication était de rigueur. Et comme le Libanais n’a pas vraiment besoin d’une daffé pour danser quand il s’agit de bordel, il adore. Tel un poisson dans l’eau, il se meut avec une aisance hors du commun dans n’importe quel milieu anarchique. Surtout dans le milieu médical. Donc pas besoin de «rachetta» pour prescrire un Lexo à sa voisine quand elle a un coup de blues, quand elle est en PMS, ou qu’elle n’a pas été invitée à la soirée de Leyla de chez Khoury en face. Kheddé Lexo en cas de dépressurisation et une semaine d’Augmentin pour soigner un petit rhume. Pas besoin de faire 8 ou 12 ans d’études, on sait tous ce que l’on doit prendre, comme si on avait le Vidal greffé sur notre Smartphone ou un caducée collé au pare-brise. Tu as le côlon irritable to2briné, prend du Buscopan ou du Spasfon. Tu as tellement bu hier que c’est normal que tu aies la nausée et ce sacré hangover. Aslan tu aurais dû prendre deux Solpadéine avant de dormir, mais bon, la7i2 7alak et prend Motilium trois fois par jour et tu verras, ça ira mieux. Ya khayyé, c’est juste un coup de vent (oui, oui, la mythique saf2ét hawa), Cataflam, bass avec les repas et demain tu me remercieras. Walaw, qui t’a sauvé la vie quand tu as abusé de la kebbé nayyeh la dernière fois en te refilant un Maalox ? Je te jure ça va aller, ma fi métel Déanxit pendant quelque temps, tu ne sentiras plus ta boule dans le battoun. Et que celui qui n’a jamais, mais jamais, ouvert une boîte à chaussure, une trousse ou son sac à main pour refiler un Aerius à cause de ce satané pollen, jette la première pierre à son voisin, spécialiste de la gastro et principal pourvoyeur de Normix. Nous sommes tous médecins au Liban. Comme si la médecine n’était pas prise au sérieux ou comme si le diagnostic ne nous satisfaisait jamais. Il ne doit pas être aisé d’être docteur au pays du Cèdre. Tout d’abord parce qu’on doit dealer avec les symptômes de nos compatriotes, ensuite parce que la plupart du temps on est obligé d’expliquer à nos patients qu’une migraine ne se soigne pas au téléphone un samedi midi, ni un psoriasis un dimanche à la plage. Ah, pour enquiquiner un médecin, on ne fait pas mieux qu’un patient libanais zélé. Mazélak hon (hon étant un dîner entre potes, une soirée mondaine, un concert, un coin de parasol au Sporting, une tête de gondole au TSC), je voudrais te montrer en vrac, mon ongle incarné, ma gorge enflammée, mon ventre noué ou mon dos bloqué. Et comme je t’ai sous la main, je vais en profiter pour te sortir mon cahier de doléances et faire une auscultation gratuite pour moi et tout aussi chiante pour toi. Mais ça on s’en fout. Un oto-rhino ne doit pas faire la sourde oreille, un dermato ne doit pas avoir les poils qui se hérissent, un plasticien doit faire le beau et un ophtalmo doit avoir les yeux bien en face des trous. On se fiche bien de savoir que ce n’est ni le lieu ni le moment pour se faire examiner. Ce qui importe le plus c’est qu’on a sorti nos jérémiades en s’excusant fréquemment de ne pas vouloir importuner le gardien du serment d’Hypocrate. Parce qu’une fois le dos tourné, on hochera la tête en levant les yeux au ciel. Tssk tssk ma féhim chi. Je sais très bien ce que j’ai. Eh non, je ne suis pas hypocondriaque. Juste un peu stressé. 7abbet Xanax, ça passera. Xanax? Wlak eh, c’est comme le Prozac.